Ce matin-là, le docteur Das annula tous ses rendez-vous après avoir lu le journal, avachi sur sa chaise, devant son café réchauffé, le journal ouvert aux pages internationales, froissé par le voyage postal, gisant sur la table pleine de miettes, au milieu de la cuisine provençale, devant la fenêtre côté jardin où une mésange et un rouge-gorge avaient entamé une sérénade, roulant des notes actives, se traduisant peut-être dans leur langage, le jabot rayonnant dans la lumière de l'aube. Das s'était avancé jusqu'à la vitre avant de s'asseoir, pour les voir de plus près. Avalant la première gorgée de son breuvage limite fumé, avec précaution pour ne pas se brûler ni s'en mettre plein la moustache, il ne quittait pas des yeux ces petits êtres chantants, toujours à regarder partout en bougeant leur crâne minuscule. Ils pouvaient revenir tous les jours, le chat était mort l'an dernier. Noir chasseur, il en aurait fait une bouchée. Il était enterré tout près. Pauvre Aldo, tu enragerais si tu les entendais. Mais tu t'en fous, maintenant, hein ? Tu n'as ni faim ni soif, ni bouche ni oreille ni rien. Plus envie de jouer. Ils peuvent toujours vocaliser. Il reste bien sûr quelques photos qu'on regarde avec les enfants. Ils t'aimaient, les enfants. Ils t'ont fait une belle tombe et ont planté des pensées pour toi. Moi aussi, je t'aimais, Aldo. Je t'aimais, moi aussi. Mais je ne t'aurais pas laissé faire, tu sais bien que j'aimais pas que tu t'en prennes aux oiseaux.
Le mot était toujours scotché sur le frigo. Depuis soixante-deux jours, il le lisait tous les matins au réveil, comme s'il le découvrait, comme pour être bien sûr qu'il ne rêvait pas, qu'il ne délirait pas, qu'il ne se trompait pas de réalité. Abasourdi, il se refaisait le film, chaque jour, pour bien comprendre, bien enregistrer. Sa mémoire ne pouvait le tromper. Son refus s'en chargeait. Chaque matin après le lent travail des rêves. Chaque matin, il lui fallait reconquérir la possibilité de savoir. Ce savoir était chaque matin tapi comme une mauvaise bête au fond de son gros intestin, parasite insistant oublié le temps de rêver et d'oublier les rêves qui ne parlaient que de ça. Ces rêves qui le poursuivaient dans son chagrin, dans sa peine, dans ce mal. Puis la bête enflait dans son ventre, elle gigotait, le torturait, et il se réveillait en larmes, les mains sur son sexe douloureux, l'endroit de lui qui palpitait, insouciant, et qui le dédoublait, absurde. L'œil entrouvert, il tendait la main vers la boîte de comprimés dont il avalait un cachet le soir afin de se calmer, associé à un autre afin de dormir, après avoir siroté un whisky afin de ne pas y penser, et tenté de lire n'importe quoi afin de penser à autre chose, une fois rentré afin de se reposer de tout.
Ce jour-là, il était huit heures. Pour une fois il avait fini un peu tôt. Les malades du quartier avaient sans doute imaginé de nouvelles compensations à leur douleur, ou entendu leur corps qu'ils considéraient habituellement comme un autre. Das leur parlait de lui, de ce corps qu'ils trimballaient comme une valise trop lourde. Ils ne savaient pas l'écouter, personne ne leur avait appris son langage. Vers huit heures, il était rentré du cabinet, voûté comme toujours depuis la mort de Sophia, épuisé physiquement, éreinté par ces gens qui avaient besoin de tout, surtout besoin de parler, surtout besoin qu'on les regarde et qu'on les aime. Il le savait, lui, et l'effet placebo, il ne s'en moquait pas, n'en riait pas. Il connaissait le grand pouvoir d'un stétoscope délicatement posé sur un torse - Attention, c'est un petit peu froid. Ça va ? -, et le regard rassuré du patient qui respire tout de suite mieux. La maison sonnait vide quand il a posé sa sacoche dans le couloir, comme il le fait chaque soir en arrivant pour embrasser les enfants qui dévalent l'escalier en criant puis se jettent dans ses bras.
Il ne verrait plus les enfants qu'après la décision du juge s'il avait l'intention d'en passer par là, sinon elle les lui amènerait plus tard en visite, quand elle estimerait qu'il serait en état. Ce n'était plus la peine de discuter. Il fallait qu'il se soigne, c'était vraiment devenu impossible.
Belle, Sonia pleurait la veille dans le lit conjugal, dans le lit de leur amour, dans le lit de leurs étreintes, dans le lit de leur odeur, de leur souffle, de toute la force d'amour qu'ils partageaient depuis vingt ans avec patience, à l'écoute, au plus près, jusqu'à ce que le cabinet déborde et que le collègue associé parte, et que le lit soit vide de lui de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, et que son corps à elle se flétrisse comme une plante qu'on n'arrose plus. Belle, les larmes cheminaient lentement sur ses joues, elle pleurait en silence, plante sans mots, trop d'attente avait tué son amour. Il le lisait sur son visage. Oh, ma belle, je t'ai amaigrie, je t'ai creusé les cernes, je t'ai flétri les seins, je t'ai durci la peau, je t'ai durcie toute, je t'ai rendue dure, je t'ai blessée, je t'ai oubliée, pardon.
