Je m'emballe. Je sens que je m'emballe. J'ai la pensée au bord des lèvres. Lætitia m'inspire des profondeurs telles que je l'avais toujours su. Lætita et moi, nous partageons des choses. Elle m'a redit qu'elle voit pas l'intérêt de suivre une caissière en recherche d'emploi. Le doute des grandes âmes nous rassemble.
Il y a d'autres caissières, il y a d'autres emplois, il y a d'autres qui suivent des caissières en recherche d'emploi. Lætitia, ce n'est pas pareil.
Les hordes de chômeurs qui regardent Lætitia m'insupportent. Ce sont des chacals méprisables. Assise sur le banc de plastique bleu, triturant son ticket d'attente en regardant dans le vide, Lætitia se drape dans son mutisme.
Je sens que son charme m'envahit, quelque chose en moi tressaille.
Une autre fois, nous patientions dans le couloir du Trésor Public. Lætitia avait un contrôle. Elle avait mal copié son chiffre. Compter sa caisse, à la longue, ça déforme son arithmétique. Pendant qu'elle triturait son ticket d'attente en regardant dans le vide, je m'imprégnais de l'ambiance délétère du couloir. J'engrammais la couleur bleu délavé des murs. J'observais les chacals voûtés, mal habillés, limite pas propres, qui trituraient leur ticket d'attente en regardant dans le vide. Je constatais leur mine épuisée. Certains semblaient craindre quelque chose. Je ne sais quoi. Qu'a-t-on à craindre quand on n'a rien à perdre. Je voyais les visages gris des employés par dessus les ordinateurs. Sensiblement c'était un peu les mêmes. Il y a là quelque chose à creuser. En sortant dans la rue après trois heures d'ennui, Lætitia m'a dit, tout ça me rend triste, j'ai envie de pleurer.
En reprenant mes notes j'ai lu qu'une autre fois, elle m'avait dit ne jamais pleurer, même en ayant très mal quelque part, ne jamais pleurer sauf si elle a une confiance intime pour se reposer dans l'intérieur.
Je vous laisse comprendre ce que je veux dire.
Ce qui est bien avec l'émotion qui nourrit, c'est que c'est vraiment calorigène.
Dans la Fiat déguinglée qui nous ramène à Trifouillis, elle dit :
- J'aime Brad Pitt. A la folie [comment on fait pour écrire "à la folie" en capitales pour expliquer qu'elle dit ça très fort dans sa voix ?]
- Je vais vous surprendre, je ne considère pas que Pierre Boulez soit un génie.
Je me dis, je comprends pas tout, mais comme je l'ai entendu dire plusieurs fois, je dis, sans doute, oui. Mais je veux aller plus haut, aller plus haut.
(à suivre)