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Radio Vaseline & DJ Excel | 18 décembre 2006


"Ça teste !" Tel est le leitmotiv en usage dans les radios FM, et que tout bon programmateur musical brandit en guise d'excuse à la rétrocession anticipée de son âme.
Habituellement, la phrase complète est : "Oui je sais, c'est de la merde ce morceau, mais ça teste !"


Quelques explications techniques. Mode venue des Etats-Unis dans les années 80/90, "l'auditorium" consiste à tester des titres auprès d'un panel d'auditeurs. On leur fait écouter - en direct ou par téléphone - un extrait de huit à dix secondes. Généralement ce qu'on appelle le "hook", c'est-à-dire la partie la plus emblématique du morceau. Souvent le refrain. Ensuite, le sondé à de deux à cinq secondes pour réagir.


1- Ça déchire sa race ! C'est trop de la balle !
2- Ça le fait bien !
3- Ça m'en touche une sans remuer l'autre...
4- Vous avez pas plutôt de
arènebi ?
5- C'est quoi cette daube !



Une fourchette dont la fiabilité n'a d'égal que sa subtilité, le recrutement des sondés, les conditions de l'écoute et le temps imparti pour la réponse. Dans les grandes enseignes de la FM, le chiffre fatidique est 49. En-deça, le titre dégage au frigo. Chef d'accusation principal : "il ne teste pas". Il faut dire aussi que sur ces radios, dites "Top 40" - ainsi nommées parce qu'elles n'ont qu'une quarantaine de morceaux en rotation - il faut savoir faire de la place.


Mis en œuvre par NRJ, puis par ses concurrents directs, chez qui la musique n'est que la contingence minimale que l'on concède à la diffusion de spots publicitaires, le procédé s'est depuis largement généralisé. A cela plusieurs raisons. Tout d'abord le prix. Ce genre d'études coûte cher. Très cher. Elle nécessite en outre une infrastructure importante. Ce qui fait que, jusqu'à très récemment, seules de grosses sociétés comme Médiamétrie étaient à même d'offrir ce service aux stations qui n'avaient pas les moyens d'investir dans la création d'un service d'enquêtes téléphoniques. Ça n'est plus le cas. Essentiellement à cause de la versatilité des patrons des réseaux FM.


Comme partout ailleurs - peut-être même plus qu'ailleurs - cadre supérieur chez RTL 2, Europe 2, Fun ou NRJ, est un métier à risque. Les sièges directoriaux y sont tous munis d'un système d'éjection particulièrement sensible, capable de se déclencher à la moindre baisse d'audience. Résultat, les vieux lécheurs de culs dorés n'y font pas de vieux os. Comptables appointés à l'oreille en berne, une fois fait le tour des grandes officines de nivellement radiophoniques, il ne leur reste plus qu'à embrasser la carrière maîtresse du moment : celle de consultant et à aller sévir dans des radios plus modestes, là où le lustre de leurs anciennes fonctions impressionne encore. La concurrence entre ces mercenaires est âpre, et pour mieux s'implanter chez leurs clients, il leur est venu à l'idée de se doter de leurs propres structures test. Une prestation tarifée fort cher, mais bien moins que chez Médiamétrie. Du sondage low cost, où l'on tire sur tous les coûts. Panels recrutés sur internet et entretenus par de petits cadeaux ou des rémunérations, au mépris évident du principe d'impartialité, études argumentées au minimum, détails du panel habilement caviardés... Plus que jamais, on est dans le monde de la statistique virtuelle. "Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance !" comme dirait l'autre.


C'est donc ainsi qu'aujourd'hui, même les petites radios indépendantes se dotent d'auditoriums hebdomadaires. Comme les grandes. Mais vu l'investissement que cela représente pour d'aussi petites structures, ce qui ne devrait être qu'un outil, tend à devenir la ligne du parti. Les patrons en veulent pour leurs sous. Les DJ Excel ont pris le pouvoir dans les bureaux des programmateurs. Vous pensez "ligne éditoriale", eux vous répondent "ligne comptable". Car il est là l'enjeu. Toutes ces radios FM ne vivent que par la publicité. D'un strict point de vue économique, c'est même la seule chose qu'elles produisent. Les radios FM sont des usines à pubs. Le paradoxe étant qu'elles passent moins de temps à soigner le produit en lui-même qu'elle n'en passent à travailler l'emballage ; c'est-à-dire, les programmes.


Une fois encore, l'arithmétique est impitoyable. Plus vous avez d'audience, plus vous vendez cher votre espace publicitaire. Il est donc primordial de ne pas faire fuir l'auditeur. Il faut "engranger du quart d'heure". Comprenez "quart d'heure d'audience moyen", le sacro-saint mètre étalon de Médiamétrie. Alors puisqu'il faut bien mettre de la musique, autant mettre de la musique qui plaît à tout le monde.


Ce qui est, à coup sûr, le moyen le plus efficace de ne plaire à personne. Il suffit simplement de se balader sur la bande FM, pour se rendre compte de cette triste réalité. L'impression de voyager sans fin dans un ascenseur, diffusant la musique idoine, y est quasi-omniprésente. Dans leur immense majorité, les FM musicales sont devenues l'équivalent auditif d'un désodorisant toilettes. Une gamme de senteurs artificielles allant de l'inepte à l'écœurant. Un produit de masse dénué d'affect et de passion, où la moindre aspérité au programme est drastiquement éliminée. Tout le monde copie tout le monde dans un souci général de ne surtout pas prendre de risque. De ne surtout pas faire de vague. Pas faire de bruit. Ce qui est tout même un comble pour une radio.


