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Fractal Zoom | 01 juin 2006


Un portrait de William Gibson

Il fût un temps où le futur était encore candide.

Après sa rude journée de labeur à surveiller des robots rutilants qui construisaient des voitures qui se conduisent toutes seules, Monsieur serait rentré retrouver Madame qui aurait, elle, eût tout loisir de se faire belle, pendant que sa cuisine domotique préparait un délicieux repas. Le retour au foyer du chef de famille aurait sonné pour les enfants l'heure de la fin des cours. Ils auraient éteints leur prof électronique, et seraient descendus embrasser leur père. La famille, enfin rassemblée autour du mur écran de télévision, aurait enfin pu se détendre, en regardant une émission de variété, à moins qu'ils aient tous décidés d'aller, après dîner, voir le dernier holo à la mode au ciné 3D du coin.

C'est ce genre de futur auquel William Ford Gibson, né le mercredi 17 mars 1948 en Caroline du Sud, aurait pu croire.

Mais ça ne s'est pas passé ainsi.

Fils unique, son père est ingénieur dans le BTP, et se retrouve très vite dans le Tennessee, où sa société l'envoie travailler à la construction des laboratoires de Oak Ridge, d'où seront assemblés les différents éléments de la première bombe atomique.

De cette époque, William Gibson garde le souvenir d'un futur pas si éloigné de ça de l'idée qu'il pouvait s'en faire. Un futur plein de jouets venus de l'espace, où les voitures ressemblent à des croiseurs klingons, et les frigos à des coffres-forts intergalactiques.

Une bouchée mal avalée dans un restoroute du Sud profond va tout changer pour lui. Alors qu'il est en voyage d'affaire, son père meurt étouffé. William Gibson a alors 6 ans, et sa mère décide de quitter Oak Ridge pour revenir dans sa famille en Virginie. La réalité de ce Sud là, est bien différente, et le petit garçon qu'il est, vit ce retour aux sources contraint et forcé comme un retour dans le passé.

Un peu perdu dans cet Etat arriéré, où on a le progrès sélectif, il se réfugie dans un monde de livres, dévorant tous les romans de science-fiction qu'il peut trouver, et développant ce qu'il appelle une personnalité "lovecraftienne". Sa mère, qui surmonte difficilement son veuvage, l'élève seul, et décide pour ses 15 ans, de le placer dans un pensionnat privé en Arizona, à un bon millier de kilomètres de chez lui.

C'est bien évidemment un nouveau traumatisme pour lui, qu'il surmonte une fois encore en se jetant dans la lecture. Croyant avoir affaire à de nouveaux auteurs de SF, il tombe par accident sur les écrivains de la beat generation. La découverte de Burroughs, Kerouac ou Ginsberg, marque son entrée dans l'adolescence. Alors qu'il se réinvente une nouvelle fois, c'est de son âge, il oublie son personnage d'érudit reclus et s'essaie à un semblant de contre-culture. Il devient donc "aussi hippie qu'on peut l'être dans un Etat comme l'Arizona", c'est-à-dire pas beaucoup.

Il a 18 ans, lorsque sa mère meurt soudainement. En dépit du fait qu'il ne la voyait guère, c'est pour lui la matérialisation brutale de l'une de ses pires angoisses. Désormais orphelin, il est livré à lui-même, et quitte l'école sans se donner la peine de passer ses examens. Nous sommes en 1966, et le Summer Of Love point à l'horizon. Il tente de se convaincre que c'est pour lui une nouvelle vie qui commence, mais sans grande conviction. Il gagne alors sa pitance avec divers petits boulots, et en chinant dans les vieux débarras de campagne pour revendre plus tard ses trouvailles à des citadins en quête d'authenticité rurale. En 66, d'autres jeunes meurent dans la jungle du Viet-Nam, et pour échapper à la conscription, il s'enfuit au Canada, même s'il est douteux que l'armée ait simplement songé à l'incorporer. Après y avoir rencontré sa femme, voyagé un temps en Europe, il termine mollement ses études, ce qui nous amène aux alentours de 1977.