Le petit poste radio grésillait sur la table, déversant d'un ton saccadé les informations matinales, à toute vitesse le nombre des morts au Proche-Orient, les victimes africaines, les mourants du sida, les tares horribles de l'époque comme si cela n'avait jamais cessé, comme si cela n'aurait jamais de fin, les enfants disparus, une petite retrouvée dans un bois, achetez le dentifrice Profix, le CAC40, maintenant... Traversé d'une rage brûlante, Das s'était précipité et avait défoncé l'appareil à coups de poings avant de se rasseoir, calmé, pensif, brisé. Je suis vraiment devenu invivable, elle a raison, je suis bon à rien, je suis qu'une machine, je sers à rien d'autre qu'à faire tourner cette merde, je n'ai pas été présent, je suis un de ces sales connards qui a des idées sur tout et qui ne construit rien, je suis vraiment minable, j'ai perdu ma famille, je suis un loser, un foutu connard de loser, pas un homme, je suis un malade mental. Je suis fou et elle s'en est rendu compte. Maintenant, ils le sauront tous.
Il avait relancé la cafetière aux soupirs. Ça amusait toujours Sonia. Cette vieille cafetière râlait comme une femme comblée. Une cafetière unique. Au moins, la cafetière, elle est unique. Il but lentement le café frais, odorant. Il fit tinter longtemps la cuiller contre la porcelaine de la tasse et avala méthodiquement neuf comprimés sécables. Puis il se dénuda. Son corps le dégoûtait. S'appuyant à la rampe d'escalier, il regardait cette main aux ongles jaunes et mous, osseuse, blanchâtre, trop molle pour être une main d'homme, une main de connard qui ne savait plus caresser, une main de fuyard qui avait tout mis dans le boulot. Il eut un petit sourire, c'est déjà vide de sang, ça pue déjà la mort. Il se cramponnait à la rampe. Les cachets faisaient leur effet. Ça montait au cerveau, ça l'enveloppait dans la brume annonciatrice de la brume. Ce serait bientôt fini. Son cœur ralentissait. Le sang avait du mal à progresser. Tout devenait poussif, à l'intérieur. Et la sale bête au fond du ventre, qu'elle aille se faire foutre ! Elle allait crever avec lui, sale conne ! Il ricanait. Toute la haine qu'il avait eue envers lui-même lui remontait de l'estomac au cou et il piqua un fou rire inaudible. Putain, je peux même plus rigoler. Bah je m'en tape. Je m'en tatape. Je crècrève. Nananère. Le garage était ce matin démesurément loin. Il en poussa péniblement la porte et se laissa tomber près du radiateur où il enroula avec peine la ceinture. Il se la noua autour du cou. Encore un petit effort, Doktor... Avant. Arrière. Avant. Arrière. Avant. Arrière. Avant.
Sophia, ma petite Sophia. Le visage de sa sœur lui sourit. Elle a six ans et lui neuf. Installés à la table de la cuisine, ils découpent des images significatives dans les revues scientifiques de leur père. Fascinés par les splendeurs de l'espace et les créations de Dieu, ils rêvent du ciel et en dressent la carte. Sophia aime mieux Cassiopée. Lui, Orion. Éblouis par l'intelligence de l'homme ils collectionnent les portraits des héros, Luther King, Gandhi, Einstein, Freud, et surtout Louis Pasteur. Ils deviendront médecins, plus tard. Ils sauveront des tas de gens, ils seront des chevaliers de la vie, et les enfants pourront enfin grandir et devenir de vrais humains. Des humains vivants. Des humains aimants. Des humains sur la terre, dans leur vie. Il n'y aura plus de mal parce que Sophia pleure dès qu'elle voit les informations à la télévision. Les enfants qui meurent, la guerre, les corps dégoupillés. - Pourquoi, papa ? Et leur père baisse les yeux. - On ne peut pas sauver le monde. Les humains ont été comme ça de tout temps. L'homme est un loup pour l'homme. Sophia crie et se précipite dans sa chambre en avalant sa morve et ses sanglots. Moha court derrière pour qu'elle n'ait pas le temps de fermer sa porte à clé. Il la rejoint sur le lit, l'étreint avec toute sa confiance, tout son amour, tout l'espoir qu'ils partagent ensemble. Sophia, on y arrivera, à deux. On changera le monde, je te le promets. Sophia cesse doucement de pleurer. Elle fait oui de la tête en reniflant. Il a raison.
La bonté de la science, la bonté de Dieu... Un rictus se dessine sur les lèvres charnues de Moha. La bonté de la science, la bonté de Dieu. Mon cul.
Oui ?