En principe, je suis passionnément pour tout ce qui relève de la dignité humaine, donc celle de la femme. En pratique, je crois qu'on ne peut trop lutter pour cette égalité de fait qui, comme vous le montrez très bien à propos des salaires, n'est pas encore atteinte. Mais j'avoue que les femmes me découragent par leur perpétuel refus d'être au meilleur sens du mot "la femme". Je pense à leur soumission niaise à la mode qui si souvent les enlaidit ou les ridiculise, à leur acceptation séculaire de modes cruelles ou extravagamment luxueuses, à leur respect non pour la virilité, ce qui serait beau, mais pour les attributs postiches de celle-ci : l'uniforme, le fusil, sans oublier le rassurant portefeuille (...).
Je n'aime pas voir la femme émuler l'homme dans son adhésion à la civilisation du gâchis, de la concurrence, du commercialisme et de l'industrialisme exacerbés, malfaisants et futiles. Je n'aime pas la voir s'imaginer qu'alimenter des ordinateurs est une tâche plus noble que récurer le plancher. Que les circonstances économiques l'y obligent, je le veux bien, encore qu'il y ait beaucoup de choses à dire là-dessus.
La civilisation à laquelle j'aspire n'aurait pas de place pour le féminisme militant, non plus que pour l'agressive masculinité. Et tout le reste ne me paraît qu'ajouter à notre chaos, pour ne pas dire à nos désastres.
Marguerite Yourcenar - Correspondance.