1977, année de naissance officielle du punk, même si l'émergence du genre remonte en fait à quelques années déjà. L'écoute des premiers albums des Ramones, des Sex Pistols ou du Clash, lui occasionne un choc. A la même époque, il redécouvre sa vieille passion pour la science fiction. Tout est désormais en place pour que se produise le déclic, et le peu d'enthousiasme qui semble l'animer à l'idée de se lancer dans la vie active, achève de le décider. Il sera écrivain.

Il y a certes pas mal de choses à dire sur le monde en cette fin de décennie où se sont irrémédiablement fanées les fleurs des enfants de l'amour, où la logique politique s'est essoufflée, et où ceux qui se sont réfugiés dans la violence n'ont pas été capables de mettre à bas la vieille bête capitaliste. Bien au contraire, il semblerait même que la « Grosse Machine » ait gagné la partie, absorbant, digérant, et recrachant sous forme de conformisme bon teint et d'espèces sonnantes les formes les plus abouties de la contre-culture des sixties.

Gibson pense que "tout roman de science fiction parle en fait de l'époque où il est écrit". Un point de vue pertinent qu'il n'est pas le seul à partager. Les premières nouvelles qu'il place, le rapprochent d'autres auteurs qui semblent porter sur le monde le même regard chargé de reproches et de désillusion. Eux aussi s'élèvent contre l'injustice sociale, l'emprise de l'argent, et eux aussi se défient des valeurs mercantiles qui dictent leurs lois jusque dans les domaines les plus incongrus, la SF par exemple.

Un "Mouvement" informel se crée, principalement autour de la personnalité revendicative d'un jeune diplômé en journalisme texan, qui vient de signer son premier roman La Baleine des Sables : Bruce Sterling.

Dans Cheap Truth, le journal photocopié qu'il diffuse gratuitement, Sterling, qui signe ses articles sous le pseudo de Vincent Omniveritas, brocarde férocement la SF inféodée au big bizness. Il est bientôt rejoint dans les colonnes de son opuscule, par Sue Denim, Candace Berragus, Todd Refinery, Sheri La Fuerta, Hunilla de Cholo ou Phaedrus, autant de pseudos saugrenus, destiné à éviter les manifestations d'ego, et derrière lesquels se cachent des auteurs comme Lewis Shiner, Rudy Rucker, Pat Cadigan, Walter Jon Williams, Greg Bear ou bien encore William Gibson.

Cette bande de sales gamins n'a pas d'autre nom que "le Mouvement". En revanche, leur grande gueule, leur culot et leur mauvaise foi font qu'on les remarque. Et bien évidemment on cherche à les ranger dans une case plus aisément repérable. Après qu'on ait essayé d'en faire des "Techno-marginaux", qu'on ait espéré leur coller sur le dos l'invention de la "New Wave of the Eighties", et qu'on ait voulu faire de leur littérature la "Radical SF", ce sera finalement le rédacteur en chef d'Asimov SF Magazine, qui décrochera la timbale avec le "Cyberpunk", collage de mots astucieux qu'il a trouvé dans une nouvelle de Bruce Bethke.

Ce ne sera qu'en 1984, après que Gibson ait publié son premier roman, que l'assimilation se fera. Coup d'essai, coup de maître, puisque Neuromancien remporte l'année de sa sortie, le Hugo, le Nebula, et le Philip K. Dick Award. Outre un univers sombre, urbain et hi-tech, il invente dans Neuromancien le concept de "cyberspace". Ce qu'il n'envisage alors que comme un continuum d'informations charriées par le réseau connectant entre eux tous les ordinateurs de la planète, ne va pas tarder à prendre véritablement corps, dans une version toutefois plus démocratique : internet.

Vingt ans après, le concept nous semble d'une banalité désolante, mais à l'époque, il est remarquablement aventureux. Et voilà, dès son acte de naissance officialisé, que se profilent les limites d'un genre, destiné à être rattrapé par le quotidien. Gibson en est tout à fait conscient.

Neuromancien est un best-seller et il devient pour tout le monde "l'inventeur du Cyberpunk". Premier de la bande de Cheap Truth à remporter un tel succès, il doit faire avec ce nouveau status quelque peu usurpé, et le danger de devenir ce qu'il a toujours refusé d'être, un "gourou littéraire".

