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Lorsque les cloches ont sonné, je me trouvais assis chez le barbier, dans l'inanité suave de son bavardage inlassable que la littérature a déjà largement exploré. J'étais le crâne entre ses mains infaillibles, sculptées et pourtant douces. Des mains qui plaisent aux femmes qui aiment les hommes comme les hommes aiment les hommes. Viriles et chaudes. Sensibles et fortes. Salopard, oui, je pouvais penser ça tout en laissant courir sur mes joues crémeuses ces imparables attributs. Mais sachant que la moindre pensée négative pourrait altérer la beauté vigoureuse et optimiste de mes traits, je la chassais sans difficulté majeure, rôdé à l'exercice depuis l'apparition des premières rides. Ou devrais-je dire ridules, ce serait plus proche de la réalité.
Il n'en savait foutrement rien, mon barbier. Il chantait. Il chantait les derniers résultats des matchs de football et les litanies relatives au fait que des grands joueurs nationaux tournent dans des publicités. La pression de ses doigts variait selon. Quand il se sentait fou d'amour pour un tir au but remarquable, il me malaxait sensuellement et je fermais les yeux. J'imaginais cette femme sans visage et sans âme qui avait les yeux bleus de mon désir. Je bandais tout doucement, sous la blouse noire. Quand il s'excitait sur l'incompétence d'un arbitre, il ramenait ma tête ramollie vers son ventre et j'en savourais la tiédeur sous le jean. Je savourais sa nouvelle pesanteur, son abandon.
Maman. L'abandon de ma pesanteur s'appelait mère. Le poids de mon occiput sur son aine s'appelait mère. Pourtant, le jeu de ce souvenir incertain devait s'arrêter vite si je voulais continuer. La douceur de cette érection vouée à nulle autre qu'un rêve que je m'autorisais parfois, en de telles circonstances. Alors je fermais les paupières. Alors un sourire s'ouvrait grand et j'étais pris de l'envie furieuse de dévorer une bouche. Sa bouche. La bouche me rappelait la tétée. Pris de plaisir à sentir les pores de ma peau en dilatation intégrale, mon barbier finissait par se taire. J'ouvrais parfois un œil pour contempler dans le miroir devant lequel j'étais forcément installé le visage de son silence. Entre nous alors, il y avait comme une connivence à ne pas dire. Il resserrait ses doigts sur mes maxillaires et augmentait la pression sur son ventre. Il accélérait en même temps la vitesse de son inutile massage. Quand je trémoussais imperceptiblement mes hanches sur le cuir vieilli du siège, il s'essuyait les mains et remontait le long de ma tête vers les cheveux. Le bout de ses doigts allait fouiller le bout de mes cheveux. S'enterrer dans leur masse. S'oublier dans leur nuit. Il fourrageait jusqu'au cuir chevelu, jusqu'à ma peau du crâne, et il me caressait voluptueusement. La chair de poule me prenait partout et plus il me sentait frémissant, plus il s'appliquait à me plaire, oubliant les jarrets des joueurs et la mauvaise foi de la Fédération. Oubliant les meilleurs pronostics pour la rencontre du lendemain. Oubliant les autres clients que ses employés installaient à leur tour. Le bout de mon sexe vibrait le plus secrètement possible. Comme j'aimais ça. Comme j'aimais ces moments de grande lassitude où plus rien ne pouvait avoir d'importance que le trajet nerveux de ses mains à mes glandes. Je n'étais plus que glandes. Je n'étais plus cet homme digne et généreux, élégant dans ses costumes de lin clair et ses sandales fermées, cet artiste de l'administration aux Affaires étrangères détaché aux fins fonds d'un bled pour surveiller les chantiers de coopération d'assainissement des eaux. Le demi-dieu des assoiffés. J'étais glande, glande et bande, et je me demandais laquelle j'allais baiser ce soir, de ces petites Berbères soumises et sodomites qui me demandaient tout et se contentaient d'une bague achetée vite fait au souk, et d'un repas pour leur famille. Dans tous les hôtels cinq étoiles où ma mission m'échouait. On m'envoyait toujours les plus mignonnes et les plus dures à la tâche. Fais mon lit, ma jolie. J'entrais dans la chambre pendant leur ménage et je leur souriais de mon plus beau sourire : - Bonjour, ne vous fatiguez pas. Je vous offre un thé ? Vous êtes si jeune, si belle. En France, les femmes ne sont pas obligées de travailler. Les maris français s'en occupent. Ils préfèrent les voir belles et heureuses, pas fatiguées. Oui, je pense souvent à mon pays. Mais le vôtre est tellement attachant. Venez donc, Mademoiselle, asseyez-vous.
Mon barbier accentuait la douceur de la pression de ses doigts. J'étendais mes longues jambes, ma tête dodelinait. Je nageais dans un océan de sensations doucereuses. Ses doigts qui parcouraient ma nuque. Leurs petits doigts à elles qui vibraient sur ma peau. Elles savaient y faire, les petites vierges. Une fois mariées, elles devraient avoir l'air de rien. Jamais touchées. Jamais cambrées, la chevelure de jais en vrac entre mes dents. Le drap sali.
- Tu m'aimes ?
- Oh oui, je t'aime.
- Tu m'emmèneras en France, avec toi ? Vous, les Français, vous êtes bons avec les femmes.
- Je ferai tout pour toi.
J'aimais tellement leur peau cuivrée, leurs hanches rondes. J'y aurais presque cru, à force des années à ruminer tout seul de bled en bled. J'aurais presque cru rapporter Camilla. Elle était tellement folle. Elle me retrouvait partout. Sa beauté sombre cachée dans les voiles. Elle prenait le bus, trafiquait avec les taxis et les douanes. Débarquait dans ma chambre et s'offrait comme pas une. Elle m'aimait, je crois, oui, c'est cela, elle semblait m'aimer, me vouloir. Ah, Camilla... Mon barbier semblait lire mes souvenirs du bout des ongles. Il tenait Camilla entre ses doigts. Son corps courait le long de son corps. Il en tremblait. Oui, c'était une beauté, Camilla. Mais qu'est-ce que j'aurais pu faire d'elle, ensuite. Maman n'aurait jamais supporté ça. Pauvre petite. Qu'est-ce que j'aurais pu faire de toi.
Mais lorsque les cloches ont sonné, mon coiffeur m'a pincé la joue : « Antoine, t'es à Paris, maintenant, oublie les moussmés. » Oui. C'était vrai. C'est vrai et c'est ainsi. Je suis à Paris, maintenant. Maman m'attend.
Publié par Cosmic Dancer à 16:08:22 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
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Oui ?