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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

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V - Après le début du début du début | 15 septembre 2007

A Marbeille, dans un bureau minable de la Francia Corsicae Breizhonae Federation, debout devant la machine à café, elle écoute - du moins feint-elle d'écouter - un conseiller général qui parle aux futurs médecins qu'il va subventionner. C'est la première fois que je la vois recevoir des informations sans rester pas concernée. La laborantine empressée, je sens.

Elle n'aime que la teuf, dit Jean-Pascal Sniffard, elle n'aime pas s'ennuyer, hormis du bel ennui qui déplace les signes, aller aux rendez-vous de l'ahainepéheu, il faut qu'elle le fasse, mais ça la fait chier ! Je comprends à donf.

Elles sont assises, l'une en face de l'autre, deux femmes qui se sont fait licencier, un jour, et qui rêvent de bosser tranquilles et de se faire câliner.
- Notre attitude doit déconner, à force. Une caissière comme vous, comme Julie ou comme Amandine n'existent pas chez Carfort. Comme j'ai vu la conseillère ce matin, je vais finir chez Mitec. Ça équilibre.
Si on lève les yeux, on voit l'immensité de la zone constructible avec les grues du président de la chambre de commerce et d'industrie. Dans le rade infect où je ne mets les pieds que pour elle, c'est l'idée même d'un malaise total accroché aux murs, comme indéfinissable.

- Qu'est-ce qui vous sépare de Ginette ?
- Ce qui me sépare de Ginette ? Elle a été mariée deux fois.
Aucun des pochtrons présents dans ce lieu de perdition ne paraît mesurer l'intelligence de cette réponse, et je ne la verrai nulle part reproduite.

Péniblement. Tout près. Rien ne ressemble à tout. Tout ne ressemble à rien. Des noms de gens, de villages, de gîtes ruraux où j'ai même pas le Wifi. Des riens pleins de promesse, Chablas, certes, mais encore mieux Ruyblas, Taupelas, des noms romanesques, traversés en pestant contre la morosité, couloirs, bureaux, poignées de main échangées pour la réalité de papier. Voilà Triquefouille, voilà Jassure. Voilà la vie.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 02:09:06 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (2) |

IV - Chapitre d'après le début du début | 15 septembre 2007

"Jorge Luis Borges aura écrit les plus beaux mots sur la déchirure de l'amour. Lui dont l'écriture est la moins sentimentale qui soit, lui dont le sujet de l'amour est infime dans l'œuvre. Quelques phrases, à peine, faufilées parmi les épées, les poignards, les lames de toutes sortes " (Yasmina Reza, L'aube, le soir ou la nuit)

Elle dit, les poètes ont un privilège. Je dis, les caissières ont de la poésie.
De cette poésie de doute, j'use ici.

Dans la réunion de l'ahainepéheu en ce jour comme tant d'autres, elle cite les paroles de Denise, sa grand-mère, Crévindiou ma fille y'a des fois je me pose franchement des graves questions sur l'avenir de l'espèce, quand je vois le binz, mais toi ma fille, suis ta voie, n'écoute pas ces conneries que tu regardes à la télé sur la chaîne pire des pires.

Quand je dis dans son entourage qu'elle a l'air complètement déprimée, on me regarde avec stupeur.

Je crois que je dis des choses, des choses que personne n'a dites, des choses que personne ne dit.

Lors de la Criée où ça gueule j'ai jamais vu ça, surtout qu'on m'avait dit que les pêcheurs c'était de l'histoire ancienne, j'explique mon projet à un èssedéhaiffe qui vomit devant moi. Il y a une certaine difficulté à communiquer dans les odeurs mêlées de la grandeur océanique et des turpitudes alcooliques, mais il est là et je suis là. Parce que c'est moi, parce que c'est lui, parce qu'il faut bien que je rédige 177 pages en gros caractères et que je justifie de mon année d'étude, j'explique mon projet à ce connard puant qui n'a même pas une brosse à dents et qui me surgonfle avec son haleine plaintive.

