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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

Pessoa | 31 mai 2008


Sir Arthur Rackham.


"Nous avons tous deux vies
La vraie, qui est celle que nous avons rêvée dans notre enfance,
Et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard.
La fausse qui est celle que nous vivons dans notre rapport avec les autres,
Celle qui est pratique et utile,
Celle où nous finissons dans un cercueil.
Dans l'autre, il n'y a ni cercueil ni morts.
Il n'y a que les images de l'enfance :
De grands albums coloriés à regarder plutôt qu'à lire,
De grandes pages en couleur que l'on se rappelle plus tard."

Fernando Pessoa.

Publié par Cosmic Dancer à 00:41:10 dans Ce goût des autres | Commentaires (8) |

L'oeil scalpel de Madame Saphir | 30 mai 2008

La neige a pris ses quartiers et Paris ressemble à son visage. Je ferme la porte le plus délicatement possible pour pouvoir descendre l'escalier sans alerter Madame Saphir. Je n'ai vu qu'une fois Madame Saphir. Elle était montée se plaindre. Elle nous avait entendus dans sa nuit sans télévision, et dans son rêve où elle n'entend pas très clairement, il répétait amoureusement "Angélique... ah, Angélique..." Depuis, Madame Saphir est convaincue que je m'appelle Angélique et que je fais beaucoup de bruit, la nuit. Lorsque je ne suis pas là, elle demande pourquoi à Mathias. Il a eu beau lui expliquer que je n'habite pas ici, que je viens quelquefois et c'est tout pour mon travail, Madame Saphir est persuadée qu'il ment et qu'il me cache. – Nous parlons bien de la même Angélique, insiste-t-elle, la petite blonde ravissante qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Michelle Mercier...

Mathias ne sait plus comment faire pour rendre la raison à sa voisine. Je suis la Marquise des Anges de ses jours solitaires, celle qu'elle voudrait croiser dans son immeuble et garder près d'elle le plus tard possible après lui avoir offert une tisane, lorsque Michelle Mercier a déserté le plateau. Mais moi je me sens silence, et je préfère filer doucement, sans faire craquer les escaliers. C'est un jeu, parce qu'elle ne me reconnaîtrait pas. Plutôt grande, plutôt brune, je me confonds difficilement avec l'héroïne de sa dernière jeunesse. Madame Saphir aimerait surtout, je crois, rencontrer Geoffrey par hasard. Incarné par Robert Hossein, il joue ce personnage balafré et boiteux mais néanmoins irrésistible qui brise de ses pognes chevaleresques les dernières résistances d'Angélique.

L'étrangeté de la situation, c'est que j'ai rendez-vous avec Geoffrey. Madame Saphir m'inquiète. Son inconscient l'informe de ce qu'elle est censée ignorer. Aussi, je sursaute et me cramponne à la rampe quand elle crie au moment où je me faufile sur le palier, juste avant de quitter son étage. La télévision hurle, comme d'habitude entre 7 heures et 23 heures, mais Madame Saphir parle plus fort. C'est l'heure des Feux de l'amour, alors je préfère penser que ce qu'elle crie s'adresse à Melinda, par exemple : "Il t'aime comme jamais il n'a aimé, mais il ne la quittera jamais !" Je me mets à trembler, et prise d'une sorte de vertige je m'envole vers le rez-de-chaussée. Une porte s'ouvre, et claque.

