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Cosmic Dancer

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Bleau | 06 janvier 2007

C'était un jour où tout était bleau. Je veux dire bleu, beau, d'un beau bleu. Le ciel, bien sûr, tombait rose sur les toits bleus. Les oiseaux chantaient bleu et l'hôtel s'appelait Bleu, mais marine. Bleu marine. Comme le sac de marin qu'elle emportait toujours avec elle, au cas où il aurait fallu embarquer tout de suite pour ailleurs. Mais ce jour-là, elle ne l'avait pas. Saloperie de sac.

On ne sait jamais vraiment quand c'est l'heure de partir. Le train va arriver. On est là, sur le quai, à tanguer dans l'attente du brouhaha des freins, du train qui ne manquera pas de s'arrêter, inéluctablement. On ne sait jamais quand, mais il faudra. De tout temps, il a fallu. Il en a toujours été ainsi. L'heure est précise, pourtant. Neuf heures trente-sept, exactement, et les trains ne plaisantent pas avec ça. En route. Quand faut y aller, faut y aller. On le sait tous. On le craint tous. Mais on y va. Tu m'entends ? Dis, tu m'entends ? lui rappelle le panneau d'affichage en clignant rouge. Oui, oui, je t'entends, a-t-elle l'air de répondre en hésitant d'un pied sur l'autre comme le balancier d'une horloge. Seconde après seconde. L'heure est précise, mais le temps s'est déréglé. Il ne sait pas exactement s'il va acheter son journal pendant qu'elle est en lévitation devant ses bagages. – Je peux te les garder, si tu veux. – Merci, c'est très gentil. - Non, c'est normal, ils sont volumineux. Oui, c'est gentil, peut-être. Je n'en sais rien, tant mieux si ça t'arrange, c'est bien, le journal, pour le train. C'est bien, le journal et le train, pour partir. C'est ce qu'elle a l'air de penser tout en souriant de quel sourire, heureux, gai, triste, encombré de mots qui s'entrechoquent à la vitesse de la lumière dans l'espace gigantesque qui la sépare de lui. Elle se tait, donc, il s'est retourné, il est embêté, peut-être, il repart vers le kiosque, l'a-t-il trouvé, son journal, elle ne sait pas, tout à coup le revoilà tout près. Il l'enlace, mais elle ne voit plus que le hall et des passants flous. Elle tend encore les bras vers lui, le serre très fort, mais non, il ne faut pas. Doucement, tout va bien, il part, c'est tout. Quand c'est l'heure, c'est l'heure.

- Adios, bonne route, pivot sur les talons, les jambes se sont précipitées vers l'extérieur, attention à droite une voiture qui déboîte, une qui fonce sur la gauche, où sont les passages pour piétons, faut monter dessus bien droit, pas envie, la traversée sauvage c'est mieux. Le ciel est bleau, de toute façon. Le ciel est bleau et c'est l'heure du café en terrasse. Neuf heures trente-neuf quand le café arrive tout chaud, tout seul, sur la table.

Neuf heures trente-neuf, le train a dû passer près des murailles. Bientôt, il s'arrêtera. - Le ciel sera beau aussi, à Paris, de ce bleu sucré. Pourquoi elle trouve la lumière sucrée, ce matin, c'est un mystère, parce que ce bleu crie l'évidence de son départ. Mais ça n'a vraiment pas d'importance parce qu'ils se dirigent vers la gare d'un bon pas. – Tu portais ce manteau, il y a trois ans, je crois, dit-il tout à coup, avec le velours de ses yeux en même temps. – Je ne sais plus, c'était en décembre, alors c'était peut-être plutôt le grand noir, le grand noir, répète-t-elle en se penchant pour lui montrer jusqu'où il descend, le grand noir, avec cette envie de disparaître à jamais sous le trottoir. Et cette envie de relever la tête parce qu'un nouveau sourire, encore un, délicieusement les emporte.



