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Un jour, ou plutôt à cette période que l'on croit être un jour, comme si la chose ne se produisait pas insidieusement mais se levait avec une évidence éclatante... à cette période je ne sais pas ce qui m'a pris. Tout à coup j'ai eu peur. Enfin, j'ai connu la peur. Je l'ai touchée à bout de bras comme on tient une feuille incandescente. Elle était là, constamment là. Elle délimitait ma silhouette mieux que moi avec mes petits atomes, relativement stables vus à notre façon.
J'étais conscient que pour m'en défaire, je n'avais pas le choix. Il fallait agir vite et bien, parce que la peur appelle la peur, et que moi, avec cette peur collée à moi j'effrayais le monde, et la terreur du monde m'épouvantait... Et le monde s'en apercevait. Ça devait me faire comme un gant invisible. Les chiens ont commencé à aboyer. Leur gueule sonnait, menaçante et rauque, derrière chacun de mes pas, comme un avertissement. Je me blindais les tympans et je marchais plus vite, vite, jusque chez moi, où je m'enfermais de plus en plus longtemps, de plus en plus souvent.
Il y avait dans l'air et plus tard jusque le long de mes murs des coups de griffe, des coups de crocs, des suspicions sous chaque regard, des hurlements mauvais. Chaque jour un peu plus, il faisait noir comme jamais nuit n'était tombée sur terre, et ma peur prenait corps au même titre que moi. À côté de mon corps, ou peut-être dedans, il y avait le sien.
Ce que je sais me rappeler, c'est qu'elle prenait de l'ampleur, même quand je sortais de chez moi pour la fuir, pour ne plus voir mes murs d'où elle semblait dégoûliner, pour ne plus voir mon reflet dans le miroir. Délibérément sourd aux grondements de l'espèce canine, aveugle et sourd avec l'espèce humaine, je sortais de chez moi comme un nez. Seules mes narines me renseignaient sur le chemin à suivre jusqu'à ce que, épuisé, je regagne ma chambre. Mais ces promenades, avec le temps, et malgré toute l'ardeur que je mettais à assurer ma protection, ne changeaient rien. Je n'avais bientôt plus de quoi marcher sur le trottoir. J'étais relégué au caniveau et...
Un jour, un jour précis, c'était un lundi soir et il faisait très chaud. Si chaud d'ailleurs que je commençais à croire que je n'avais plus peur. Je me surprenais, tout printanier, sentir avec timidité naître en mon cœur des ravissements nouveaux... Ce lundi-là pourtant, je suis resté figé quand j'ai glissé par terre, coulant dans la rigole des eaux usées, fraîche, ça faisait quand même du bien, mais en tombant dans les égouts, c'était curieux, c'était étrange comme sensation. Il faisait chaud pourtant, et pour une fois je pressentais tant de virtualités d'amour, oui, d'amour, de cet état si tendre qui nous déploie des ailes...
Mais en m'aveuglant dans les limbes, je veux dire, les sous-sols de ma ville, la dernière vision que j'eus ce fut MON VISAGE ! Elle avait pris mon visage et elle souriait, grande et ferme sur le sol, elle souriait d'un air sûr et bon. La garce. La peur. La garce !, je me dis alors. C'est insensé, cette histoire, me dis-je, c'est inadmissible, il faut que... J'avais beau me débattre, je ruisselais de sueur, c'était tout, et je tombais doucement, comme dans un rêve.
Elle, elle faisait mine d'éteindre une cigarette avec son pied. Elle m'observait.
Mais tout à coup j'ai rouvert les yeux. J'ai vu passer un passant, enfin quelqu'un, quelqu'un passait et j'ai crié Au secours ! Au secours ! L'autre s'est arrêté et la peur l'a regardé en souriant : Pardonnez-moi, vous n'auriez pas du feu ? Et j'ai vu le regard du passant s'assombrir légèrement. La peur souriait en aspirant la fumée. L'autre est parti très vite, comme si de rien n'était, mais j'ai bien vu, moi, j'ai bien compris que c'était juste pour la tromper. Il est parti en marchant droit, le regard au loin, déterminé. La peur a eu un rictus. Un de perdu. C'était une bonne méthode. Il fallait que j'y pense, que je le fasse, tout de suite. Il fallait agir, vite et bien. Mais comment ? Elle avait mon visage ! Mes yeux ! Mon costume avec mes papiers dedans !
