Lui, à cet instant, il n'avait eu qu'une
impression furtive. Il était resté dubitatif. Même après le choc,
tandis que des bras lui tâtaient le corps et que des sirènes lointaines
envahissaient la nuit. Il se sentait léger, un pan noir lui bandait les
yeux. Un brouhaha de ferraille, des grincements, une odeur âcre et
tenace de caoutchouc flottait dans sa brume.
Elle, elle aspirait méthodiquement la fumée de la cigarette qui
attisait la brûlure de la trachée artère, et la rejetait par le nez
comme un dragon, se délectant à sentir la chaleur dans le tuyau qui
devait être bien rouge et bien sec.
Lui, il s'appelait Jacques. Son boulot, c'était le transport lourd, des
éternités de bitume en solitaire, pour transporter des tonnes de merdes
qu'il faudrait transporter en tonnes de déchets qu'il faudrait
transporter en tonnes recyclées qu'il faudrait transporter en tonnes de
merdes, de jour, de nuit, en solitaire. Pas par goût d'être seul sur la
route. De toute façon il était seul dans sa vie, à part les copains.
Non, juste parce qu'il faut bosser. Il faut se plier. Il faut payer de
sa vie sur le bitume incarcéré dans l'acier le droit de s'enfermer dans
le béton.
Parfois sur la route il rêvait. Il avait trouvé une technique pour
rêver en roulant, sans jamais perdre de vue la tâche tendue de repérer
les panneaux, de jour, de nuit, par tous les temps ; de prévoir les
sinuosités du parcours, les caprices mécaniques. Débrayer, embrayer,
ralentir, accélérer, au fil des ans il était devenu un conducteur hors
pair. En alerte permanente il contrôlait le corps et le camion, le
camion et le corps, comme un seul homme. Pas un pète. Ç'avait toujours
été sa fierté. Le roi du réflexe. Pas l'énervé de l'asphalte qui
klaxonne dès qu'il peut - un piéton tranquille sur ses clous, un
automobiliste affable qui stoppe pour le laisser passer - et qui tourne
la tête vers l'objet de sa vindicte en vociférant des injures que
merveilleusement la vitre fermée étouffe.
Elle, elle avait acquis un calme étrange. Peu à peu elle s'était
dépouillée des élans de son amour. Des années passées à l'attendre. Des
années à s'éveiller en larmes, contrainte par le rêve. Des années à
fuir le souvenir. Et lui qui revenait enfin comme illuminé enfin par la
douceur de cet amour et qui l'empoignait dans ses bras, la soulevait,
la comprimait d'amour et de désir et l'adorait. Et venait enfin à elle
après toutes ces années.
Lui, il s'était fait une raison. Les femmes, elles n'aiment pas qu'on
ne soit jamais là, même si la paye est bonne. Il avait sorti cette
mauvaise plaisanterie à l'apéro et ses copains, qui le connaissaient
bien, avaient poussé de gros rires bien forts, bien longs, puis avaient
bousculé leurs verres les uns contre les autres en beuglant Santé ! et
chacun d'eux, avec la bière en flots dans le tuyau de la gorge, avait
eu sa pensée personnelle sur ces choses. Pas pour parler, pas pour se
le dire à soi non plus, ça ne sert à rien de se raconter la sérénade,
mais parce que ça échappe, les pensées. Surtout quand elles ont un
visage de femme.
Il était là. Il était venu enfin après toutes ces années lui dire enfin
qu'il l'aimait et qu'il voulait passer du temps près d'elle et qu'il ne
l'avait jamais oubliée, jamais quittée avec son cœur, toutes ces années.
Elle cherche comment respirer, mais elle n'est plus que soupir, sans force pour souffrir. Ou peut-être a-t-elle tout pleuré.
Dragon, dragon, elle fabrique autour d'elle un univers de brume dans
lequel elle danse en secret. I wanna feel what love is. Même les
chansons américaines, tous ces sons sirupeux qui coulent dans la
chaleur des bars la laissent indifférente. Elle engouffre
méthodiquement cigarette après cigarette et se demande à quoi
ressemblera le jour suivant qui est le même, et l'heure suivante qui
ressemble à la précédente, et l'instant à venir, tout aussi indistinct
que celui qu'il chasse.