Je dis, je ne cherche pas à écrire sur une caissière, j'en ai rien à battre des caissières, pas plus que des démonstratrices, ou alors les démonstratrices en tant qu'elles démontrent, mais c'est pas la peine d'espérer. Ce qui m'intéresse, c'est faire un coup. Parce que je m'ennuie, comme elle.

Lætitia - je la nomme enfin ! - semble dégoûtée que je dise ça. Elle me menace, faites gaffe, qu'est-ce que vous imaginez, c'est pas parce que je m'étiole aux caisses que j'ai pas lu Niestzche et Rilke, et dans la langue, en plus, j'ai deux DEA et un DESS. Moi je ne peux pas la vouvoyer.

Pendant cette même criée, parlant des vieux, elle dit, il faut qu'ils débarrassent le plancher, on ne peut plus financer les retraites, avant ils avaient la décence des Inuits, de partir mourir sur un bout de glace, maintenant, ils chouinent pour manger des sorbets.
Des mots qui me perturbent, les premiers que j'entends de sa bouche et qui rendent compte d'un vrai problème d'humanité.
Elle rote !, rit-elle, me voyant prête à me pâmer. "Je dis je ne peux pas ne pas noter cette phrase."

Sale truie. Quel autre désignatif pourrais-je choisir pour la décrire ?

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 01:31:51 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (0) |

III - Chapitre du début après le début du début | 15 septembre 2007

C'est fou, il y a des gens nulle part à qui elle peut rien dire.
C'est simple, on peut même pas boire un coup après dix-neuf heures à Chablas.
Les gens, une succession d'absences. Des regards, des vies, jamais imaginées.

Dans le téheuhair du retour. "Je rêvais de devenir chimiste. J'ai foiré... Tout ça pour m'appauvrir à la caisse de Carfot !" Nous pleurons. Chacun dans le train nous jette un regard morose. Il faut redire que c'est chiant. Il faut redire chaque fois que c'est chiant.

Y., qui m'a inspiré ce livre, et qui nourrit une étrange ambition, ne m'a rien dit. Normal. Quelque chose semble nous séparer irrémédiablement. Comme un monde.

On n'a pas tous les mêmes naufrages, peut-être.

Dans un livre il y a écrit, vous qui entrez, laissez toute espérance. Plus tôt, elle parle de toute. Que signifie toute ? Il me semble avoir toujours non écrit sur la même chose en contraire. Ou à cause du contraire de la même chose. A cause de la chienlit, des heures speed à se niquer les doigts et à compter la caisse, du sentiment de l'essence du monde révélé dans le cliquetis répété.

Aux conseillers de l'ahainepéheu, lors de la réunion sur la construction du cévé, elle ne dit rien, il y a une dizaine de participants qui se font chier avec ces conneries de communicants où elle estime qu'elle a la dalle et que ça gargouille dans l'estomac. Bon, quand est-ce qu'on mange ?

J'y peux rien, dit Fanny, la conseillère. Mets une photo couleur, on sait jamais. Photoshop, c'est pas fait pour des prunes.

En recherche d'emploi, ça n'existe pas le début d'un beau jour.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 01:01:43 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (0) |

II - Chapitre du début après le début de notre entrevue | 15 septembre 2007

La femme seule est un fantasme. La femme seule est une malédiction. On les rêve dans une solitude épileptique mais les femmes font semblant d'être seules.

Sur la place du marché où l'on se découvre pour la première fois, toutes à l'émotion de la découverte de la première fois, elle n'a pas l'air de s'intéresser à ce que je dis. Peut-être parce que c'est la première fois. Elle ne dit pas, c'est la première fois, et pourtant. Je suis saisie par ce qui déjà nous rassemble. L'épuisement indifférencié, ça nous rassemble.

Je la gonfle. Je sens que je la gonfle. Elle dit, j'en ai rien à foutre d'un portrait de moi, pourquoi vous voulez faire un portrait de moi, vous êtes lesbienne ou quoi ? Je dis non, enfin, pas encore, disons, je n'en ai pas éprouvé la tentation, pourquoi. Je sais d'ores et déjà qu'un pacte secret se scelle où il sera question de rien, ce rien en moi si semblable à ce rien en elle. Nous qui sommes et qui sommes fatiguées de bosser comme des dingues et sans trouver de vrai mec, en plus.