Inédit

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Publié par GonzoBonzo à 12:33:14 dans Cogito ergo blabla | Commentaires (3) |

Q.H.S. | 15 décembre 2006

Quartier Bleu

de François Darnaudet medium_vint.jpg

Talentueux, discret et régulier, c'est toujours avec plaisir que l'on retrouve François Darnaudet. Un plaisir toutefois qui ne nous console pas tout à fait de la relative rareté de ses apparitions sur les tables des librairies. Auteur de polar et de science fiction, il profite de son incursion dans la collection de politique fiction de Jérôme Leroy pour jouer sur les deux tableaux. Un pari toujours un peu casse-gueule, mais qui n'est pas sans offrir un certain nombre d'avantages techniques sur le format de la novella. Ce que, en habile artisan, François Darnaudet a parfaitement compris.

"Paris, ça s'épelle M-E-R-D-E."

Paris, 2044. Bon, pas franchement l'éclate... Surpopulation, épidémies, drogues et délinquance sont les nouveaux piliers de cette Ville Lumière qui a pris du plomb dans les réverbères. L'état "sarko-gaulliste" a bien entendu mis en œuvre tous les moyens à sa disposition pour traiter ces nouveaux maux, et ce avec tout le bon sens expéditif que l'on connaissait dès le début du XXIème siècle à l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine. Lassé de ramasser les cadavres des junkies et des malades du "Gros Chat" , Franz Keller a quitté la police parisienne pour devenir "vigile solo" . Un métier entre liquidateur et détective privé qui lui permet de donner libre cours à sa nature brutale, mais pas de se loger ailleurs que dans un studio collectif de 9 m² sis dans l'ancien Opéra Bastille, reconverti en HLM.

Et lorsque Nikita Warlock, bimbo convolée d'un "cadre sup sup" d'une importante transnationale le contacte pour enquêter sur la mort de son mari, Keller ne peut pas s'offrir le luxe de refuser. Pourtant l'affaire ne sent pas bon. L'époux modèle entretenait une passion coupable pour l'exotisme en chambre, et c'est dans l'enclave black du Quartier Bleu qu'il avait pris l'habitude d'emmener le petit au cirque. Devenu un ghetto noir, l'ancien cimetière du Père Lachaise est aussi une zone de non droit qui tire son nom d'un éclairage de ville bleuté, qui le singularise du reste de la Capitale. Une clientèle de routiers libidineux et de cadres blancs viennent toutes les nuits y perdre leurs petites quéquettes dans les ravins moites de professionnelles sur-cambrées à la peau d'ébène. Il semblerait que ça soit au climax de l'une de ces joutes, que Warlock ait décidé de se faire péter la gueule avec une grenade 30 bars. "Suicide" , avaient conclu les kamis – brigade de flics d'élites métis affectés aux zones les plus dangereuses - en rendant à la veuve le doggy bag contenant les restes du défunt. Une version qui ne satisfait pas l'aimante et dévouée moitié, qui, par ailleurs, aimerait bien récupérer "la puce de rapport immédiat" que portait son mari, et que les kamis semblent avoir engourdie.

"La poubelle est pleine depuis si longtemps, qu'il n'y a plus de place pour nos déchets à nous."

Cent-vingt pages, c'est court pour refaire Paris. Spécialement quand, derrière, le message politique à délivrer prime. Alors niveau intrigue, François Darnaudet a opté pour les fondamentaux. Un schéma de roman noir survitaminé ultra-classique qu'il ne va pas prendre la peine de déconstruire. On reste sur les basiques. Normal, puisque le décor prend de la place. C'est même lui le principal intérêt de Quartier Bleu.

En remplissant à la lettre le cahier des charges "politique-fiction", Darnaudet s'inscrit dans la veine de SF contestataire et gaucho des années 70. Vient s'y greffer la verve noire du polar à la Manchette. Pas d'équivoque donc, la cible est clairement identifiée. C'est cette démagogie, ce populisme cynique d'une élite patricienne qui ne sert plus que sa propre cause et n'a d'autres ambitions nationales que celles qui les conduiront sur les plus hautes marches du pouvoir. Et ce Paris de 2044 est le triste bilan comptable de plusieurs décennies de revirements politiques pilotés par les sondages d'opinions favorables, et par la mesquine arithmétique électorale d'une classe de squatters des ors de la République à courte vue et sens du devoir minimum.

Habilement, François Darnaudet brosse – forcément à gros traits – le portrait d'une société qui a divorcé de sa classe politique, d'administrations minimums qui se partagent entre la gestion de crises et une URSSification de l'exécutif. Il extrapole intelligemment l'ouverture au privé des services publics, égratigne au passage la faillite (volontaire ?) de l'Etat à former ses citoyens, et saupoudre le tout de trouvailles effrayantes, comme ces chômeurs réquisitionnés par le gouvernement pour le compte de sociétés privées en échange de tickets d'alimentation et d'une couverture sociale format timbre-poste.

Sans tomber dans la caricature, il reste dans l'écriture de genre(s), un peu à la manière de Roland C.Wagner. Bien-sûr de nombreux points ne sont qu'effleurés, restent en suspend ou sont simplement évoqués et laissés en jachère par la suite – comme ce mystérieux "Gros Chat" qui force les autorités aux dernières extrémités prophylactiques. Mais qu'importe au fond, puisque l'essentiel est dit. Quelques mois seulement avant que le jugement des urnes ne nous propose de choisir dans quel pied nous allons devoir nous tirer une balle ; alors qu'on voit le débat sur l'avenir de notre pays se rabaisser au niveau d'un prime de la Star Ac', François Darnaudet distribue les calottes. Il y en a pour tout le monde (bon d'accord... certains sont un peu mieux servis). La violence sous-jacente de Quartier Bleu pourrait être jubilatoire si son propos n'était pas avant tout salutaire en cette fin d'année 2006. Derrière la facilité apparente de la forme, la concentration d'idées à la ligne carrée démontre assez le métier de Darnaudet, et justifie amplement d'investir au moins cette fois dans l'une de ces – toujours un peu chères – novella SF des éditions du Rocher.