Rire avec les copains, ça fait du bien. Au relais, on se sent en
famille. Les bruits de vaisselle qui s'entrechoque, la radio inaudible,
le petit salé aux lentilles qui a toujours le même goût. Le goût de la
famille. Et les verres opaques qui sentent le torchon. Et ce bruit
magnifique des grandes tablées en adoration devant Mado, la patronne,
fardée comme au temps de sa jeunesse, avec sa croupe de jument qu'elle
trimballe d'une table à l'autre. Ses bons gros poussins chéris qui ne
se laissent pas abattre : tant qu'y a de l'appétit, y'a de l'espoir.
Elle a du mal à manger, maintenant. Manger, c'est donner du carburant à
la vie. Il était là, il venait de s'installer enfin dans un appartement
pour être plus souvent avec elle. Et puis voilà. Il avait changé
d'avis. Il se sentait perdu pour la quarantième fois, "Mon cœur
souffre, disait-il, je vous aime toutes les deux, vous m'aimez toutes
les deux, j'en suis malade, je ne sais plus rien, depuis des années je
ne sais plus rien, je dois réfléchir". Il avait dit "Je te quitte". "Ah
oui. Je m'en doutais, avait-elle répondu, il y a des gens qu'on
rencontre pour faire des pas. Ça doit être ça". Il lui avait demandé si
elle était triste. Elle avait dit "Je n'ai pas de force pour ça et j'ai
pas le temps, ne t'en fais pas". J'ai un peu faim, je vais devoir
manger, c'est l'appétit qui manque. Pas le besoin.
Il avait refusé un verre de plus. Un coup de rouge pour faire passer le
fromage. Il était barbouillé ce soir. Le patron l'avait engueulé.
Fallait aller plus vite. Plus vite, plus vite, il en avait de bonnes,
lui. Déjà qu'il n'avait pas dormi depuis deux jours, faut pas pousser,
c'est pas sérieux, quand même. - Allez, Jacquot, on tient la route !
Thierry lui avait mis une bonne tape sur l'omoplate. C'est bon mais on
n'a pas le temps de s'en apercevoir. Il est déjà deux heures du matin,
il va falloir reprendre la route. Dans trois heures, on sera au bout.
Il était là puis il s'est levé et il l'a contemplée longtemps comme une
icône, murmurant J'ai envie de me traiter de con. Elle a ressenti un
agacement teinté de violence à être regardée comme ça par lui qui la
quittait, mais elle le voyait tellement triste qu'elle a articulé "Ne
t'en rajoute pas une couche". Il avait l'air tout petit. Il s'est
enfui, a tiré la porte derrière lui pour que ce ne soit pas elle qui la
referme sur son absence.
Mécaniquement elle a tourné le dos à la porte et cette conversation
blafarde l'a entraînée aux chiottes. Assise, elle tend ses cheveux vers
l'arrière, les entortille, jette un œil sur les magazines, regarde la
peau de ses cuisses, admet qu'il fait froid tout à coup, que le silence
ne fait pas le même bruit. Il faudra que je me lève tôt pour
travailler, demain. J'ai encore oublié d'acheter une ampoule pour la
salle de bain.
Jacques se lève, les copains le retiennent. Allez, Jacquot, un petit
digeo ! C'est pas tous les jours fête ! Ils ont raison, les gars, c'est
pas tous les jours qu'on lui fête son anniversaire. Ses paupières
picotent, ses yeux brûlent. Son corps, cette carcasse douloureuse. Ce
n'est pas la grippe, c'est la fatigue. Ils auraient dû faire ça un
autre jour parce que là, il va vraiment falloir y aller. - Non, les
gars, faut être raisonnable.
L'amie avec qui elle devait aller au cinéma vient de laisser un message
pour annuler. Elle arpente le salon, allume encore une cigarette et
décide de ne pas rester là où tout s'est dit. Le bar est presque vide,
ou alors elle ne voit personne. Elle en commande un autre. S'étourdir.
La gorgée reste au fond de sa bouche, ça tourne, ça fait mal. Avaler.
Elle a posé le verre et se cramponne la tête pour que tout ça reste
bien droit, pour que ses pensées redeviennent normales. Elle a beau se
concentrer, l'estomac crie que c'est trop. Ça remonte. Elle court vers
les toilettes en se cachant la bouche, ça va sortir, elle croise le
serveur habituel et lui fait signe qu'il y a juste un petit problème,
ce n'est pas une habitude chez elle, ça l'a prise au dépourvu.
