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Cosmic Dancer

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Le miracle Cro-Magnon | 11 juin 2007

L'Histoire de la Pensée commence véritablement avec le miracle Cro-Magnon, âge d'or de la pensée préhistorique. Tous les historiens des idées sont formels : c'est là que retentit le premier cri primal de la Pensée, bâillonnée ensuite pour longtemps par l'erreur judéo-chrétienne et la catastrophe grecque.
Vierge de la Raison, et même des raisons qui ont pu en justifier l'invention, notre ancêtre Cro-Magnon vit dans un monde sans aucune discrimination : sans langage. Il vibre au rythme de l'Univers.
Sa supériorité par rapport à Socrate s'exprime dans ce simple fait : il ne sait même pas s'il sait ou pas. (Et il s'en tape.)

Cro-Magnon, ou la perfection de l'existence. Qui sommes-nous pour rendre hommage à Cro-Magnon ? Et n'est-il pas vain de lui rendre cet hommage avec des mots, là où des rugissements inarticulés seraient plus appropriés ? Quelle ironie que de devoir passer par le langage pour parler de celui qui ne parlait pas, mais grognait, gémissait, pouffait, hurlait, grondait, soufflait...
Il faudrait des images, plutôt, comme un long film de Wenders en plans fixes montrant un nuage qui passe, une herbe courbée par le vent, un monolithe noir...
Mais nous parlons. Nous avons chuté dans le langage, et même pire, la grammaire. (Dont on sait depuis Roland Barthes qu'elle est fasciste.) Or, parler de Cro-Magnon, c'est forcément quelque part parler contre Cro-Magnon !

Tout naturellement, sans même s'en rendre compte, la société préhistorique avait déjà inventé tous les acquis sociétaux décisifs des XX et XXIe siècles, du tag à la sexualité de groupe en passant par l'autogestion et les médecines douces, sans oublier les sashimi et le carpaccio.

Hélas, cet art de vivre néolithique s'est bientôt perdu, tout comme s'est perdu le paradis de l'avant-langage. Les penseurs contemporains ont, pour la plupart, perdu ce don de l'expression directe, cet art premier du Verbe pur qui était l'apanage de Cro-Magnon.

N'y a-t-il pas une ironie tragique dans la situation du penseur qui sait qu'il ne devrait pas penser ? Amère joie d'une Raison qui refuse de s'éteindre chez ces martyrs d'eux-mêmes que sont les penseurs d'aujourd'hui, aspirant au bonheur impossible d'une absence de pensée. On peut les plaindre.

Basile de Koch - Histoire universelle de la pensée de Cro-Magnon à Steevy - Ed. La Table Ronde, 2005.

Publié par Cosmic Dancer à 10:55:24 dans Ce goût des autres | Commentaires (3) |

Sophie | 31 mai 2007

Je suis nocturne, je suis lunaire,
Je suis en noir, ce soir, pour me marier avec la nuit
Et au fond de mes deux prunelles
- regardez bien !
Un poisson luit.

Publié par Cosmic Dancer à 01:01:45 dans Ce goût des autres | Commentaires (8) |

Les territoires invisibles | 21 mai 2007

L'une des particularités les plus remarquables de Nubie, ce sont les territoires invisibles. Le voyageur, qui emprunte en général les parcours destinés aux touristes, ne prend pas conscience de leur existence. La plupart des Nubiens, en revanche, en ont une connaissance quasi instinctive. Ils sentent qu'ils en approchent, ils savent, lorsqu'ils y pénètrent, qu'ils ont franchi une frontière. Celle-ci n'apparaît sur aucune carte. Ces territoires invisibles n'ont pas d'existence géographique ni légale. Ils se différencient du territoire nubien par certains détails que les Nubiens savent reconnaître. Ils n'ignorent pas que les lois de leur pays ne s'appliquent plus tout à fait dans les territoires invisibles.

D'où leur pittoresque, et le grand intérêt qu'ils présentent pour le voyageur désirant sortir des sentiers battus.