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Publié par GonzoBonzo à 10:39:58 dans Livres | Commentaires (1) |

PMD 660 vs. ma pomme... | 03 novembre 2006

... ou comment la machine à essayé de faire taire Maurice G. Dantec


Oubliez les dictaphones pourris qui recrachent leur gadoue sonore. Oubliez les DAT qui vrillent bandes et tympans de leur crissement numérique. Oubliez les minidiscs-jouets, et leur mécanique si délicate que la manipulation en est réservée aux seuls doigts des enfants qui les ont assemblés quelque part au fin fond de la Chine, dans une usine-dortoir qui ferait baver d'envie Phil Knight.


Bienvenue dans l'ère de l'enregistreur numérique à mémoire flash ! Voici Marantz PMD 660. 700 grammes, 4 heures d'autonomie, entrée XLR blindée, enregistrement en .mp3 ou .wav, une heure et demie d'espace mémoire en linéaire, fréquence d'échantillonnage 44.1 ou 48 kHz, rapport signal bruit en entrée micro 60dB et sortie USB 2 pour transfert instantanée en Direct To Disk. Un must. Et en ce qui me concerne, un must équipé d'un micro Shure SM 58. Un classique indémodable. Polyvalent, virtuellement indestructible, fidèle dans sa courbe de réponse (bien qu'un peu mat dans les médiums), mais capable d'encaisser des amplitudes de sons de l'ordre d'un coup de feu, et ce, sans sourciller. C'était là l'équipement d'un chasseur de sons professionnel.

Y'avait intérêt ! Deux heures plus tard j'interviewais Maurice G.Dantec dans les bureaux d'Albin Michel.

Le premier contact entre PMD 660 et moi, c'est, je dois le dire, plutôt bien passé. L'animal ne semblait pas retors.

Prise en main facile. L'essai micro était parfait, le contrôle des volumes OK, et l'engin paré, c'est à dire avec des batteries chargées à bloc et une carte mémoire entièrement vide.

14h45 pétante - avec un quart d'heure d'avance - j'arrive chez Albin Michel. C'est mignon tout plein chez eux. Bâtiment des années 20, subtilement redécoré zen, standardistes standards à l'accueil où l'on m'indique où m'asseoir pour patienter. Les fauteuils m'avalent, mais je reste vigilant, l'oeil discrètement fixé sur la porte d'entrée. En embuscade. C'est fou le nombre de gens qui peuvent rentrer chez un éditeur en un quart d'heure. Il faut dire que c'est l'heure à laquelle ils reviennent tous de déjeuner. Eh ouais... à 15h. Bien fait pour votre gueule. Au lieu d'être bons maths et de finir par travailler derrière vos stations Sun pour des négriers du code, fallait être meilleur en français.

On m'avise du retard de "Maurice", qui est repassé à son hôtel. J'en profite pour fourbir PMD 660. Je sors le micro de sa housse et je le branche, prêt à l'action. Ready to shoot, pour ainsi dire. Je sors aussi le petit casque de walkman merdique que je me suis acheté en chemin, histoire d'avoir une écoute de contrôle pendant l'enregistrement. Je suis prêt. Putain, j'ai même jamais été aussi prêt de ma vie l'interview je peux même la faire là maintenant tout de suite si je veux. Je peux dégainer dans la seconde !

15h30, cette fois pas de doute, c'est bien le snipper métacodal en personne qui passe le seuil de chez Albin Michel (oui, bon... OK, j'en suis pas plus fier pour autant de celui-là). Cuir noir, chemise euh... bizarre et cravate noire. Il porte des lunettes... et bien noires, mais vu que c'est bien un petit splif éteint, là, entre ses doigts, j'imagine qu'en dessous ses yeux doivent être passablement rouges.

On se sert la louche, il me remet vaguement, et je lui rappelle que l'année passée je lui avait refilé en douce une copie d'un pirate d'un import italien du I'm The Walrus des Beatles. Sa chanson fétiche. "Ah oui, effectivement... excellente version d'ailleurs !". Nous voilà en route vers la "grande salle de réunion". On me propose un café, et Maurice G.Dantec demande un Coca qu'il ne touchera pas. A peine assis, il prend l'initiative et allume la clim'. Bonne idée.

La première question que j'ai prévue c'est : "Comment allez-vous ?". Elle est banale, mais j'ai aussi prévu d'en convenir dans mon énoncé, donc le temps d'installer PMD 660 je meuble en essayant d'éviter de lui demander comment ça va. On parle tournée promo. Il est content. Ça se passe, quoi... Grosso modo il préfèrerait être chez lui, mais les à-côtés (hôtel 4 étoiles, éditeur aux petits soins, etc...) compensent. Moi, je fais un peu semblant d'écouter parce que PMD 660 a décidé de mordre la main qui le nourrit. C'est à dire la mienne.