Elle avait mis sa veste rouge. Il portait une veste bleue, bien sûr, tout était bleu, dans cette histoire, à en être monochrome. Heureusement, la brasserie était verte. C'était le soir, la veille du départ. Elle dînait avec une amie en buvant du vin bleu. Elles venaient de le voir danser sur une scène. Elle venait de ne pas aller dans sa loge. Elle venait de penser à lui, à son regard qu'elle ne reverrait pas. Elle serrait fort en elle ce regard qu'elle avait revu. Ce regard qui avait été à l'origine de tout. Et elle buvait du vin pour s'enchanter l'esprit. Dehors, c'était la nuit. Le serveur, très bavard, avait très envie de lui parler, de lui raconter sa vie de banquier administrateur, que la plupart du temps, contrairement à ce qu'on pense, ce ne sont pas des banquiers mais des gens tout à fait normaux et heureusement parce que sinon, ce serait la catastrophe pour les clients. Elle s'intéressait tellement à ce que racontait le serveur qu'il accumulait les détails. Ces détails lui plaisaient infiniment. Ils étaient un torrent d'amour, un fleuve de compassion, un torrent qui allait éroder le reste, défigurer les rives, charrier jusqu'à la mer ses moindres sensations en particules écrabouillées, entraîner ce limon sur des terres inconnues, vierges de lui. Ces détails innombrables, elle en voulait encore, plein, toute la nuit si possible, et tout le lendemain, parce qu'il allait sûrement partir demain et qu'elle ne verrait plus ses yeux. – Dites-moi quand, par qui et pourquoi ont été inventées les cartes à électron, s'il-vous-plaît. Dites-moi tout. Ne vous arrêtez pas, je ne veux rien savoir d'autre. Et son amie souriait en mangeant son tartare. Des détails sur les administrateurs de banque, elle en aurait voulu pour la vie entière, ce soir-là. Pour la vie entière. Celle d'après. Celle d'avant.

Avant, c'était trois ans avant. À un forum public pour sa chorégraphie car, oui, c'est un danseur. Quand il était arrivé au forum, à l'instant même où il était arrivé au forum, le temps s'était déréglé. Le monde s'était tu. Leurs regards s'étaient croisés. Leurs regards se croisaient et elle n'aurait jamais su dire comment cela s'était produit ni, surtout, ce qui se passait exactement en elle. Ils avaient bien discuté un peu, rien de plus normal, il était là pour ça. Mais elle n'avait plus su de quoi ils parlaient, au juste. Tout ce qui existait seulement, c'était ce regard. Ce regard l'avait accompagnée longtemps, dans les rues de sa ville et les heures de sa vie. Pas lâchée. Ce n'était pas possible, un regard qui ne vous lâche pas. Un regard qui oublie de repartir. Un regard qui s'est fixé dans la mémoire comme un grappin dans la montagne. Alors elle avait posté une longue lettre qui dissertait sur le coup de foudre, sa formation électrique, son origine climatique, la soudaineté de sa manifestation, sa dangerosité relative si on est mal placé, sa fréquence, ses conséquences et son intangibilité. En dissertant sur le regard, son origine biochimique, sa formation psychologique, la soudaineté de son apparition, sa dangerosité relative si on n'est pas placé au bon endroit et qu'on l'interprète de travers, serait-ce possible. Oui, c'est possible, disait Pierre à l'époque, possible de croiser des regards qui changent la vie, et même qu'il y en a plusieurs, rassure-toi et relativise. Avec le temps et sans réponse, elle ne l'avait pas oublié, mais presque. Aussi, trois jours avant le début de cette histoire, sachant qu'il reviendrait en ville pour son dernier ballet, elle avait repensé à lui. Elle irait le voir danser. Et il n'en saurait rien. Et ce serait très bien comme ça. Elle irait le voir danser et elle rangerait très précieusement dans sa mémoire ce petit sachet où il danserait, près du petit sachet où ils s'étaient croisés trente-six mois auparavant.