Paris ressemble à son visage et tous les visages de la rue Saint-Denis ressemblent à ses sourires. Je sais qu'elles ne sourient pas toujours, qu'elles ne sourient pas à une passante au regard absent, mais ce regard les contemple à la vitesse des pas qui l'emportent, égoïstement. Chaque silhouette renfrognée sur son imperméable, chaque jupe de cuir mat ou brillant, chaque paire de seins exposés au gel, chaque paire de jambes aux bas résille, chaque angle de rue et fenêtre d'hôtel ressemble à son corps. Ne sentant plus le froid, les oreillettes vissées aux tympans, je continue de voler au-dessus de la ville, avec David Bowie qui hurle que No, Love, You're not Alone. Les nuages ont la forme arrondie de sa nuque, la volupté subtile de ses épaules, ses membres longs, ses jambes délicieuses de l'aine à la cheville, et dans le creux tendre le plus adorable et parfait des sexes masculins que la nature a jamais eu l'idée de produire. Il est là. Avec sa cigarette au coin de la bouche qu'il retire toujours majeur au-dessus et pouce en dessous, et qu'il jette avec impatience, il plisse l'œil gauche, ouvre ses bras. Il m'entraîne dans le hall de l'hôtel en riant, m'embrasse les doigts glacés, Viens vite que je te réchauffe. Et puis là, dans cette ville et dans cette chambre où on va naviguer, trempés, entrechoqués pendant des heures, damnés la peau l'un de l'autre, on se dira des folies dans un sommeil furtif entre deux explosions nucléaires, les atomes déglingués, évaporés dans tous les sens, et je m'en ficherai pas mal, de l'inconscient de Madame Saphir et des vérités de Melinda.

Publié par Cosmic Dancer à 09:14:22 dans Petites histoires | Commentaires (0) |

15 avril 1953 | 28 mai 2008

Avant de dormir, avant juin.
Rêver de disposer de la culture et du temps d'un Stalker pour défendre La Possibilité d'une île. Non, ce n'est pas une écriture blanche, mal en prît à Nauleau. Et d'ailleurs, je préfère Jourde. Merci, Houellebecq.

Publié par Cosmic Dancer à 00:19:26 dans Infos à peine pratiques | Commentaires (0) |

Aucune raison de désespérer | 27 mai 2008

Viens mon ami, viens. Aucune raison de désespérer.
Ton roman radieux promis au pilon J. Ton scénario volé par des producteurs véreux T.
Tes sculptures à bout de bras L. Ton histoire à bouts de doigts E. Un tableau vendu hors de prix Y.
Ces drôles d'années qui vous séparent, dix ans ou un peu plus. Jeune trentaine, approche de la cinquantaine. Un monde de déchirements, emportés par l'Histoire.
Il y a entre vous ce lien invisible et ténu et cet effet que les sociologues qualifient de générationnel.
Et mes racines de prolétaire, ces six fils derniers rangs du nom que l'arrière-arrière-grand-mère a assumés seule à ce titre, déboulant satanique à l'époque sans mari avec sa coiffe et sa marmaille et son regard fier, tous devenus mineurs de fond. Et la Grande Guerre, la progéniture entre deux fronts. Et la Seconde. Les toiles de parachutes à confectionner à Paris. Grand-père, né dans l'immeuble du XIIIe contigü à celui où j'ai vécu quelque temps sans savoir que tu étais  né précisément dans cet appartement où j'avais adopté Aldo mon chat unique. Forgeron à onze ans, millionnaire à quarante pour avoir joué sa vie à pile ou face à la mort de l'Aimée, fille de roulotte, beauté fatale dansant sur les tables en vendant des bouteilles de champagne pour nourrir deux enfants illégitimes. Des générations de femmes libres, amoureuses hors morale, des vraies teignes dressées comme des rocs. Et père fugueur déchiré par la mort de sa mère, fracassant son avenir, maçon pour ces enfoirés de constructions pavillonnaires. Et moi, et l'ascenseur social dont je n'ai que faire et réciproquement puisque jusqu'à présent tout ne fut que combat d'abord kamikaze puis légal. Avec le temps, la guenon singe le singe.
Viens mon ami, viens. Ton roman lumineux. Ton chemin. Ces professionnels du spectacle n'aimant pas ta cuisine que j'adore, moi, et sans être la seule, te virent sans évidemment t'en informer d'homme à homme. Qu'elle est morale, n'est-ce pas, la condition de compagnie urbaine d'artistes de rue de gauche subventionnés par la Ville pour foutre le bordel dans les rues de la Festivité une fois par an en crachant des faux feux et des machineries inaudibles, parfois.
Ils te virent non pas parce qu'ils n'aiment pas ta cuisine. Mais parce que sur ton front et malgré toute la discrétion dont tu fais preuve se lit un signe. TU N'ES PAS DE CE MONDE.
Tu lirais ça, tu m'en voudrais, toi qui l'aimes tant, ce monde, malgré ta lucidité assassine, toi qui portes sur lui et malgré toute l'expression de sa cruauté inexorablement naturelle que tu as su écrire, toi qui te nourris humblement de livres après avoir effectué tes labeurs comme l'ont fait tous ces hommes et toutes ces femmes dont nous sommes au hasard de l'humeur redevables ou accusateurs implacables de nous avoir engendrés.
Et qu'on me pardonne de ne pas classifier au même rang culture et culture.
Ce monde dont nous sommes tour à tour au hasard de l'humeur amoureux aveuglés ou procureurs furieux.