Sur son mesquin petit écran, il m'indique que la batterie est presque vide, et que la carte mémoire est pleine. Heureusement, j'ai avec moi l'alim' secteur, que je mets en oeuvre immédiatement. Un petit manège qui n'échappe pas Maurice G.Dantec. Je commence à la jouer professionnel détendu. "Ah ! J'ai un petit souci technique, évidemment. Vous savez ce que c'est ? C'est toujours pareil avec ces machines... elles vous plantent quand vous en avez besoin.". Evidemment qu'il sait, pauvre imbécile que je suis, c'est même le sujet de son roman. Je fais le malin, mais je suis tout de même obligé de passer deux coups de fil pour qu'on m'explique comment effacer cette putain de carte mémoire. Je me couvre de ridicule avec la sérénité paniquée de rigueur, mais qu'importe. A mille lieues du guérillero paranoïaque des plateaux de télé, Maurice G.Dantec est d'un calme olympien. Il est même assez avisé pour ne pas se risquer à me donner de conseils techniques, ce qui est - et de loin - le truc le plus humiliant dans ce genre de situation.

Quelques embarrassantes minutes plus tard, on n'y est, enfin. Ça tourne !

Lentement, l'interview prend presque la tournure d'une conversation. On échange. C'est bon signe. Du coin de l'oeil je surveille PMD 660. Pas question que ce petit enculé me refasse un sale coup. L'idée m'effleure, alors que nous parlons de l'homme démachinisé qui se désécrit dans une longue suite binaire, que c'est précisément une suite comme celle-ci qui est en train de s'inscrire dans la mémoire flash de PMD 660. Des uns et des zéros, qui capturent et conservent par-devers eux le Verbe envolé de l'auteur. PMD 660 retranscrit Dantec. Ou du moins une part de lui même. Je trouve l'effet miroir assez fascinant. C'est le langage-machine à l'état pur. Celui-là même dont Grande Jonction nous parle. Et tout à l'heure, je vais rentrer chez moi, brancher un cordon et transférer ces minutes échangées sur une autre machine, où je pourrais les retraduire, dans un autre code qui - lui - vous sera lisible. C'est vrai. Nous sommes peut-être déjà dans la méta-machine. J'en ai des frissons dans le dos. A moins que ça ne soit la clim' qui me tombe dans le cou. Et comme le frisson se prolonge bien au-delà de ce que l'illumination de la pure compréhension métaphysique n'en provoque d'ordinaire chez moi, je suis bien obligé de me dire que cette solution est la bonne.

Lorsqu'arrive presque l'heure de nous quitter, nous sommes en train de parler fandom, et Maurice (puisque dans le feu roulant de l'argumentation il en est venu au "tu", autant s'appeler par nos prénoms maintenant), Maurice donc me dit qu'il ne comprend pas bien pourquoi le petit landernau de la SF le snobe tant. "Certes, me dit-il, Villa Vortex ou Les Racines du mal sont un peu trop périphériques au genre, mais Cosmos Inc. et plus encore Grande Jonction, sont indéniablement de la science fiction". Or chaque fois qu'il tombe sur une chronique dans la presse spécialisée, il est frappé de voir à quel point on lui fait mauvais accueil. On l'accuse de s'être exilé dans un paradis fiscal ("ceux qui disent ça n'ont jamais mis les pieds au Québec" ajoute-t-il en rigolant), mais on ne parle jamais de son oeuvre. Ou en tout cas, rarement de manière pertinente. Moi, j'en suis rendu à me pelotonner discrètement sur mon coin de table pour me réchauffer. C'est idiot, mais je n'ai pas osé lui demander de remonter la clim'. J'ai froid, mais la question mérite pourtant qu'on s'y attarde.

Au-delà des histoires de chapelles pour puristes, n'a-t-il pas raison ? Maurice n'a jamais renié ses inspirations SF. On l'accuse souvent de piquer tout à tout le monde, mais je suis convaincu qu'il n'en est rien. Certain que le bonhomme est trop sincère dans sa démarche pour se livrer à ce genre d'enfantillages. Il lui arrive parfois de réinventer la roue en cours de route, mais quel auteur ne le fait pas ? Alors c'est quoi le problème ? Il fait une SF de droite ? Mmoui, bon... Barjavel en son temps en a fait une lui aussi, et autrement plus nauséabonde si vous voulez mon avis. Il est chrétien ? Bon, d'accord, mais prenez Orson Scott Card. Il est mormon, et sa foi imprègne la moindre de ses lignes sans qu'on songe pour autant à lui refuser notre considération distinguée. Ah, Dantec, est un peu arrogant ? Oui. Ce n'est pas faux. Mais comparé à Harlan Ellison, il frôle l'autisme. Il choisi mal ses amis ? Si on veut... mais pas plus que Van Vogt. Alors il est où le problème ? On le dit cryptique, mais il ne l'est pas autant que Ballard, verbeux, mais il l'est bien moins que Gibson, recycleur, tout comme bien d'autres avant lui. Est-ce qu'au final on ne lui reprocherait pas d'avoir une véritable ambition littéraire ? C'est étrange dans ce cas, parce que la manière dont il vient de me décrire son rapport à l'écriture me semble au contraire pleine d'humilité : "...je reste persuadé qu'un roman ça ne correspond pas exactement à l'auteur. Grande Jonction ou Les Racines du mal, je serais incapable de dire d'où c'est sorti. Mes histoires j'attends qu'elles arrivent. Comme un tsunami. J'attends que la plage soit vide et je regarde arriver la vague." Le refrain est familier, mais pas affecté. D'autres auteurs - la plupart en fait - travaillent dans la Révélation. Alors quoi ? Il écrit mal ? On n'a pas la place d'argumenter ici, mais non, Maurice G.Dantec n'écrit pas mal. Et si on lui reprochait tout simplement sa vision d'un monde à venir ? Mauvais procès. Il n'est pas le seul à jouer les Cassandre, et si la perspective de vivre dans Grande Jonction ne m'allèche guère, celle de vivre dans La Schismatrice de Sterling non plus.