Mais le téléphone avait sonné chez elle et c'était lui. C'était vraiment, incroyablement lui, trois ans plus tard. Heureusement qu'elle venait de se faire installer un téléphone fixe, sinon, foutu, il aurait pu appeler aux abonnés absents, les numéros de portables sont sans annuaires. Mais la vie est bien faite et réserve des surprises ; les choses arrivent quand on s'y attend le moins ; et tout vient à point à qui sait attendre, paraît-il. Sauf qu'elle n'attendait pas.

C'était lui qui appelait et elle qui répondait, comme si, bien sûr, c'était forcément l'évidence qu'il se souviendrait de tout, et d'abord de sa ville où elle habiterait encore, et toute seule, avec son prénom et son nom, et qu'il appellerait le douze - Bonjour madame, le téléphone de Jeanne de la Lune, je vous prie. - Ne quittez pas... Je vous mets en relation ? - C'est déjà fait. Je veux le numéro, c'est tout.

C'était sa voix au bout du fil, qu'elle ne reconnaissait pas parce qu'elle ne l'avait jamais entendue comme ça, en privé. Il disait - Je vous ai reçue cinq sur cinq, et je vous ai retrouvée. Elle disait - Il en a mis, du temps, ce courrier. Il disait - Non, c'est pas lui, c'est moi. D'habitude, écrire me demande sept ans. Et ils se donnaient rendez-vous, et tout était pareil, sauf ses cheveux devenus gris.

Gris, le ciel était gris quand ils se sont couchés. Le téléphone avait encore sonné sur les récits de l'administrateur de banque pendant le tartare à la brasserie. Et c'était lui qui s'inquiétait de savoir si elle était venue, qui se demandait quand, le voir danser. Si oui, pourquoi elle n'était pas venue dans la loge, elle aurait pu. Où elle était, maintenant. À la brasserie verte, lui aussi, ça alors, je suis dans la rue, moi aussi, je ne vous vois pas il y a du gris partout, je suis là, je vous fais signe, regardez. Le ciel était gris quand ils avaient hélé un taxi qui les avait emmenés tandis que trois Chinoises râlaient sur le trottoir parce qu'elles l'avaient appelé, pas eux. Il était gris quand il avait pris sa main dans le taxi, cette main qu'elle avait observée trois ans plus tôt et dont elle caressait les lignes, les veines, la douceur de la peau, et qu'elle posait contre sa joue, et qu'elle se serrait contre lui tout en ayant très peur de ces débordements conclus d'avance entre eux, en deux mots à la brasserie verte. En deux mots, en cent mille sourires, en regards brumeux. Le temps s'était accéléré. Bientôt ils seraient nus. Bientôt elle éprouverait le bonheur et la peur de le prendre et de se donner, de le perdre pour toujours à neuf heures trente-sept à la gare le lendemain. Le ciel était gris quand elle s'était mise en colère aussi facilement que toujours ensuite elle ne l'est pas du tout parce qu'elle n'aime pas les ascenseurs ni tout ce qui ressemble à un enfermement, comme si elle avait subi un traumatisme absolu, comme si elle avait été incarcérée à la Bastille ou dans un cachot guestapiste, ou coincée sur la station Mir, ou été enterrée une fois sans être tout à fait morte. Lui, le jarret agile, avait pris l'escalier derrière elle. Ils avaient fait un corps à corps. S'étaient embrassés avec rage. S'étaient déshabillés très vite et après, elle ne savait plus. Son corps exigeait de renaître, et ils se bagarraient, elle et son corps à elle, prenant et refusant, décochant tout à coup un élan de tendresse et fuyant, et revenant à lui, ne souhaitant pas l'aimer vraiment. Une grande marée. Une équinoxe. - Surhumain, disait-il. – Ton regard a changé ma vie, il y a trois ans, et je voulais te dire merci.