Trop tard !
C'est là que j'ai compris alors, juste avant, juste avant de disparaître. Tout m'est revenu... tout m'est venu de moi ; une image aveuglante : ma vie avant la peur. Elle n'était pas si mal, ma foi, ma vie avant la peur. Je ne voyais plus soudain COMMENT j'avais fini par ignorer à ce point... J'en étais là, à mes souvenirs d'enfance, ces heures radieuses où mon jeune être allait sur terre sans imbécillité, sans honte... C'est donc à force de forcer, à force de me battre pour des broutilles... Je n'étais plus en état de lutter... Ou bien, ou bien était-ce irrémédiable ? J'avais vieilli ? J'étais mort ? Je sentais depuis quelque temps que quelque chose n'allait pas bien. Je crépitais dans l'obscurité et j'avais mal partout. À ce moment-là j'aurais dû agir, vite, et bien. J'aurais dû choisir quelque chose, mais je ne savais pas quoi... C'est comme ça qu'elle est venue. À ce moment-là j'aurais dû l'ignorer, superbe, certain de ma pesanteur de vivant. J'aurais dû faire comme le passant ! C'était ça ! Ça que j'aurais dû faire, vite, et bien. Mais non. Je l'avais autorisée à prendre de la place. Elle avait grossi à vue d'œil.
Et maintenant elle est là, belle et robuste. Elle prend ma place ! Voilà qu'elle va vivre ma vie ! Et moi je m'enfonce dans ce tunnel sans halte. Et il est trop tard pour me pendre.
Publié par Cosmic Dancer à 15:27:01 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Cosmic Dancer à 16:30:44 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
Un ami au visage d'aigle qui avait entre autres particularités une façon déprimante de ne jamais se tromper lui avait dit quelques semaines auparavant « Le ver est dans le fruit ». Au cœur de son existence tourmentée elle avait ressenti la pointe aiguë de la réalité abattre sur son espoir le rideau des fins de représentation.
Je suis seule. Je suis vieille. Je suis laide. Et je pue.
Jour après jour elle chaussait ses chaussons polonais en peau de mouton noir car l'hiver glacial lui aurait sans cela traversé la plante des pieds jusqu'au cou. Péniblement elle avait réussi à prendre la dure habitude de descendre les cinq étages qui séparaient son appartement du rez-de-chaussée où se trouvaient les boîtes aux lettres.
Ces boîtes grises encastrées dans le mur avec leur petite étiquette me font penser à des urnes dans le mur d'un cimetière.
Elle avançait dans le froid, ne trouvant jamais le courage de se couvrir d'un gilet ou d'une veste. Le carrelage roux, la rampe de plastique lisse, le crépi sali des étages, le silence des voisins. Quelquefois une odeur d'ail et de cuisson emplissait joyeusement la cage d'escalier.
Je paie de tout mon corps le droit d'habiter là.
Elle attendait toujours l'heure la plus tardive du matin. Le facteur prenait son temps dans le quartier. Jour après jour elle se cramponnait à la rampe, jour après jour sauf le dimanche. Si un bout d'enveloppe blanche débordait de la boîte, son cœur s'emballait à lui faire mal. Elle braquait son regard sur cette portion congrue de communication, préparait la longue clé de fer blanc et, tremblante, l'introduisait de la main droite dans la serrure tout en tirant brutalement l'enveloppe de la gauche. La fenêtre transparente qui présentait son nom - alphabet programmé dans un listing quelconque - la décourageait aussitôt. Éventuellement gisaient dessous d'autres enveloppes.
Je me demande s'ils continueraient longtemps à m'envoyer leurs factures et leurs pubs si j'étais morte.