Je persiste donc à ne pas comprendre, et à voir en Maurice G.Dantec un excellent auteur. J'assume. En discutant avec un autre de ses lecteurs assidus j'en étais arrivé à me dire qu'entre deux bouquins il tendait à m'agacer, mais que dès qu'il était au coeur de son métier - le roman - il me refascinait à chaque fois. C'est ça aussi finalement, avoir du talent.

Je pense à tout ça alors que Maurice s'éclipse, le temps qu'on lui présente un confrère de passage. Je profite de son absence pour remonter discrètement la clim' de 19 à 24 degrés. Mais c'est trop tard. Le mal est fait. Il revient, et on se quitte, plutôt content de cette interview, sur une nouvelle poignée de main.

Dans le métro, je commence à ressentir les premiers effets du rhume que le froid polaire artificiel va m'occasionner. Nouvelle tentative de la machine de m'abattre ?

De retour à la maison, je branche PMD 660 à mon PC et entame la procédure de transfert. S'affiche alors un vague message d'erreur. Le fichier est endommagé. Peste ! Fuck, comme on dit chez Maurice ! La machine ne veut pas désécrire ce qu'elle volé/échangé à l'homme. La machine veut faire taire Maurice G.Dantec. Mais PMD 660, tu ne gagneras pas. Six unités - six chiffres - te séparent du nombre de la Bête, tu n'es donc qu'une approximation. Tu ne peux pas gagner !

Ce sera le lendemain, au boulot, la gorge en feu et la goutte au nez, que la dernière bataille de bibi vs PMD 660 s'achèvera par un K.O machinique total. Trahi par une de ses semblables (un PC en bout de course à la logique sans doute rendue assez floue pour ne pas remarquer le hiatus binaire qui interdisait le transfert de données), PMD-660-La-Machine rendra les armes et le fichier perdu, le temps que je le grave en audio. En musique pour ainsi dire. Cette musique électrique, salvatrice, qui inonde toutes les pages de Grande Jonction. Cette fois encore, j'ai arraché un sursis à la machine. Elle n'a pas gagné, et l'homme est encore le maître.

Mais pour combien de temps encore ?



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Publié par GonzoBonzo à 11:38:14 dans Articles | Commentaires (2) |

Killing Me Softly... | 17 octobre 2006

L'entreprise et le monde feutré de l'infra-violence

Le viatique indispensable du cadre efficace ne peut plus se concevoir, aujourd'hui, sans une édition poche de L'Art de guerre de Sun Tzu. Voilà bien qui est symptomatique de cette culture qu'on dit "d'entreprise". Oxymore ultime, car s'il est bien un monde où la culture est bel et bien bannie, c'est celui de l'entreprise.

Il n'en reste pas moins, que depuis qu'un jour un abruti quelconque, dans une école de management américaine, s'est mis en tête que le commerce c'était la guerre, les préceptes - possiblement apocryphes et vieux de 2000 ans - d'un général chinois sont d'un seul coup redevenus d'actualité. Ce contemporain de Confucius se serait arrogé le privilège douteux d'établir les bases de la guerre moderne, alors que nos propres ancêtres en étaient encore à s'étriper avec un enthousiasme brouillon. Grâce donc lui en soit rendue.

Cela dit, il n'aura échappé à personne que les plaines boueuses du Yang-Tsé et les plateaux des Montagnes Pourpres qui bordent Nankin - où Sun Tzu conduisit jadis ses campagnes - constituent un théâtre des opérations qui diffère sensiblement de l'atmosphère feutrée des couloirs des grandes officines du commerce international. Même l'effervescence hystérique d'une salle de marché, ne pourrait être comparée au chaos d'un champ de bataille résonnant des cris de douleur et de peur des soldats et du choc mou du métal éventrant la chair. Le complet de marque sied mal à l'engagement physique, et l'attaché case, s'il est possible d'admettre sa nature potentiellement contondante, a un coefficient létal passablement insignifiant.
Réaction en chaîne
Toutefois, faire entrer des références guerrières dans le monde de l'entreprise est assez révélateur des pressions contradictoires que la violence exerce, plus que jamais, sur notre société. Mais pire encore, c'est enclencher une réaction en chaîne qui ne peut qu'échapper à tout contrôle.

Il est communément admis que c'est sa capacité à juguler la violence inhérente à l'homme qui détermine aujourd'hui le degré de civilisation d'une société. Et dans notre monde occidental - j'entends par là la frange de l'humanité qui est globalement du bon côté de la balance des comptes - en traquer et en éliminer les symptômes les plus évidents est devenu la norme. En témoigne les nombreuses mesures législatives appliquées aux programmes de télévision ou aux jeux vidéo. Témoin encore, ce désemparement du corps social face aux destructions et aux émeutes des banlieues en novembre 2005.

En revanche, lorsque le monde des affaires coopte des valeurs ouvertement guerrières, personne vraiment ne s'en inquiète. Mieux même : par quelque improbable twist sémantique, cette valorisation du culte combattant est facilement admise, et ceux qui abordent le marché avec une attitude de général en campagne sont souvent perçus comme des personnalités véhiculant des valeurs positives. Ils sont dynamiques, volontaires, efficaces. Ce sont des "tueurs".

Cette dichotomie dans la perception de la violence s'explique largement par l'illusion de civilisation dont elle s'affuble dès lors qu'elle franchit les limites des quartiers des affaires. Mais ce n'est pas la seule transformation qu'elle ait alors à subir. Car cette glorification du guerrier dans le cadre policé de l'entreprise, débouche sur un paradoxe dangereux.