Sa science fiction est, il est vrai, très en phase avec l'époque. Le début des années 80 est une sorte de pendant cauchemardesque de ce futur multicolore des années 50. Plus de formes douces pour un progrès rassurant, mais un Hi-Tech hostile, incompréhensible et invasif, mais qui devient rapidement indispensable. Le futur soudain, devient une nouvelle servitude qui promet des lendemains douloureux.

Un possible avenir que Gibson continue d'explorer en 1986 dans Comte Zéro, le deuxième volet de sa Sprawl trilogy (en France les trois romans n'ont pas été ainsi rassemblés). On y retrouve les mêmes milieux interlopes de hackers, trafiquants, junkies et laissés pour compte. Il y développe aussi une vision détournée de la science et du progrès, car, dit-il "la rue trouve toujours ses propres utilisations au progrès".

C'est aussi en 1986 que sort Gravé sur chrome, un recueil regroupant plusieurs de ces nouvelles publiées à ces débuts, et entre l'écriture de ses deux premiers romans. Ainsi Le continuum Gernsback, qui sera reprise deux ans plus tard par Bruce Sterling en ouverture de l'anthologie manifeste du Cyberpunk, Mozart en verre miroirs, et qui sera adaptée pour la télé en 93. D'ailleurs plusieurs nouvelles de Gravé sur chrome, connaîtront des destins insolites. Ainsi le texte éponyme sera porté au théâtre par Gibson lui-même en 1998, Hinterland servira de base à une série de comics, New Rose Hotel et Johnny Mnemonic seront quant à elles adaptées au cinéma, la première en 98 par Abel Ferrara, et la seconde par William Gibson lui-même en 1995, la réalisation en étant confiée à Robert Longo, un faiseur sans grand génie. Gibson gardera au final de l'expérience, un souvenir mitigé.

Comme le rythme d'un roman tous les deux ans est pris, c'est en 88 que sort Mona Lisa s'éclate, le dernier tome de la Sprawl Trilogy. Il y reprend les personnages de Comte Zéro, mais la veine s'essouffle. A l'heure où sort aussi Mozart en verres miroirs, qui officialise aux yeux du monde la vague cyberpunk, il est clair qu'il est temps désormais pour Gibson de passer à autre chose.

Pour beaucoup il reste le porte-étendard du genre. Ainsi, en janvier 1990 les centraux téléphoniques en charge des appels longue distance sur tout les Etats-Unis crashent les uns après les autres en seulement quelques heures. Il s'avèrera bien plus tard que le problème venait d'un bug du programme de gestion de l'opérateur, mais l'incident fait suite à toute une série de piratages spectaculaires, opérés par de jeunes génies de l'informatique que la vision romantique du hacker tel qu'il est décrit par Gibson a inspiré. Tout au long de l'année 90, le FBI et les services secrets vont opérer des raids sur tout le territoire, pour mettre sous les verrous ces "dangereux cyber-terroristes". Constante inaltérable dans la chambrette du hacker type, un exemplaire de Neuromancien. A telle enseigne qu'à l'époque, la seule présence du livre chez un possesseur de PC suffit à le rendre suspect. Evidemment, cela ne fait qu'étoffer un peu plus sa réputation d'auteur culte et de "parrain du cyberpunk" que Gibson se traîne depuis ses débuts.

Très sollicité, il écrit de nombreux articles pour Wired, mais aussi pour le New York Times ou Rolling Stone, et dans lesquels il essaye de se défaire de son image. Parallèlement, l'écriture de nombreuses versions d'un scénario pour Alien 3, l'occupe un temps. En vain, puisque finalement, deux autres scénaristes seront retenus.