Publié par Cosmic Dancer à 22:33:57 dans Infos à peine pratiques | Commentaires (0) |

Vivement la retraite | 21 mai 2008


- Comment se fait-il que l'humanité courre ainsi à sa perte sans réagir que localement, individuellement, au mieux.
- On est foutus.
- Manifestement.
- Personne, même dans les pays les plus riches, ne vivra jamais comme avant.
- Sans doute quelques privilégiés, un temps. Une réalité qui ne semble pas encore affecter vraiment nos territoires. La politique hexagonale cela dit va dans le sens du désastre.
- En privilégiant le modèle économique à l'origine des déséquilibres globaux, c'est certain. Mais c'est pas une raison pour ne pas aller manifester demain.
- Economique, politique et moral. Mea culpa, je déteste crier, j'aime pas les slogans et je suis agoraphobe, mais il se peut que je fasse un effort pour le comptage.
- Ça te prend souvent ?
- Quoi ?
- De penser au chaos mondial qui s'annonce.
- Il ne s'annonce pas, il s'étend, accélère. Oui, sans doute j'y pense constamment.
- Autant se tirer une balle.
- Non, plutôt relire certains romans.
- Tu n'es pas très aimable.
- Ai-je prétendu le contraire.

Il m'est devenu impossible de croiser le regard d'un enfant ou d'un adolescent sans éprouver un chagrin coupable. Impossible de me réjouir d'une naissance ou de la simple idée de donner vie qui rend baudruches les jeunes amants. Je ne veux qu'embrasser les fronts diaphanes de ceux que j'aime où dorment autant de ruses, de rêves et d'appétits que de tourmentes, protégés de la faim, des maladies et des bombes.

Oui oui, j'ai bien conscience de l'extrême platitude d'un tel constat qui aurait pu s'apparenter à un "cultivons notre jardin" avant que n'ait été adoptée la loi sur les cultures gm dont on m'a appris aujourd'hui que des paysans russes (?) auraient abandonné les leurs après les avoir testées pour nous. (On pourra toujours objecter que la patrie du tsar, de Staline et de Poutine n'a aucune leçon à donner.) Qui pourrait aussi s'apparenter à un "chacun chez soi à s'occuper des siens, c'est déjà bien", voire à un "je travaille à m'aimer pour mieux aimer autrui ensuite, ça occupe déjà mes journées".

La question qui se pose donc est la suivante : cette dichotomie extrême entre la réalité du monde tel qu'il s'éteint (car rassurons-nous, notre espèce en entraîne tant d'autres dans sa perte qu'on ne s'accusera pas d'égoïsme) et la légèreté charmante des saisons jolies, des marches du Festival, conjuguée à ces petits bonheurs quotidiens tels qu'un vol d'hirondelles - une vieille chanson ? -, un voisin serviable, une bonne bouteille et autres plaisirs terrestres ("on n'a qu'une vie et il nous a été donné d'en choyer la qualité") conduit-elle nécessairement à 1) Perdre tout sens de l'humour ? 2) Devenir gauchiste ? 3) Se vautrer dans la débâcle sexuelle ? 4) Réciter des mantras ? 5) Parler ? 6) Se taire ?

Publié par Cosmic Dancer à 20:25:09 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (6) |

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