En intégrant à son corpus idéologique une magnification de la violence, l'entreprise, figure ultra-civilisée œuvrant sur un marché prétendument autorégulé - donc un écosystème stable -, place ceux qui y travaillent sous une double contrainte qui ne peut trouver sa résolution que dans une inversion de cette violence. Là où Sun Tzu enseignait à la projeter vers l'extérieur, l'entreprise va, elle, n'avoir d'autre choix que de la retourner contre ses forces vives.

Ce ridicule culte de la soldatesque est un greffon stérile, et en transformant bureaux et sièges sociaux en casernes et en PC de campagne, en forçant ses employés à adhérer à cette idéologie combattante, les entrepreneurs instillent dans les rapports une hystérie morbide qui ne fait que dégrader un peu plus les rapports humains et contraint leurs salariés à une vision de plus en plus militaire de leur hiérarchie.

Alors bien-sûr, il s'agit d'une violence feutrée. Civilisée. Les armes sont les mots, les rapports de service, les évaluations annuelles, les appendices aux règlements intérieurs, les petites réflexions anodines, qui vous travaillent au corps, comme ces petites séries de crochets au foie qu'on vous enseigne à la boxe. Indolores sur le coup, mais qui vous amènent à la victoire plus sûrement qu'un K.O. C'est aussi parfois les hallalis discrets en salle de réunion. Véritables baisers de la mort, qui portent comme ces coups au Kung Fu, ne laissent pas de trace mais vous tuent deux jours plus tard. Et s'il est vrai que plus on monte dans la hiérarchie, et plus la brutalité des rapports devient visible, il n'en est pas moins vrai que cette violence qui s'initie au plus haut niveau de la chaîne de commandement déborde largement, pour cascader sur les étages inférieurs de la pyramide et se diluer en une infra-violence, certes diffuse, certes d'apparence anodine, mais tout aussi corrosive et sauvage.
De la résignation au mercenariat
La subir au quotidien conduit à une résignation malsaine, où finalement personne - ni employés, ni patrons - ne va trouver son compte. Cette violence réfrénée, ce passage à tabac de la dignité humaine qui se pratique à coup de chaussettes remplies de sable, ne laisse en apparence pas plus d'ecchymoses qu'elle ne laisse de choix. Être chair à canon ou sniper, fantassin ou commando, bref garder son éthique et être sacrifiable ou au contraire l'abdiquer et devenir une machine pour cette guerre sans autre cause qu'une course éperdue aux profits. C'est à dire une guerre de survie. Une guerre d'expansion en somme, mais qui se conduit de l'intérieur, et contre un ennemi désincarné, dont l'omniprésente menace fait planer sur tous un stress mortifère qui ne se résoudra que dans une violence inutile. Cela ne laisse au salarié pour seule solution de repli qu'une défensive résignée. Puisque cette inutile violence se redistribue en interne, on s'interdit tout esprit de corps, et chaque individu n'œuvrera par conséquent qu'à sa propre survie, et exclusivement à elle. Et si on lui demande de se battre, il ne le fera pas pour l'entreprise, par pour le marché, pas pour la hiérarchie. Non ! Il le fera pour garder sa place. Retour de flamme insolite - mais logique - de cette passion guerrière du monde du management : l'esprit mercenaire.

Entre les codes ultra civilisés du monde des affaires et sa brutalité ouatée, l'individu se trouve au cœur d'une double contrainte à laquelle il échappera de la seule manière possible : par l'investissement minimum. C'est ainsi que les grandes entreprises férues de stratégie militaire se privent de toute initiative personnelle, de toute implication désintéressée dans la vie de la société, de toute créativité, de toute imagination.

Mais c'est là, bien-sûr, une conclusion qui n'est guère inattendue. La guerre, après tout, n'est pas un lieu de grande création. Il faut donc trouver d'autres modèles, basés sur la coopération, plus que sur la compétition.

Peace, love and making money
Si l'ennemi est partout, cela revient à dire qu'il n'est nulle part. Un syllogisme dont la mise en œuvre demande bien plus de pragmatisme que son apparente évidence semblerait le laisser suggérer. Effectivement, toute entreprise est à la merci d'un rachat intempestif, d'une OPA hostile, d'un changement d'actionnaires. C'est aujourd'hui une donnée structurelle, mais surévaluée par sa nature imprévisible. La menace est là, mais tellement là qu'il est tout juste utile de s'en préoccuper. Plutôt que mobiliser toutes les énergies de son personnel à endiguer un danger qui, peut-être, ne se matérialisera jamais, et qui, si il le fait, ne vous laissera vraisemblablement aucune chance, pourquoi ne pas essayer de redistribuer ses forces pour développer des modèles alternatifs ? Pourquoi ne pas laisser enfin Sun Tzu reposer en paix, déposer les armes, et se rappeler que le commerce, c'est avant tout l'échange. Induire dans les rapports au sein de l'entreprise une dynamique de coopération, d'écoute, lui redonner une dimension humaine me semblerait être une attitude autrement plus constructive. Etant donné le temps considérable qu'y passent ses salariés, il est vital qu'ils s'y sentent bien, qu'ils s'y sentent en sécurité, et surtout considérés comme des êtres humains. C'est ce qu'on déjà compris certaines compagnies, dont l'exemple le plus connu est Google. Son "Googleplex" rassemble salles de repos, de sport ou de jeux, restaurants, cafétérias, autant d'endroits favorisant une propagation transversale de l'information. S'y nouent des relations imprévues, des connexions aléatoires, avant tout favorisées par la convivialité et les affinités humaines. Y naissent au final des idées qui viendront enrichir le capital intellectuel de la compagnie. Plutôt qu'une rationalisation à tout crin, Google a choisi d'instiller un peu de chaos dans l'ordre, d'accepter le risque de ne pas tout contrôler, pour finalement en tirer profit.