Faut être raisonnable, c'est ça qu'elle lui avait dit sa chérie en
partant. Faut être raisonnable, Jacquot, on ne peut pas vivre comme ça,
toujours à vau-l'eau, jamais sur les routes ensemble, à se croiser de
temps en temps c'est tout, c'est pas possible, on ne fera jamais rien,
on ne peut pas vivre comme ça.
Il tourne la clé, le moteur chauffe. Machinalement il enclenche la
radio. C'est une chanson américaine, I wanna know what love is. Ça le
laisse indifférent. Avant, ça lui faisait des frissons partout. Il a
perdu l'élan de son amour. Il faut penser à autre chose. Dans trois
heures, ça sera bon. Il ira à l'hôtel dormir pendant douze heures au
moins, il se réveillera frais comme un gardon, se donnera des tapettes
sur les joues et fuira sa gueule dans le miroir. Il roule maintenant
dans la nuit, vitesse de croisière. Je me presserai pas plus, il peut
toujours y aller, je ne suis pas dingue.
Je ne veux pas qu'on me voie comme ça. Agenouillée, cramponnée à la
cuvette elle vomit tout ce qu'elle peut, quelle horreur, il faut que je
vide ça. Je ne veux pas être comme ça.
En partant, elle se justifie devant le patron qui lui tient la porte -
Excusez-moi j'ai eu un coup de tristesse. - J'espère qu'elle n'est pas
grave, cette tristesse, mademoiselle. - Non, non, rien de grave. Merci
Bonne soirée À bientôt Au revoir.
Dans sa voiture, elle se sent en sécurité. Elle tourne la clé, le
moteur chauffe. Machinalement elle enclenche la radio. C'est la même
chanson que tout à l'heure. Elle allume une cigarette. Ça recommence à
tourner. Tant pis, elle veut que ça tourne, elle veut que ça brûle,
elle veut sa brume, elle veut son dragon, elle veut pas y penser, elle
veut rentrer doucement chez elle, pas d'excès, je ne suis pas dingue.
Mortel sur la RN23. Le fax vient de tomber. Le journaliste de garde
pousse un soupir. Il appelle le commissariat. Le camion a percuté
l'automobile dans un virage. Les deux roulaient doucement mais le choc
était inévitable. L'association de parents avait réclamé depuis
longtemps que la voirie mette un panneau. Il faut toujours attendre
qu'un accident se produise, c'est toujours pareil. La fille avait bu,
apparemment. Elle se serait penchée pour allumer une cigarette.
Il revoit très vaguement le visage d'une jeune femme de profil, elle ne
l'a pas vu, elle fonce droit sur lui. Il perçoit ce qu'on dit, il ne
bougera plus rien, jamais. Une intense envie de fumer, tout à coup. Il
n'a jamais fumé. Il faudra qu'on le fasse fumer quand il sera réveillé,
allongé à vie à entendre les infirmières le traiter de salopard à cause
de l'apéro de son anniversaire. Santé, Jacquot, qu'il entend dans le
bourdonnement de ses oreilles. Et si c'était mieux de fermer les yeux
pour rêver. Rien à foutre des panneaux, maintenant, des sinuosités de
la route, des caprices mécaniques, elle avait un joli profil il a eu le
temps de voir ça. Elle est morte, il vaudrait mieux fermer les yeux.
Fermer les yeux, c'est mieux. Il faut penser à autre chose.
Des voix lointaines. Une activité fébrile. On lui colle un masque à
oxygène, quelque part on doit lui faire une piqûre. Il s'en fout,
Jacques, il ferme les yeux, il s'enfonce dans son rêve tandis que les
voix s'affolent et que l'ambulance se met en branle à toute vitesse.
Elle éteint le moteur et gravit les escaliers, alourdie par l'alcool.
Sans se déshabiller elle se couche, ça tourne, elle ne veut pas qu'on
la voie comme ça. L'alcool fera en sorte qu'elle ne se souvienne pas de
son rêve demain. C'est bien. Il faut oublier pour de bon.
Mais il faudra quand même ne pas se faire mal avec les bars, je ne vais
pas mourir d'amour. Il faudra que je pense à acheter une ampoule pour
la salle de bain, demain. Il faudra que je pense à manger, aussi.
Oui ?