Après, je parle avec mon ami Thierry à une terrasse.
Vous la niquerez. Les pétasses ont en commun avec les caissières de se faire chier.
Je dis oui.

Ni ticket de caisse. Ni remise de prix. Longtemps je comprendrai rien. Ni le déroulant, ni elle.
Alors encore du rien. Allées bouffies de saloperies emplastiquées. Rangées de yaourts qui finiront derrière le magasin. Cafèt' où tout le monde se fait chier encore plus depuis qu'on n'a plus le droit de fumer. Devant le miroir des vécés, elle se maquille sans cesse. Lentement. J'avais déjà remarqué qu'elle se maquille lentement devant le miroir des vécés, comme j'avais remarqué qu'elle zozote légèrement.

En se changeant dans le vestiaire après son licenciement, elle répète, eux ils veulent gagner encore plus d'argent, moi je veux être un peu tranquille chez moi parce que j'en ai ma claque que le supérieur m'appelle sur mon portable quand je suis rentrée chez moi tranquille. Je n'aurais jamais dû acheter de portable. Maintenant, remarquez, ça n'a plus d'importance. Sauf si l'ahainepéheu appelle aussi sur les portables.

Pendant que le déhairhache lui lit le contrat de licenciement, lui explique que c'est une question de rendement, que le groupe a acheté de nouveaux magasins, qu'on va optimiser les ressources en caissières, que c'est le progrès, que voulez-vous, on est en train d'expérimenter les caisses sans caissières, elle est de plus en plus énervée sur sa chaise et je sens qu'elle a envie de lui rire au nez. Elle se mouche.

A la fin de l'anniversaire de Julot, elle donne une baffe à Eric Mercier. Ils s'injurient à la manière des acteurs. Fous de fausse rage, de se désigner toi, le chieur, à la face du village. C'est une scène que j'ai vue mille fois, dans tous les villages, vers les trois heures du mat' quand tout le monde est bourré et que les déclarations d'amour se terminent en jus de boudin. Peu après, cherchant sa veste dans le vrai merdier du bordel des fringues dans toutes les pièces de la baraque, elle me dit, vous avez vu ce connard ? Vous avez vu ? Oui j'ai vu. J'ai vu un connard complètement allumé que l'alcool rend pénible.

Feuilleté la Gazette de Chabla au moment de la rixe. Ça dure une demi-page, c'est le retraité de l'Armée qui l'a écrite, la rédac' chef voulait pas passer le truc trop intéressant à la place. Normal. C'est des ploucs et des petzouilles. Ça ne comprend pas grand-chose, les ploucs et les petzouilles. Ça a la presse que ça mérite.

Comme souvent et bien avant que je la rencontre, je suis frappée par la déliquescence. Déliquescence, emmerdes, fringues minables. Je la trouve mal sapée, j'en fais la remarque à Colette. Elle s'habille comme l'as de pique, oui, elle est retournée chez Labilletout. Avant, avant son licenciement, elle allait chez GrandChic. GrandChic, c'est quand tu as ton smic complet normalement. Maintenant, ce sera Labilletout.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 00:35:44 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (3) |

I - Chapitre du début de notre entrevue | 15 septembre 2007

L'introduction

Quand j'ai eu l'idée lumineuse de suivre cette caissière pendant toute une année, mon ami P. m'a dit d'un ton pénétrant :
- Ne faites pas ça, Cosmico Rezo, elles sont pires que vous.
- Mais vous savez que je m'en tape, des caissières, je vois pas où est le problème.

Lorsque nous nous quittons, je n'en ai rien à battre de ce qu'il dégoise. Pour mourir de désœuvrement encore plus qu'une caissière, faut s'appeler moi. Ou quelqu'un d'autre. Faut pas s'appeler, même.

Je ne crois pas qu'une caissière s'appelle moi.

Publié par Cosmic Dancer à 00:34:37 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (0) |

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