Dans le hall de la gare, tout est bleu. À l'hôtel Bleu marine au petit-déjeuner elle a plongé encore une fois ses yeux dans son regard en disant - J'en profite ! Cette fois-là, elle ne riait plus. Il l'a conduite à la bonne table, la main au coude, doucement. Il y en avait partout, c'était beaucoup trop de tables. Il proposait du thé et il versait du lait. Elle voulait un œuf dur et il était mollet. Il lui prenait la taille et elle l'appelait au secours. Mais qu'est-ce que j'ai. - Tu connaissais des gens, hier soir, au spectacle ? - Oui, un copain et d'autres gens qui ne m'ont pas dit bonjour... Mais qu'est-ce que j'ai ? Je deviens paranoïaque dans le bleu des wagons qui convergent vers la gare pour le grand rendez-vous. – Ma valise fait du bruit sur le trottoir. – Les gens étaient plus forts, avant, petit gars... Mais qu'est-ce que j'ai ? – Et je pense que quand on voyage court, faut voyager léger. J'ai envie de l'engueuler ? Non. J'aimerais mieux porter sa valise, sur mon dos, pour que personne n'entende les crissements des roulettes. Et le ranger dedans. Et mettre le tout dans un wagon. Direction capitale. Adios ! Tout tremble, tout à coup, tout est catastrophique. Je ne connais plus personne. Le monde s'écroule sans bruit.

Tout était bleau, pourtant. Je veux dire bleu, beau, d'un beau bleu. Le ciel, bien sûr, tombait rose sur les toits bleus. Les oiseaux chantaient bleus et l'hôtel s'appelait Bleu, mais marine. Il fallait embarquer, tout de suite, pour ailleurs. En route. Quand faut y aller, faut y aller. Adios, bonne route, pivot sur les talons, ce qu'on a oublié de dire restera sous les semelles. Quand c'est l'heure, c'est l'heure. On le sait tous. On le craint tous. Mais on y va. Il a parlé le premier. Lui offrant de le planter dans le hall de la gare. Tant pis pour le journal. Tout va bien, il part, c'est tout. Il fait bleu comme le jour, bleu comme l'amour, le café sera serré et les journées chargées. Et le train de la mémoire rugira comme les fleuves, occupé à charrier, entraîner ce limon sur des terres...

Publié par Cosmic Dancer à 11:54:03 dans Petites histoires | Commentaires (7) |

09-01-2007  15:45  09-01-2007 15:45
Merci,  De  Cosmic Dancer identité certifiée Sujet:  Merci, Url: [Liens]
Drift...
09-01-2007  15:40  09-01-2007 15:40
Pas mieux...  De  Drift identité certifiée Sujet:  Pas mieux... Url: [Liens]
Très beau texte effectivement.......
07-01-2007  10:33  07-01-2007 10:33
:-)  De  Cosmic Dancer identité certifiée Sujet:  :-) Url: [Liens]
Hey, Bee, je suis toute rouge d'un compliment venant de ta part ;) Mon Loulou, de fait, ça casse un mythe :) Greennette : thanks et go on, ça déchire :) French : yesssssssss, merciiiiii :)
06-01-2007  21:24  06-01-2007 21:24
Excellent!  De  bee  Sujet:  Excellent! Url: [Liens]
Très beau texte Cosmic! :o)
06-01-2007  17:58  06-01-2007 17:58
T'écris bien ma poulette.  De  Cirdan identité certifiée Sujet:  T'écris bien ma poulette. Url: [Liens]
Tous les danseurs sont pas homos alors! Bises.
06-01-2007  14:39  06-01-2007 14:39
Miaou  De  Mrs Green identité certifiée Sujet:  Miaou Url: [Liens]
Everything is good, everything is clear ! Now, you can feel good : http://www.cinemovie.info/FilmBlow.htm Just see this! A hundred kisses my dear :)
06-01-2007  13:33  06-01-2007 13:33
Bonjour Cosmic,  De  Frenchmat identité certifiée Sujet:  Bonjour Cosmic, Url: [Liens]
Pfffff, un grand bravo pour ce texte ! "C'est bien, le journal et le train, pour partir", c'est bien aussi, le train et le baladeur, pour écrire ;-) Encore bravo, Cosmic. Bise.

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