Ils ne sont pas les seuls, mais il est vrai que beaucoup d'entrepreneurs de la Silicon Valley sont très au fait des pensées contre-culturelles et alternatives, qui sont très tôt venues à la rencontre des nouvelles technologies. Evidemment, le management à l'américaine s'assure au final que cette apparente bonhommie reste rentable, voire très rentable. Mais il est frappant de constater que lorsqu'il touche nos côtes ce même "management à l'américaine" est débarrassé de tout ce qu'il peut avoir d'intéressant et de novateur, pour ne conserver que ces aspects les plus désagréablement dépassés, et s'inscrire dans cette vieille tradition d'exploitation du libéralisme le plus sauvage. Pire encore, cette spirale de la morosité, qui débouche sur une gestion suicidaire de l'humain en entreprise, et aboutit, en fin de compte à un constat d'échec, c'est sur les épaules des salariés qu'on va la faire reposer toute entière. "Les gens ne veulent plus travailler !", refrain connu entonné régulièrement par le MEDEF, qui en retour propose d'y remédier par une discipline de fer et le retour de la trique.

Il n'en reste pas moins que la solution, est effectivement entre les mains des décideurs, et pas entre celles de cette soldatesque dont ils ont voulu se doter. En France, l'employé n'est plus le collaborateur. D'ailleurs l'a-t-il jamais été ? Etrange lecture sélective des modèles, mais qui a au moins le mérite du confort, puisqu'il pérennise une tradition féodale du monde du travail, qui permet aux grands patrons de trouver des boucs émissaires commodes à leurs échecs.
Inédit


Publié par GonzoBonzo à 00:22:50 dans Cogito ergo blabla | Commentaires (0) |

Pas de marbre... | 14 septembre 2006

La Trilogie de béton

de J.G Ballard





medium_vint.jpgParce qu'il est un auteur à multiples facettes, J.G Ballard est réputé difficile. Donc respectable. C'est-à-dire digne d'échapper à l'infâmante estampille science fiction – qu'il n'a pourtant jamais reniée. Voilà ce qui a sans doute motivé cette vilaine réédition dans une collection fourre-tout de chez Denoël : Des Heures Durant. Une voie de dégagement qui abrite des auteurs aussi différents et inclassables qu'Antoine Volodine, Bruno Schultz ou Malcolm Lowry, et à qui on a, soit voulu épargner une étiquette de genre, soit été infoutu d'en trouver une. Photo granuleuse, barrée d'un "ballard" tout en minuscules oranges pour faire mode, et en dessous duquel s'alignent, en mesquines capitales blanches, les titres des romans de la trilogie. Ajoutons-y une quatrième de couv' en ton sur ton de gris tout à fait hideux, et pour terminer, un papier de si piètre qualité qu'il en rend la tenue du bouquin inconfortable et malaisée. Le tout pour 25 euros. La passion pour l'auteur devra donc être la plus forte.


Et ce n'est pas mon cas.


Car je ne me suis jamais senti à l'aise avec les romans de Ballard. Il m'intimide un peu je crois. Sans doute un effet collatéral de sa flatteuse réputation d'auteur culte. C'est pourquoi, la préface de la présente édition, signée par Xavier Mauméjean, rassure-t-elle un peu. Du coup on se retrouve en terrain familier. Il y rappelle que Ballard s'est toujours un peu considéré comme une pythie. Inlassable observateur de ses contemporains, et de la manière dont ce monde mutant influe sur leurs comportements. La Trilogie de béton est un cliché de la société moderne, prit sous trois angles différents.

Avec Crash c'est le rapport de l'homme et la machine qui intéresse Ballard, et qu'il décide de mettre en scène sous l'insolite forme d'un roman pornographique. Après un accident de la route qui a coûté la vie d'un homme, un producteur de télévision fait la connaissance de Vaughan, un ancien informaticien, devenu réalisateur. Plusieurs années auparavant, il a lui-même été victime d'un grave accident de moto qui a réveillé en lui une sexualité morbide, toute entière centrée sur les morts et les blessés de la route. Fasciné par Vaughan, le héros – qui s'appelle lui-aussi James Ballard – va se laisser entraîner dans une spirale névrotique qui ne peut aboutir, il le sait, qu'à une fin funeste.

Des trois romans de la trilogie, Crash est indéniablement le plus ambitieux et le plus réussi. Tout d'abord par la lascivité clinique de son style, maîtrisé de bout en bout. C'est aussi le plus ouvertement SF. D'une part dans le rapport qu'entretiennent les personnages avec la violence. Fortement érotisée, omniprésente, elle symbolise la distanciation de l'homme par rapport à ses sentiments. La perte de sa compassion, et quelque part, de son humanité.

SF aussi parce qu'il se propose de consommer une union contre-nature entre hommes et machines. Une union toujours destructrice, où les pénétrations sont des perforations, les étreintes des écrasements et les orgasmes des explosions. Partant du simple constat de cette folie quotidienne qui consiste à se lancer à 100 km/h sur des langues de béton, avec pour simple protection l'habitacle tout entier contondant d'un véhicule, Ballard extrapole une topographie dérangeante de fantasmes malsains.