En 1991, Gibson revient sur les étagères des librairies et surprend tout le monde avec La machine à différence, écrit à quatre mains avec son vieux complice Bruce Sterling. Loin des futurs hyper-technologiques dystopiques, les deux papes du cyberpunk, nous entraînent en pleine Angleterre victorienne, dans un univers à la Jules Verne, un auteur qu'ils ont toujours admiré. Le résultat n'est peut-être pas tout à fait à la hauteur des espérances, mais ils inventent, cette fois délibérément et non sans humour, le concept de steampunk. Le Hi-Tech à la vapeur, n'est au fond qu'une transposition de leur thèmes de prédilection dans le passé, mais elle fait écho au ras-le-bol général du cyberpunk. Ils ont bien sûr été nombreux à s'engouffrer dans la brèche ouverte par Gibson pour essayer de faire sauter la banque avec des romans qui, s'ils sont indéniablement cyber, sont généralement plus pop que punk. Ce qui incite cette même année 91, Lewis Shiner à publier dans le New York Times un texte intitulé Confessions d'un ex cyberpunk, auquel Sterling répond par un long article intitulé Cyberpunk In the Nineties, où il s'affranchit lui et ses petits camarades de la grande époque, des diktats du genre.

Et de fait, après avoir écrit Agrippa, un long poème dédié à son père qui sort en 1992, William Gibson entame en 1993 une nouvelle trilogie avec Lumière Virtuelle. L'action se déroule à San Francisco en 2005. En toile de fond toujours la même défiance du libéralisme, et la défense des même valeurs. Son style est toujours aussi travaillé et personnel, mais la tentation de situer son intrigue dans le présent se fait sentir. Moins colérique que ses précédents romans, plus mûr, il jette sur la société un regard plus lucide, plus acéré.

Le deuxième tome de la Trilogie de San Francisco ne paraîtra qu'en 1996, en partie à cause du temps que lui aura demandé l'adaptation de Johnny Mnemonic, non seulement au cinéma, mais aussi en jeu vidéo et même sous la forme très low-tech d'un flipper. Idoru met en scène un jeune homme tombant amoureux d'une star virtuelle. Il aborde là ce qui deviendra un de ses thèmes de prédilection, la dématérialisation du monde via les réseaux de communication. Hélas, en même temps que le monde, son écriture semble elle-aussi se dématérialiser. Il se laisse aller à un maniérisme presque caricatural qui plombe irrémédiablement la lecture du roman. Gibson se cherche dirait-on.

Alors qu'il continue d'écrire de nombreux articles, parfaitement lisibles, eux, pour divers journaux, il travaille aussi à une adaptation cinématographique de Comte Zéro, produite par la Tri Star, qui s'est portée acquéreuse des droits de la Sprawl Trilogy. Le projet n'aboutira pas. Un temps, Malcolm McLaren (fumiste international, gourou de la mode et ancien manager des Sex Pistols) caresse l'idée de mettre en scène New Rose Hotel et il demande à Gibson de travailler au scénario, avant de finalement revendre les droits à Abel Ferrara. Le projet cette fois verra le jour, mais sans lui. Pour se consoler il signe deux épisodes de X-Files, et revient aux choses sérieuses en 1999, avec Tomorrow's Parties, ultime tome de la Trilogie de San Francisco.

On retrouve dans ce dernier volume des personnages issus de Lumière Virtuelle et d'Idoru, et Gibson tente de les intégrer à une intrigue complexe, dans un futur à la fois proche et dépaysant. Si sa prose est redevenue plus abordable, l'histoire est, elle, trop confuse et Tomorrow's Parties est accueilli avec scepticisme.

En 2000, No Map For These Territories, un documentaire qui lui est consacré fait un bilan de sa carrière, et de ce qu'il a su apporter à la SF. Car incontestablement, William Gibson est l'un des auteurs majeurs de ces vingt dernières années. Comme nombre de ses confrères qui furent catalogués "cyberpunks", il a su garder une vision claire de son rôle d'écrivain, et ne s'est jamais renié. En témoigne ce formidable Identification des schémas qui sort en librairie ces jours-ci. Ecrit après le 11 septembre, il marque une nouvelle étape dans sa carrière. Assumant son status d'auteur culte, il joue avec les codes, les détourne, et replace sa vision dans la perspective d'un occident désormais en quête de nouvelles valeurs.

Le futur n'est plus candide, et peut-être, tout simplement n'est-il plus. Tout court. A mesure que la vision que s'en faisait les cyberpunks devenait obsolète, notre avenir s'est rapproché au point de n'être plus qu'une dimension de notre quotidien. Le futur cohabite avec notre présent, William Gibson l'a bien compris, l'a assimilé, et semble prêt à nous le démontrer de nombreuses années encore.