Jour après jour et pareillement, la chaleur des lettres qui composaient son identité dans la douceur d'une écriture manuscrite, la chaleur idéale dont ses mains rêvaient de caresser le signe, serait peut-être pour le lendemain.
Publié par Cosmic Dancer à 16:28:00 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Cosmic Dancer à 16:25:44 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Moi, disait l'homme. Moi, disait l'ange. Moi, disait le diable. Moi, disait l'arbre. Moi, un soir d'été je suis debout sur le balcon d'un appartement - au sol, c'est une dalle de béton brut ; le décor n'est pas luxueux : en face, on pourrait dire que c'est une cité, disons, un ensemble d'habitations à loyers modérés, autrement dit des cages à lapins, des immeubles avec des milliers de gens derrière les fenêtres, des milliers de vies. C'est beaucoup, des milliers de vies. Ça représente des milliards de milliers d'heures, de minutes, de secondes, toutes là, les unes sur les autres, en même temps. C'est beaucoup. Un soir d'été je me tiens sur le balcon. La nuit avance, mauve, tendre. Les automobiles sont moins nombreuses à cette heure sur le boulevard, quelques étages plus bas. Ici, c'est le troisième. En face, il y a un nombre incalculable de fenêtres et quelqu'un fume à gauche, là-bas, au neuvième. Les cages d'escalier sont visibles car à cette heure les gens entrent et sortent et allument. Et le ciel allume ses étoiles, et ce soir-là quelqu'un se tient debout sur le balcon d'un logement collectif encaissé au milieu d'autres logements collectifs et tout lui rappelle une prière apprise dans l'enfance et qui commençait par Notre père.
Majuscule ou minuscule ? Minuscule, comme papa. Notre père au-delà des nuages, de la ville, de la Terre. Les pneus glissent comme quand il pleut. Les moteurs enclenchent les systèmes de refroidissement. Il faut dire que l'été est caniculaire, cette année. L'air fait peur comme un ogre qui mangerait tous les hommes pour les punir. L'obscurité descend sur cette face de la terre et les plantes en pot continuent de souffrir. Notre père qui es aux cieux quand la pénombre envahit les couleurs vives de la journée et que les pensées pensent, et que tourne et tourne la terre autour du soleil, et les souvenirs avec les visages, et les vivants avec les morts.
Ce soir d'été, un chien gueule au loin - il y a des chiens pas loin des grands boulevards et celui qui habite à côté de la prison hurle à la mort chaque fois que la sirène de la police annonce qu'un détenu est conduit au tribunal pour y être jugé, et ce chien hurle à vous en déchirer le cœur au point que plusieurs fois, auparavant, des voisins des fenêtres de partout s'inquiétaient de savoir si quelqu'un était trépassé par chez lui ou, pauvre bête, s'il avait été enfermé ou battu. Maintenant, il peut toujours gueuler parce qu'il a peur de la sirène. Mais le jour où retentit la voix difforme du père et les cris des enfants, personne n'a rien demandé. Non, papa, non ! hurlaient les petites gorges, et lui beuglait, rauque, Je ne suis pas responsable !
Il y en a d'autres, dehors, assis sur les marches de l'escalier, le jean sali par les résidus de bière et de sandwichs, de vomi et de caca de chien. Ils disent toujours Bonjour, Madame, désolé de vous déranger, vous êtes charmante, poussez-vous les gars, laissez passer la dame, excusez-nous, Madame. Il y a même une petite fille avec eux, parfois. Une môme frêle et fragile qui ne dit rien avec ses grands yeux. Et le jeune voisin a disparu. Il sonorisait tout le quartier, à ses heures, avec son vieux pick-up et Dallas à fond, ton univers impitoyable. Il le mettait en boucle, son précieux vinyle, et il tapait la mesure avec son pied en s'accoudant à la rembarde de son balcon. Il s'est tué.
Notre père qui es aux cieux, est-ce toi qui de toute éternité hurle à la mort et que nous implorons de cesser de nous frapper parce que nous allons tous mourir et qu'il sera trop tard pour les enfants qui pleurent.
Publié par Cosmic Dancer à 16:22:01 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) | Permaliens
Oui ?