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| 20 novembre 2008

 

5.

- "Virginie, tu m'écoutes sans parler sans me regarder sans me voir sans me toucher. Tes yeux se ferment. J'ai peu à dire dans tout ce que je raconte et déblatère et palabres et palabres. Si j'avais pu jouir de ta sainteté cérébrale, de ta candeur physique et morale en acier en béton architecturée imbattable... tu vois Virgnie je n'en serais pas là à mordre mes doigts sales. Ces mains pleine de bave ignominieuse. J'ai la psyché en vrac Virginie. J'ai le coeur qui crame, les jambes qui tombent, ma moelle osseuse fout le camp tout s'en va tout s'en va. Je vais finir en cendres, un monticule petit ridicule de cendres... "

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Mille millions. Un femme sur le lard. Pierrot lui fait dix moutards. Combien d'êtres ? - Six milliards. - Des partout, des ailleurs, des nulle part. - Ailleurs que nulle part, où il n'y a ni lieu ni possibilité de lieu rien qui puisse être.

Rien qui soit.

 

 

- "Quant à moi, je me signe tous les soirs allongée sur mon petit matelas mou et je regarde passer les nuits sans étoiles, les nuits sans chaleur ni fraîcheur. L'insipidité de l'enveloppe nocturne crispe doucement mon corps et il ne me reste que ma tête pour penser à mon cou qui lui-même craint de se tasser dans le reste de ma colonne vertébrale."

 

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"Les clauses du présent contrat ne stipulent aucune possibilité de remboursement vous voyez bien vous voyez bien - qu'il n'y a rien à voir." La grosse dame s'occupe de mes intérêts pécuniaires. Je me suis fait voler mon porte-monnaie et la grosse dame me dit que je n'ai rien  à voir avec ce contrat, ses clauses et sa surcharge pondérale.

 

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- "C'est l'histoire de mon boa, Monsieur le Docteur. Il ne mangeait plus de souris. Il ne s'alimentait plus. Il a finalement disparu de son vivarium. Il s'est enfui, caché pendant quelques jours dans mon appartement. On s'entendait bien lui et moi, on vivait sereins. Un matin je l'ai retrouvé allongé de tout son long près de moi.

J'ai pris ça pour un signe d'affection, Monsieur le Docteur."

Un serpent, lorsqu'il s'enroule autour de votre bras, mesure l'étendue de votre corps et la compare au sien, afin d'estimer s'il est capable ou non de vous ingérer.

8.

 

 

Des soupirs... et rien ne cesse, rien ne reprend, rien ne s' estompe. Et tout demeure. Tout encore respire ce même air de cauchemar infini. L'aube naissante parfait traîtreusement cette atmosphère étrange et pénible, ce mal habité par des doutes incisifs. Le jour se lève et rien ne m'arrache à ma peine.

L' un des facteurs déterminants de ce siècle se nomme x - parfois y. Le genre équationnel d'une telle assertion se vérifie par la somme x + individu, dont le résultat s' apparente largement à une larve incandescente de type H2O. Ce produit mathématique est un leurre: il s' englue incessamment des pieds à la tête dans une mare de boue puante qui n'en finit pas de croître.

 

Un homme est face à moi. Il est large et long. Il me montre, dans un sourire effroyable, ses dents jaunes et rongées.

Je trébuche. Je me réveille. Je vomis.

 

 

 

 

 

30.

 

 

L'enquêtrice leva vers lui ses yeux hagards: le visage de l'enfant, blême et aux traits fins, ne pouvait pas contenir, dans son essence, de tels mots. Et ce visage était trop jeune, trop lisse pour que put s'y glisser, à travers cette peau ferme et jusqu'à atteindre l'intérieur de la tête, un langage aussi lourd. Il en aurait subi la violence ! Cela se serait vu sur lui ! Il aurait fallu que la porosité de cette peau juvénile soit béante pour que pussent s'y fondre des mots d'une telle envergure...

L'enquêtrice s'accrochait maintenant aux rebords de la table sur laquelle était posé son rapport. Elle y avait inscrit, péniblement, chaque détail de l'entretien. Ses doigts s'étaient peu à peu fixés à la table et n'en bougeaient finalement plus. Son corps tout entier s'était raidi et son regard passait successivement et par à-coups des yeux de l'enfant à sa bouche. Elle essayait de saisir un mot qui en sortait. Puis un deuxième, un troisième... un autre encore avant de les faire, dans un effort infini, se joindre: l'ensemble qu'ils formaient alors était résolument sans contours nets qu'elle put identifier. Une fois joints la forme qu'ils prenaient lui apparaissait comme un large ballon qui se mouvait dans l'espace et envahissait la salle. Plus rien n'avait alors de sens en présence de cette baudruche de mots étranges et inadaptés au jeune locuteur. De derrière ses épais verres de lunettes, l'enquêtrice finissait d'absorber un par un les mots et d'en faire émerger le plus de sens possible. L'assemblage tirait inévitablement à cette fade conclusion: le cerveau de l'enquêtrice était aussi étroit qu'était frêle le visage de l'enfant. Il n'y avait rien, dans ces mots, qui ne distende parfaitement l'obtuse vision que celle-ci avait de de la salle, de l'enfant, de l'existence et de ses objets. Les mots de l'enfant, comme de petites aiguilles à coudre faisaient craquer, par touches successives, toutes les boursouflures cérébrales ouatées qu'avait minutieusement créées, années après années, l'interlocutrice. Les mots qui s'échappaient venaient appuyer délicatement, avec une précision fulgurante, sur ces tristes excroissances, sur ces fragiles systèmes de cohérence nette et propre, et les faisait éclater en un "plop" débile et furtif auquel succédait un silence de pierre. Les lunettes de la femme commencèrent doucement de descendre le long de son nez: les gouttes de sueur accumulées sur son visage les en faisaient descendre inévitablement au fur et à mesure qu'avançait l'échange. Ses doigts ne lâchaient cependant pas les recoins de la table pour les remettre à niveau et essuyer l'appendice coupable: au contraire ils s'y maintenaient délibérément, et de plus en plus fort. Le corps tout entier de l'enquêtrice révélait l'extrême tension du contact.