Ni technogogo, ni cassandre cybernétique, William Gibson vît toujours au Canada avec sa femme et ses deux enfants, il avoue ne regarder que très peu la télé, chine toujours beaucoup mais désormais via internet, s'essaye de temps à autres au blog et en a marre de lire partout qu'il écrit ses romans sur une vieille machine à écrire.

Archive - septembre 2004



Publié par GonzoBonzo à 15:15:27 dans Portraits | Commentaires (2) |

Fiction 1.2 : Waiting for the man | 01 juin 2006

Le lendemain je suis passé voir Nick chez lui, dans une sorte de loft piteux coincé entre le quartier russe et le chinois. Ne fantasmez pas ! Ça tenait plus de l'entrepôt désaffecté en bordure du fleuve, avec tout autour des labos clandestins et des rats gros comme des chats. Nick, lui, rayonnait. Il avait un air si bourgeoisement heureux, que ça semblait incongru dans le foutoir ambiant. Le grand espace vide et crade qu'il partageait avec Jesse son guitariste, et Josh son fabuleux batteur m'est d'un coup apparu comme il devait être : vide et crade. Nick avait gardé de sa nuit un relief, une mise en lumière, qui lui donnait un air de messie. Ça m'a comme saisi. Et puis, revenant des chiottes, une des punkettes habituées du Gas est passée entre nous en trottinant, à poil, les pieds passés dans ses rangers délacées. Cul blafard, petits seins menus et une épilation approximative qu'elle ne pouvait plus nous cacher, la gamine est allée rejoindre Jesse dans sa niche fermée de madras miteux accrochés aux poteaux en fonte qui étayaient le plafond. A grand coup de prosaïsme elle venait de réduire la dimension quasi-christique de l'instant à un bête étonnement. La conne !
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"Elle m'a baisé le cerveau." m'a raconté Nick.
Bien après mon départ et celui des autres Ambassadors, les deux étaient restés à discuter au Gas. A la fin, Rollo, le patron, leur avait demandé de partir parce qu'il voulait fermer. De là ils avaient marché jusqu'au loft, ce qui représente une bonne heure à pied, et sans traîner. Ils avaient traîné. Enfin arrivés, ils avaient encore parlé, puis naturellement, sans vraiment y penser, ils avaient fini au lit et baisés jusqu'à ce qu'enfin Bella se lève, s'habille et s'en aille, sans aucune promesse de lendemain. Ce n'était d'ailleurs leur genre ni à l'un ni à l'autre.
"Mais de quoi est-ce que vous avez bien pu parler autant ?" aie-je demandé à Nick. "De tout et de rien ! De tout surtout..." Je n'ai pas pu en savoir plus, mais j'ai eu des indices.
Il avait faim, ce qui en soi était déjà insolite, et s'est offert de me payer à bouffer au Deli's du coin. Tout le repas il m'a littéralement régalé d'anecdotes sur Pink Floyd, et sur les Stones. On a refait notre petit monde, discuté de la mort de Brian Jones, et de la manière dont Keith Richards avait pris la chose. Il en parlait comme si Keith s'était épanché sur son épaule. Presque sur un ton de confidence. On le sentait très concerné. Puis il m'a dit qu'il fallait qu'il y aille, qu'il avait une super idée de chanson qu'il ne voulait pas laisser filer. Je l'ai laissé en bas de chez lui, et suis retourné à ma dèche, mes articles et mes attentes.

