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L'Histoire de la Pensée commence véritablement avec le miracle Cro-Magnon, âge d'or de la pensée préhistorique. Tous les historiens des idées sont formels : c'est là que retentit le premier cri primal de la Pensée, bâillonnée ensuite pour longtemps par l'erreur judéo-chrétienne et la catastrophe grecque.
Vierge de la Raison, et même des raisons qui ont pu en justifier l'invention, notre ancêtre Cro-Magnon vit dans un monde sans aucune discrimination : sans langage. Il vibre au rythme de l'Univers.
Sa supériorité par rapport à Socrate s'exprime dans ce simple fait : il ne sait même pas s'il sait ou pas. (Et il s'en tape.)
Cro-Magnon, ou la perfection de l'existence. Qui sommes-nous pour rendre hommage à Cro-Magnon ? Et n'est-il pas vain de lui rendre cet hommage avec des mots, là où des rugissements inarticulés seraient plus appropriés ? Quelle ironie que de devoir passer par le langage pour parler de celui qui ne parlait pas, mais grognait, gémissait, pouffait, hurlait, grondait, soufflait...
Il faudrait des images, plutôt, comme un long film de Wenders en plans fixes montrant un nuage qui passe, une herbe courbée par le vent, un monolithe noir...
Mais nous parlons. Nous avons chuté dans le langage, et même pire, la grammaire. (Dont on sait depuis Roland Barthes qu'elle est fasciste.) Or, parler de Cro-Magnon, c'est forcément quelque part parler contre Cro-Magnon !
Tout naturellement, sans même s'en rendre compte, la société préhistorique avait déjà inventé tous les acquis sociétaux décisifs des XX et XXIe siècles, du tag à la sexualité de groupe en passant par l'autogestion et les médecines douces, sans oublier les sashimi et le carpaccio.
Hélas, cet art de vivre néolithique s'est bientôt perdu, tout comme s'est perdu le paradis de l'avant-langage. Les penseurs contemporains ont, pour la plupart, perdu ce don de l'expression directe, cet art premier du Verbe pur qui était l'apanage de Cro-Magnon.
N'y a-t-il pas une ironie tragique dans la situation du penseur qui sait qu'il ne devrait pas penser ? Amère joie d'une Raison qui refuse de s'éteindre chez ces martyrs d'eux-mêmes que sont les penseurs d'aujourd'hui, aspirant au bonheur impossible d'une absence de pensée. On peut les plaindre.
Basile de Koch - Histoire universelle de la pensée de Cro-Magnon à Steevy - Ed. La Table Ronde, 2005.
Publié par Cosmic Dancer à 10:55:24 dans Ce goût des autres | Commentaires (3) | Permaliens
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