Il y croise des femmes en tenue catholique traditionnelle : fichus, loden bleu marine, longues jupes plissées bleu marine, grandes chaussettes noires. Elles baissent la tête et détournent le regard, comme dans les temps archaïques. C'est très pittoresque. Attention toutefois à ne pas prendre de photographies trop ostensiblement.

Le voyageur rencontre aussi, plus nombreux qu'ailleurs, de grands blonds portant les sabots et le pantalon bouffant des anciens Flamands. La plupart arborent de grands crucifix à la poitrine. Si le visiteur est une femme, et surtout si elle ne porte pas de grandes chaussettes noires, des regards haineux la suivent. On la dévisage, parfois on l'apostrophe, ou bien on tente d'obtenir ses faveurs. Si elle refuse, on l'insulte, on la menace. La voyageuse devra donc de préférence s'équiper de grandes chaussettes et de jupes plissées.

Les catholiques intégristes accordent en effet la plus grande importance à certains détails vestimentaires. Ils sont convaincus que, si une femme ne porte pas de grandes chaussettes noires, c'est le signe qu'elle est une créature de mauvaise vie, sans honneur ni pudeur. Pour eux, la plupart des Nubiennes, qui montrent volontiers leurs chevilles nues, sont destinées par cela même à l'enfer. En outre, la cheville des femmes a pour propriété d'affoler immanquablement les mâles, incapables de se contrôler devant une belle malléole pulpeuse.

(...)

Certains jeunes se chargent de faire régner cette loi patriarcale. Ils rabrouent leur propre mère lorsque ses chaussettes ne sont pas assez montantes, surveillent leurs sœurs, les empêchent de parler à des inconnus. Une jeune fille qui vit des amours hors de la permission de la famille déshonore celle-ci. Car, dans les territoires invisibles, l'honneur d'un homme réside dans le sexe des femmes qui lui appartiennent. Dans des cas extrêmes, on a vu des familles battre, voire tuer la femme qui les avait déshonorées. Tout récemment, une jeune femme a été battue et tondue parce qu'elle fréquentait un homme qui n'était ni chrétien ni d'origine belge. Au fond, rien d'anormal : c'était une collabo.

Pierre Jourde - Carnets d'un voyageur zoulou dans les banlieues en feu - Gallimard, février 2007.

Publié par Cosmic Dancer à 14:05:10 dans Ce goût des autres | Commentaires (9) |

La question | 18 mai 2007

JP : - Par définition, le génocide est en lien avec l'ethnie. C'est la racine étymologique du terme.
B : - Je suis d'accord avec toi, mais du coup le crime de masse porte à croire qu'il n'a lieu que sur une ethnie.
JP : - Je suis d'accord avec toi.
B : - Mais on oublie les crimes contre l'humanité, dans des idéologies à l'oeuvre, révolutionnaires et sociologiques qui ne reposent pas sur des fondements ethnologiques, comme par exemple le génocide au Cambodge. Peut-on parler de génocide ? Il s'agit quand même d'une extermination en masse.
C : - Vous avez tous les deux raison. Les exterminations politiques ne sont pas, au regard du droit international, considérées comme des génocides. Et pourtant, il s'agit bel et bien de crimes contre l'humanité, pensés et ordonnés.
B : - Dans la formulation, je parlerais plutôt de politiques d'extermination (et n'oublie pas que JP est jouasse de ses tomates de chez Lidl, et carrément agréablement surpris).
JP : - Les mots changent, les réalités restent. On ne va pas y passer des heures.
C : - Mais putain, B., qu'est-ce que tu disais tout à l'heure ?
B : - En droit international, on distingue "crime contre l'humanité" et "génocide". Ces deux accusations sont différentes. Mais je suis d'accord avec toi, où le crime contre l'humanité serait un terme générique au sein duquel existerait une extermination de masse pour un motif ethnique, religieux ou sociologique.
JP : - La pastèque, plus elle est lourde, plus elle tue.

Publié par Cosmic Dancer à 21:18:54 dans Ce goût des autres | Commentaires (8) |

La démocratie | 09 mai 2007

Est-il en notre temps rien de plus odieux, de plus désespérant, de plus scandaleux que de ne pas croire en la démocratie?
Et pourtant. Pourtant.

