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Cosmic Dancer

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IV - Chapitre d'après le début du début | 15 septembre 2007

"Jorge Luis Borges aura écrit les plus beaux mots sur la déchirure de l'amour. Lui dont l'écriture est la moins sentimentale qui soit, lui dont le sujet de l'amour est infime dans l'œuvre. Quelques phrases, à peine, faufilées parmi les épées, les poignards, les lames de toutes sortes " (Yasmina Reza, L'aube, le soir ou la nuit)

Elle dit, les poètes ont un privilège. Je dis, les caissières ont de la poésie.
De cette poésie de doute, j'use ici.

Dans la réunion de l'ahainepéheu en ce jour comme tant d'autres, elle cite les paroles de Denise, sa grand-mère, Crévindiou ma fille y'a des fois je me pose franchement des graves questions sur l'avenir de l'espèce, quand je vois le binz, mais toi ma fille, suis ta voie, n'écoute pas ces conneries que tu regardes à la télé sur la chaîne pire des pires.

Quand je dis dans son entourage qu'elle a l'air complètement déprimée, on me regarde avec stupeur.

Je crois que je dis des choses, des choses que personne n'a dites, des choses que personne ne dit.

Lors de la Criée où ça gueule j'ai jamais vu ça, surtout qu'on m'avait dit que les pêcheurs c'était de l'histoire ancienne, j'explique mon projet à un èssedéhaiffe qui vomit devant moi. Il y a une certaine difficulté à communiquer dans les odeurs mêlées de la grandeur océanique et des turpitudes alcooliques, mais il est là et je suis là. Parce que c'est moi, parce que c'est lui, parce qu'il faut bien que je rédige 177 pages en gros caractères et que je justifie de mon année d'étude, j'explique mon projet à ce connard puant qui n'a même pas une brosse à dents et qui me surgonfle avec son haleine plaintive.

Je dis, je ne cherche pas à écrire sur une caissière, j'en ai rien à battre des caissières, pas plus que des démonstratrices, ou alors les démonstratrices en tant qu'elles démontrent, mais c'est pas la peine d'espérer. Ce qui m'intéresse, c'est faire un coup. Parce que je m'ennuie, comme elle.

Lætitia - je la nomme enfin ! - semble dégoûtée que je dise ça. Elle me menace, faites gaffe, qu'est-ce que vous imaginez, c'est pas parce que je m'étiole aux caisses que j'ai pas lu Niestzche et Rilke, et dans la langue, en plus, j'ai deux DEA et un DESS. Moi je ne peux pas la vouvoyer.

Pendant cette même criée, parlant des vieux, elle dit, il faut qu'ils débarrassent le plancher, on ne peut plus financer les retraites, avant ils avaient la décence des Inuits, de partir mourir sur un bout de glace, maintenant, ils chouinent pour manger des sorbets.
Des mots qui me perturbent, les premiers que j'entends de sa bouche et qui rendent compte d'un vrai problème d'humanité.
Elle rote !, rit-elle, me voyant prête à me pâmer. "Je dis je ne peux pas ne pas noter cette phrase."

Sale truie. Quel autre désignatif pourrais-je choisir pour la décrire ?

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 01:31:51 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (0) |

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