C'est aussi la route qui sert de prémisses à L'Île de béton. Alors qu'il rentrait chez lui, la Jaguar de Robert Maitland – architecte en vue – quitte l'autoroute et dévale le remblai jusqu'au fond d'un terrain vague couvert de hautes herbes, que délimitent les trois portions d'un échangeur. Blessé, coincé dans cette île triangulaire, incapable d'escalader les talus, il va devoir survivre là plusieurs jours durant, avant de découvrir qu'il n'est pas le seul habitant des lieux.

Intéressant dans la thématique, mais moins dominé que Crash dans l'écriture, L'île de béton poursuit la métaphore sexuelle, mais de manière plus symbolique que pornographique. Comme la littérature de Ballard est avant tout cérébrale, il ne fait aucun doute que dans son esprit, le long triangle de cette île herbue est d'abord un pubis que Maitland va devoir conquérir, puis un vagin qu'il pénétrera, lorsqu'il en découvrira les habitants souterrains, et enfin une matrice dont il devra renaître. Ballard est un grand admirateur de Dali et l'imagerie du peintre catalan se retrouve dans la géographie de ce bout de terrain oublié par le monde en marche. En l'arpentant Maitland y découvre les vestiges de vies enterrées qui témoignent du passé du lieu. Mais c'est du sien dont il va devoir apprendre à faire le deuil. Précipité hors du temps par le modernisme, il va devoir laisser mourir l'homme civilisé, pour apprendre à survivre aujourd'hui, mais aussi demain. Un message étrangement flou, brouillé encore par l'apparition de Proctor et Jane, les deux autres occupants de "l'île". Commencé comme une introspection dangereuse, L'Île de béton évolue vers un vaudeville détraqué, où le traditionnel triangle amoureux se redistribue dans une exploitation de l'un par l'autre. Finalement, le bourgeois reste le dictateur ordinaire, alors que les pauvres abdiquent facilement leur libre arbitre. Etrangement frustrant.

I.G.H – pour Immeuble de Grande Hauteur – clôt cette trilogie, et est certainement le plus faible des trois romans. Les milles habitants d'une immense tour de quarante étages - projet grandiose du modernisme conquérant – vont peu à peu sombrer dans la folie barbare, et les différents niveaux de l'immeuble vont se transformer en théâtre d'une guerre de classes confidentielle, mais d'une rare violence.


En choisissant de s'ancrer plus fortement dans le réel que pour ses deux premiers opus, Ballard fragilise son propos, au point même de frôler de justesse l'invalidation. Bien que se donnant un vernis de crédibilité sociologique, il choisit de ne pas décrire d'incident déclencheur franc pour initier cette dérive sauvage. Et voulant ainsi plaider la cause du naturel, il entre presque dans le surnaturel. Alors qu'on sent que tout son effort se porte sur la démonstration que cette bestialité est inhérente à la nature humaine, il ne parvient qu'à personnifier sa tour, au point presque d'en faire une entité qui distillerait chez ses occupants les germes de la folie. Un grand écart malencontreux, qui laisse le lecteur perplexe. D'autant plus perplexe que sa "prophétie" s'est largement invalidée depuis. On sait maintenant que c'est moins la vie dans des cages à poules que la ghettoïsation des grands ensembles qui est source d'aliénation.


A bien des égards La Trilogie de béton est une œuvre importante dans la carrière de Ballard, parce que c'est sa première tentative aboutie d'une science fiction tournée vers l'humain. Cette SF qu'il appelait de ses vœux dès 1962 dans les colonnes de New Worlds, et qu'il s'est finalement résolu à écrire lui-même, comme il l'avait promis. Il n'appartient, évidemment pas, à ce genre de chronique de dire de tels romans s'ils sont bons, ou pas. Mais elle se doit en revanche de mesurer le temps écoulé depuis leurs parutions. Et force est de constater que ces visions d'un futur gris béton se sont teintées depuis d'une esthétique de pattes d'eph' en tergal et de sous-pulls en acrylique.

Alors qu'il ne professe pas une misanthropie à tout crin, il est pourtant évident que Ballard n'a pas de ses semblables une vision bien reluisante. L'homme est, non pas mauvais, mais un animal grégaire, dénaturé par ses rapports à la modernité. Son repli sur le matérialisme a désintégré les fondements de sa sociabilité, à savoir sa capacité de compassion, de solidarité et d'amour. Mais la démonstration manque de force parce qu'il généralise en partant de cette petite bourgeoisie sur-éduquée qu'il connaît bien, puisqu'il en fait partie. Son monde tout entier semble fait de riches médecins, d'écrivains, de producteurs de télévision, de professions libérales, bref d'autant d'acteurs minimaux de la réalité sociale.


Il semble n'avoir qu'une très vague idée de ce qu'est vraiment la rue et ce prolétariat qu'il tente d'inclure dans son univers, mais dont il fait l'économie d'une véritable approche. De ce fait, ce que lui voit comme étrangement prophétique peut aussi nous apparaître comme parfaitement solipsiste.

Tout comme Priest, Ballard produit une littérature de l'ennui. Une approche de l'écriture qui réclame une adhésion sans faille de la part de ses lecteurs. Mais là où le premier décrit le rien avec une passion froide, le second le fait en vidant sa prose de tout affect. Il choisi de rester glacialement clinique sur l'observation des représentants d'une classe moyenne à la rencontre desquels, étant l'un d'eux, il n'a même pas à partir. Alors soit on se satisfait de cette conquête a minima des possibilités littéraires, soit on n'y voit qu'un exercice auto complaisant et finalement très petit bourgeois.

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Publié par GonzoBonzo à 23:00:08 dans Livres | Commentaires (0) |

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