Moi-même, quand on me demande: " Etes-vous démocrate ?", je me tâte. Attitude révélatrice, dans la mesure où, face à la gravité de ce genre de question, la décence voudrait que l'on cessât plutôt de se tâter. Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Réfléchissez une seconde : ce n'est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. Alors que, en monarchie absolue, la loi du prince refuse cette attitude discriminatoire, puisqu'elle est la même pour les pour et pour les contre. Vous me direz que cela ne justifie pas qu'on aille dépoussiérer les bâtards d'Orléans ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voudrez, je ne sais pas faire les bouquets.

Mais convenez avec moi que ce mépris constitutionnel des minorités qui caractérise les régimes démocratiques peut surprendre le penseur humaniste qui sommeille chez tout cochon régicide. D'autant plus que, paradoxe, les intellectuels démocrates les plus sincères n'ont souvent plus d'autre but, quand ils font partie de la majorité élue, que d'essayer d'appartenir à une minorité. Dans les milieux dits artistiques, où le souci que j'ai de refaire mes toitures me pousse encore trop souvent à sucer des joues dans des cocktails suintants de faux amour, on rencontre des brassées de démocrates militants qui préféreraient crever plutôt que d'être plus de douze à avoir compris le dernier Godard. Et qui méprisent suprêmement le troupeau de leurs électeurs qui se pressent aux belmonderies boulevardières. Parce que c'est ça aussi, la démocratie. C'est la victoire de Belmondo sur Fellini. C'est aussi l'obligation, pour ceux qui n'aiment pas ça, de subir à longueur d'antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu'on a vus s'éclater de rire sur le charnier de leurs supporters. La démocratie, c'est aussi la loi du Top 50 et des mamas gloussantes reconverties en dondons tisanières. La démocratie, c'est quand Lubitsch, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polac, ou n'importe quoi d'autre qu'on puisse soupçonner d'intelligence, sont reportés à la minuit pour que la majorité puisse s'émerveiller dès 20 heures 30, en rotant son fromage du soir, sur le spectacle irréel d'un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clé en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire.

Cela dit, en cherchant bien, on finit par trouver au régime démocratique quelques avantages sur les seuls autres régimes qui lui font victorieusement concurrence dans le monde, ceux si semblables de la schlag en bottes noires ou du goulag rouge étoilé. D'abord, dans l'un comme dans l'autre, au lieu de vous agacer tous les soirs entre les oreilles, je fermerais ma gueule en attendant la soupe dans ma cellule aseptisée. Et puis, dans l'un comme dans l'autre, chez les drapeaux rouges comme chez les chemises noires, les chefs eux-mêmes ont rarement le droit de sortir tout seuls le soir pour aller au cinéma, bras dessus, bras dessous avec la femme qu'ils aiment. Les chefs des drapeaux rouges et les chefs des chemises noires ne vont qu'au pas cinglant de leurs bottes guerrières, le torse pris dans un corset de fer à l'épreuve de l'amour et des balles. Ils vont, tragiques et le flingue sur le coeur. Ils vont, métalliques et la peur au ventre, vers les palais blindés où s'ordonnent leurs lois de glace. Ils marchent droits sous leurs casquettes, leurs yeux durs sous verre fumé, cernés de vingt gorilles pare-chocs qui surveillent les toits pour repérer la mort. Mais la mort n'est pas pour les chefs des drapeaux rouges ni pour les chefs des chemises noires. La mort n'est pas aux fenêtres des rideaux de fer. Elle a trop peur.
La mort est sur Stockholm. Elle signe, d'un trait rouge sur la neige blanche, son aveu d'impuissance à tuer la liberté des hommes qui vont au cinéma, tout seuls, bras dessus, bras dessous, avec la femme qu'ils aiment jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

Pierre Desproges - Chroniques de la haine ordinaire - texte écrit le 3 mars 1986, après l'assassinat d'Olof Palme.

Publié par Cosmic Dancer à 16:29:41 dans Ce goût des autres | Commentaires (15) |

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