L'éclatement final apparut avec l'arrivée brusque du père, qui en entrant jeta vers son enfant un regard froid et sévère avant de claquer brutalement la porte et de venir faire face lui aussi à l'enquêtrice. La tension tomba en même temps que les lunettes de celle-ci. L'enfant se tut subitement, et les restes de sa parole résonnèrent étrangement contre les murs de la pièce. Son père leva alors haut le bras, les attrapa d'une pleine poignée de main, et referma violemment dessus ses doigts épais. Les mots, les yeux de l'enfant et son silence même étaient alors comprimés dans cette main large et implacable, que ne dessinait aucune ouverture par laquelle ils auraient pu s'en libérer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

28.

 

Les petites lettres en bois mouchetées de vert, de rouge, de jaune et de bleu dessinaient son prénom, suspendues au-dessus de la porte de sa chambre.

Cela ne voulait rien dire. Cela ne l'apaisait pas. Les lettres dessinaient des personnages filiformes souriants qui se contorsionnaient pour former le mot. Cela ne l'apaisait plus. Elle fixait les motifs colorés et ne parvenait pas à en faire sortir le moindre sens. Les couleurs se dilataient par touches évanescentes, s'élargissant ou se rétrécissant selon qu'elle plissait les yeux pour tenter d'en comprendre la signification. Le prénom était vide. Les petits personnages créaient des ombres pâles sur le plafond lorsque, par intermittences irrégulières, les lumières de la ville venaient les éclairer. L'angoissante blancheur du plafond, striées d'ombres difformes, absorbait ses larmes et ses yeux humides, remplis d'une panique abrupte, s'éternisaient sur les lettres de bois. A haute voix, et à plusieurs reprises, elle lut son prénom. Le vide qui suivait le son de sa voix faisait trembler ses jambes. Elle fermait les yeux et se concentrait avec force pour imaginer de belles choses: de la neige, des insectes bienveillants, le sourire sa mère. Elle s'endormait finalement. Sa main étreignait les recoins de sa couette, comme pour s'accrocher à une douceur tangible et rassurante. A une odeur palpable de paix. A un corps duveteux qui pouvait recouvrir le sien et le protéger.

Au réveil, comme chaque matin, l'angoisse du nom vide se dissolvait dans la lumière blafarde du matin.

 

 

 

 

 

53.

 

Elle pose ses pieds sur les aspérités poussiéreuses du sol et son coeur s'emballe. Il est persécuté par une timidité dévorante qui s'étiole, se dilate à l'extrême, épaisse et collante sur la nudité de son corps. Elle croit voir une porte, ouverte, qui donne sur le vide. Les battements frénétiques de son coeur la soulève un peu plus à chaque pulsion, l'entraînant immanquablement vers le seuil du néant.

Un pas: c'est le saut.

Elle est nue devant une multitude de regards indistincts, des yeux sans âme, sans rien pour les distinguer les uns des autres. De cette tâche monochrome, elle ne perçoit clairement que les sourires menaçants, qui grincent et qu'accompagnent parfois quelques doigts accusateurs. Son corps est mordu une fois deux fois puis trois et ainsi tout le temps que dure la pose. Un trait de crayon puis deux puis cinq et c'est une peau meurtrie qui se colle au papier, fragmentée: éparse sur la blancheur du grain. Les doigts venimeux se lèvent, s'abaissent indéfiniment. Les dents qu'ils escortent se transforment peu à peu en langues rêches, assoiffées, buveuses, molles, sèches. Elle ferme les yeux un temps, comme pour prier la cécité de dérober sa chair à cette masse sombre qui la noie dans sa bouche, ses lèvres, sa langue, ses viscères affamées: dans sa soif qui semble inextinguible. Tout en elle résonne de ces échos carnivores. Elle se fige, retient ses lèvres de trembler et laisse tonitruer la lourde menace du silence. Elle s'abandonne à la fixité absente et rêve à d'autres mondes.

Lorsqu'elle quitte les lieux ses pieds sont comme des mues larvaires que la rugosité du sol fait doucement s'effriter dans l'espace. Sa tête est recouverte d'une poussière blanche qui colle à son crâne et contre laquelle elle essaye de se débattre. Ses mouvements de lutte ressemblent à de la danse. Elle danse sur ses pieds exténués, elle agite ses bras vers le ciel en enlaçant sa tête entre ses coudes. Elle attend de pouvoir réhabiliter sa chair en s'épanouissant comme un arbre.

 

Sur ses yeux, le vent est pareil à la pierre.

 

La nuit en naissant a laissé derrière elle la mue de sa peau et, avec la lumière du jour, l'enferme dans un écrin de velours noir. Elle scelle la boîte, enferme le secret.

Son corps neuf et lisse doucement s'étend sur le sol. C'est comme s'il voulait y trouver de l'air.

 

 

 

 

 

Publié par Mrs Green à 18:42:48 dans Syncopes diverses | Commentaires (0) |

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