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A cette époque, même sous la torture, je ne l'aurais jamais admis, mais j'ai toujours aimé Noël. Spécialement ici où les parcs et les rues sont couverts de neige. On a du mal à se dire que c'est cette même ville qui fond tous les étés sous une chaleur poisseuse. Même les plus modestes magasins sont décorés de vert, rouge et or. Toute l'imagerie à base de rênes, Old Santa, et tous accessoires afférents surgit un peu partout. Qui sa botte, qui son traîneau, sa hotte, son bonnet. Il flotte dans l'air un parfum de miracle et de vin chaud. Des blacks au coin des rues ressuscitent avec bonheur des vieux standards de doo wop, les orchestres de l'Armée du Salut autour de leurs chaudrons à oboles massacrent avec une rigueur toute militaire les classiques de saison, des chorales d'enfants s'assemblent sous de grands sapins clignotants et chantent des cantiques d'un autre âge et d'un autre continent. J'aime Noël. J'aime cette ville à Noël, et j'ai la preuve que le Père Noël aussi s'y sent bien, d'humeur généreuse.

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Rentré chez moi après mon "déjeuner" avec Nick, j'ai reçu le coup de fil que je n'espérais plus : celui de Barry Kramer, le rédacteur en chef de Creem. Il avait lu les articles que je lui avais envoyés, avait jeté un œil à mon modeste fanzine, et "était bien tenté de m'essayer". Moi pendant ce temps-là je ne quittais pas des yeux la couverture de leur dernier numéro qui traînait là, par terre. On y voyait Bowie, et une pléiade d'autres dieux du rock, plus ou moins titrés, plus ou moins adulés ou en forme, mais que des vrais, des authentiques rockers. Et Kramer, à l'autre bout du fil m'ouvrait la porte du temple. Il voulait me rencontrer et me demandait si je pouvais me rendre à Detroit dans les jours à venir.
Cette année-là, j'ai passé Noël au paradis de l'automobile.

...



Publié par GonzoBonzo à 15:12:41 dans Fictions | Commentaires (0) |

Cyberpunk's not dead ! | 01 juin 2006

Est-ce qu'avoir la vie dure est le destin naturel de toute étiquette se rattachant au rock, qui lui non plus n'en fini pas de mourir à ce qu'on dit.

Comme Alan Freed, qui en 52 est sensé avoir lancé l'expression "rock'n'roll", c'est à Gardner Dozois, alors rédacteur en chef de Asimov SF Magazine, qui revient la gloire discrète et contestable de ce collage de mots pour le moins contre-nature : cyberpunk.

L'expression en tout cas fait mouche. Normal, Dozois l'a piquée dans une nouvelle de Bruce Bethke, datée de 1980 et tout simplement intitulée Cyberpunk.

Toutefois lorsqu'en 1981, Sterling publie dans Interzone ce qu'il considère comme le manifeste du cyberpunk, un article intitulé New Science Fiction, pas une seule fois le mot n'apparaît.

Logique, ils ne sont pas encore les Cyberpunks. Ils ne le deviendront d'ailleurs qu'à leur corps défendant. En revanche ils sont énervés, ils en veulent, ils bouillonnent d'idées baroques et de théories fumeuses, ils se considèrent en état de siège et ils ne supportent tout simplement pas les diktats de l'édition. Bref, ils sont jeunes !

Comme ce ne sont encore que des petits cons arrogants, ils ne se lassent pas de compisser une SF endormie où les mêmes clichés éculés sont répétés à l'envi. En revanche ils élèvent un culte flatteur autour d'une poignée d'auteurs choisis : Harlan Ellison pour son goût de la provocation, Samuel Delany pour sa puissance visionnaire, Norman Spinrad et sa propension au foutage de merde, Michael Moorcock et ses élans rock, et surtout, plus que tous les autres J.G Ballard, la plus radicale et la plus ouverte de leurs influences. Des auteurs qui n'ont eu peur ni de l'expérimentation, ni de l'implication politique. Des auteurs qui ont des choses à dire. En quête de vérité. Une définition qui correspond aussi à ce collectif de jeunes branleurs.

Ils ont la hargne. Ils ont l'attitude aussi. Déclarations fracassantes et formules à l'emporte pièce comme "clairvoyance technologique" ou "acuité conceptuelle". Leur écriture est engagée, leur fiction évoque une guérilla urbaine. Les critères de qualité et d'esthétique qu'ils s'imposent les font osciller entre le brûlot et la choucroute caramélisée. La ration de guerre et la fondue au chocolat. Mais au fond qu'importe, ils essaient, ils sont dans l'urgence. Ils sont en mission.

Dehors la technologie envahit le quotidien. