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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

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VII - Y'a plus de chapitres pour l'instant | 16 septembre 2007

Je savais ce moment décisif pour elle. Quand elle est entrée dans la salle de réunion où un consultant leur avait donné rendez-vous, j'ai dit, je peux venir, je m'attendais à tout, à non, Cos', pas maintenant, attends-moi au bistrot en face, à tout sauf à ce oui immédiat. Calée le dos au mur, je me tiens silencieuse. Elle sait que je suis là, que je suis là pour la regarder vivre, pour dire, la dire dans les interstices de son état actuel. La dire dans ce qu'elle est humaine, avec ses qualités et ses défauts, avec ses moments durs. Je pense à moi dans les mêmes termes exactement. Les qualités et les défauts, les moments durs. Nous sommes faites de cette étrangeté paradoxale qui nous caractérise. Je veux la dire entière.

Je les observe. Ils sont douze. Douze à qui le consultant demande de refaire un cévé qu'ils ont déjà refait dix fois, quinze fois, comme les écrivains polissent leurs phrases. Douze qui à l'unisson se mutinent poliment, mais chez qui je perçois une sorte d'abattement retenu avec pudeur, je ne sais pourquoi, le chômage est une réalité pour beaucoup, on peut rêver autre chose dans la vie que ne plus aller aux rendez-vous mensuels fixés par l'administration. L'absence de rêves est une vraie tare. Je sais, dit le consultant, je sais que c'est inutile, mais je dois faire mon job.

Je note à cet instant précis que Lætitia est la seule caissière dans l'assemblée constituée de cadres déboulonnés. Je comprends qu'elle est libre. Libre de ne pas se définir comme caissière. Libre de dire, je suis caissière, et alors. La liberté de Lætitia frappe aveuglément ceux qui la croisent. C'est la raison même pour laquelle les hordes de chacals veulent toujours la prendre en photo sur leur téléphone portable.

Mais qu'a-t-elle à leur dire ? Rien. Lætitia regarde dans le vide. Je suis intimement persuadée que dans sa solitude elle déclame en pensée quelque poésie de Rilke.
- Tu devrais lire Marc Levy, lui dis-je. Ou Dan Brown.
- M'emmerdez pas avec ces connards qui prennent les lecteurs pour des brèles.
- Cet écrivain se vend comme des petits pains.
- J'en ai rien à cirer des petits pains ! Je suis pas boulangère !

Où est-elle. Où est Lætitia pendant que le consultant aligne les poncifs qu'elle connaît déjà par cœur, mise en page, présentation, mise en valeur du parcours professionnel, activation des réseaux personnels, coaching, positive attitude, souriez, talents... Elle prend des notes. Plus elle s'en fout, plus elle prend des notes. Et elle a bien raison de s'en foutre.

- Non mais tu te rends compte, Cos' !
Elle me tutoie. Elle me nomme et elle me tutoie !
- Non mais tu te rends compte des pitreries auxquelles il faut se livrer ! Merde ! On n'a pas que ça à foutre quand on est chômeurs, qu'est-ce qu'ils croient, c'est exaspérant ! Ça leur suffit pas, la vingtaine de candidatures que j'envoie chaque semaine ? Ça leur suffit pas que j'essaie de me remettre à niveau sans rien demander à personne ? Non ! Faut se taper les discours à la con ! Regarde-moi ce pauvre consultant ! Il n'est pas mieux loti que nous !

Dans la grâce de ses emportements, son visage se défroisse. Toute cette vieillesse prématurée qu'elle porte sur les joues parce qu'elle n'a pas pris de vacances depuis dix ans, entre les études et le boulot, parce qu'elle est célibataire sans enfants, donc la première à changer d'horaires dans les roulements, cette vieillesse prématurée de celles qui se lèvent trop tôt pour s'hydrater tous les jours, ou peut-être s'en sont-elles lassées, ce stigmate s'évanouit.

- Je vais réussir, dit-elle. Je fais tout pour réussir, je ne dois rien à personne.

Cette phrase, je ne dois rien à personne.

Je ne sais plus si je pense qu'elle dit des choses idiotes ou si je pense qu'elle dit des choses vraies.

Lors d'une soirée dans un hôtel du premier chic où je suis invitée par des amies comédiennes très célèbres et admirées, celles-ci me narguent :
- Notre chère amie est en train de tomber amoureuse d'une caissière.
- Il ne faudrait pas que cela dure très longtemps !

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 18:14:30 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (36) |

VI - Chapitre de je ne sais plus | 16 septembre 2007


Je m'emballe. Je sens que je m'emballe. J'ai la pensée au bord des lèvres. Lætitia m'inspire des profondeurs telles que je l'avais toujours su. Lætita et moi, nous partageons des choses. Elle m'a redit qu'elle voit pas l'intérêt de suivre une caissière en recherche d'emploi. Le doute des grandes âmes nous rassemble.

Il y a d'autres caissières, il y a d'autres emplois, il y a d'autres qui suivent des caissières en recherche d'emploi. Lætitia, ce n'est pas pareil.

Les hordes de chômeurs qui regardent Lætitia m'insupportent. Ce sont des chacals méprisables. Assise sur le banc de plastique bleu, triturant son ticket d'attente en regardant dans le vide, Lætitia se drape dans son mutisme.

Je sens que son charme m'envahit, quelque chose en moi tressaille.

Une autre fois, nous patientions dans le couloir du Trésor Public. Lætitia avait un contrôle. Elle avait mal copié son chiffre. Compter sa caisse, à la longue, ça déforme son arithmétique. Pendant qu'elle triturait son ticket d'attente en regardant dans le vide, je m'imprégnais de l'ambiance délétère du couloir. J'engrammais la couleur bleu délavé des murs. J'observais les chacals voûtés, mal habillés, limite pas propres, qui trituraient leur ticket d'attente en regardant dans le vide. Je constatais leur mine épuisée. Certains semblaient craindre quelque chose. Je ne sais quoi. Qu'a-t-on à craindre quand on n'a rien à perdre. Je voyais les visages gris des employés par dessus les ordinateurs. Sensiblement c'était un peu les mêmes. Il y a là quelque chose à creuser. En sortant dans la rue après trois heures d'ennui, Lætitia m'a dit, tout ça me rend triste, j'ai envie de pleurer.

En reprenant mes notes j'ai lu qu'une autre fois, elle m'avait dit ne jamais pleurer, même en ayant très mal quelque part, ne jamais pleurer sauf si elle a une confiance intime pour se reposer dans l'intérieur.

Je vous laisse comprendre ce que je veux dire.

Ce qui est bien avec l'émotion qui nourrit, c'est que c'est vraiment calorigène.

Dans la Fiat déguinglée qui nous ramène à Trifouillis, elle dit :
- J'aime Brad Pitt. A la folie [comment on fait pour écrire "à la folie" en capitales pour expliquer qu'elle dit ça très fort dans sa voix ?]
- Je vais vous surprendre, je ne considère pas que Pierre Boulez soit un génie.

Je me dis, je comprends pas tout, mais comme je l'ai entendu dire plusieurs fois, je dis, sans doute, oui. Mais je veux aller plus haut, aller plus haut.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 11:48:24 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (9) |

A. Failure Notice | 16 septembre 2007

Ta beauté comme des larmes de douceur qui surgiraient tranquilles, rassurantes et salées, à ce brouhaha fou livrée en icône expiatoire, de peu.
Tombés seuls, héros dérisoires, danse macabre, totems asséchés.
Place au bruitisme, gloire aux bouchers.

Publié par Cosmic Dancer à 00:34:13 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (2) |

Répétons | 15 septembre 2007



Un blog, c'est aussi un peu une extension de chez soi. Un lieu intime dont on ouvre la porte aux familiers, parfois même au voyageur qui passe. Parfois, on ferme. C'est un droit. Nulle raison de recevoir des déclarations de guerre pour ça. Imaginez un peu l'état du monde, déjà fort peu brillant, si chaque fois qu'on fermait sa porte on se trouvait menacé.

L'embêtant quand on est éconduit, c'est cette propension naturelle à exiger de l'autre des explications de texte déjà moult fois données. A venir taper contre la porte en vomissant reproches et insultes, en brandissant un poing vengeur.

Redire et répéter. On ne force pas le désir. Je ne vous aime pas. Nos entrevues ne m'ont pas donné l'envie de poursuivre notre rencontre. Nous n'avons pas été amants, et quand bien même. Je vous l'ai dit de visu, je vous l'ai écrit quand vous l'avez réclamé, je vous l'ai récrit quand vous l'avez exigé.

Redire et répéter. Pourquoi tant de vindicte, tant de critiques, là où vous affirmez souffrir et souffrez certainement dans votre orgueil blessé, dans la morsure d'une déconvenue. Vous exigez, mais de quel droit, je ne vous appartiens pas, je n'ai pas de comptes à vous rendre, que je devienne désagréable, lassée de vos manières. Je n'ai rien de plus à vous dire. Nous ne nous connaissons pas. Nous ne nous connaîtrons pas. Vous ne m'avez pas séduite. Le monde est plein de belles femmes, faites-moi le plaisir de me lâcher. Ce sont des tristesses qui arrivent. J'en ai connu moi-même. Je me suis soignée.

Soyez digne. Ma porte est fermée.

Je vous ai tout redit, maintenant. Cessez d'insister.

Publié par Cosmic Dancer à 11:56:32 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (45) |

V - Après le début du début du début | 15 septembre 2007

A Marbeille, dans un bureau minable de la Francia Corsicae Breizhonae Federation, debout devant la machine à café, elle écoute - du moins feint-elle d'écouter - un conseiller général qui parle aux futurs médecins qu'il va subventionner. C'est la première fois que je la vois recevoir des informations sans rester pas concernée. La laborantine empressée, je sens.

Elle n'aime que la teuf, dit Jean-Pascal Sniffard, elle n'aime pas s'ennuyer, hormis du bel ennui qui déplace les signes, aller aux rendez-vous de l'ahainepéheu, il faut qu'elle le fasse, mais ça la fait chier ! Je comprends à donf.

Elles sont assises, l'une en face de l'autre, deux femmes qui se sont fait licencier, un jour, et qui rêvent de bosser tranquilles et de se faire câliner.
- Notre attitude doit déconner, à force. Une caissière comme vous, comme Julie ou comme Amandine n'existent pas chez Carfort. Comme j'ai vu la conseillère ce matin, je vais finir chez Mitec. Ça équilibre.
Si on lève les yeux, on voit l'immensité de la zone constructible avec les grues du président de la chambre de commerce et d'industrie. Dans le rade infect où je ne mets les pieds que pour elle, c'est l'idée même d'un malaise total accroché aux murs, comme indéfinissable.

- Qu'est-ce qui vous sépare de Ginette ?
- Ce qui me sépare de Ginette ? Elle a été mariée deux fois.
Aucun des pochtrons présents dans ce lieu de perdition ne paraît mesurer l'intelligence de cette réponse, et je ne la verrai nulle part reproduite.

Péniblement. Tout près. Rien ne ressemble à tout. Tout ne ressemble à rien. Des noms de gens, de villages, de gîtes ruraux où j'ai même pas le Wifi. Des riens pleins de promesse, Chablas, certes, mais encore mieux Ruyblas, Taupelas, des noms romanesques, traversés en pestant contre la morosité, couloirs, bureaux, poignées de main échangées pour la réalité de papier. Voilà Triquefouille, voilà Jassure. Voilà la vie.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 02:09:06 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (3) |

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