J'habiterais une ville le matin et la nuit, et je fuirais les clameurs du jour où se disperse la lumière affolée goûlument réfractée et perdant sa clarté première à mesure de ces réfractions. A l'abri dans le creux d'un silence, je n'entendrais que le roulis des vagues lointaines et un clapotis tropical obsédant de douceur, caresse de ponton.
Dans les rues vides qui fleurent bon le renouvellement quotidien des activités d'une cité de taille moyenne, juste après le passage des éboueurs aux paupières gonflées, je marcherais et interpellée par une pensée quelconque resterais immobile à côté du passage piétonnier et sortirais de ma torpeur à cause du cri élaboré et répétitif d'un oiseau égaré sur une place où personne ne laisserait tomber de miette et moi non plus puisque je n'aurais pas encore acheté de croissant, rageant que ceux en forme de crabe soient en voie de disparition, cédant la place à de molles formes trop beurrées.
Mais furtive, chat découvert par la première automobile, je disparaîtrais sur une terrasse de café où la patronne aurait les yeux boursouflés de sommeil et, aimable comme je suis, irais chercher moi-même un café au comptoir pour observer en le buvant le mouvement convulsif des passants, le nez écrasé sur le volant avec l'impression d'aller plus vite, comme je le fais quand je suis très pressée, toujours plus vite, avec ce ridicule de ceux qui ne pratiqueraient l'art du retard que pour mieux le regretter. Je m'abrutirais de visages et de silhouettes actives et matinales, et me demanderais ce que j'ai bien pu faire de l'habituelle fascination que j'éprouve à contempler les hommes.
Plus tard je regagnerais mon antre et trouverais mon bonheur dans le monde livresque, le seul qui vaille en dehors de l'amour, ou simplement par manque d'envie, voire par paresse, m'enroulerais dans un bon burnous et redescendrais capter pour moi seule en été la chaleur de saison. Je me rappellerais alors les nuits glaciales du désert et les masses laineuses des hommes se dirigeant vers leur maison d'un pas vif, le visage crispé par le froid.
Invisible. Personne ne me distinguerait car noire je ferais pour les yeux non accoutumés partie du ciel et de la lumière, anticipant la condition ultime avec la reconnaissance du prisonnier qui goûte l'eau fraîche. Ce ciel précieux auprès duquel mes disparus expient les jours, les semaines, les années, et bientôt les siècles et les millénaires, sans plus avoir conscience de l'absolu de la recherche des astrophysiciens. Et j'aimerais la conscience de la vie dans l'amplification de la fièvre, honorant mon père et ma mère pour me l'avoir donnée. Le film fantasque du jeu de toutes les ascendances se déroulerait bizarrement entre synapses et neurones, et je jetterais aux orties imaginaires toute question politique susceptible de venir troubler ma petite transe.
Habituée à me déplacer en dansant je ne verrais personne et je n'entendrais plus les lamentations de la terre. Et j'aurais tort.
Mais quoi, vous êtes toujours philantropes ?
- Chère amie, je te trouve l'air un petit peu blasé, ces temps-ci.
- Chère amie, les emmerdes glissent comme la pluie. Je suis parfaitement imperméable. On va danser ?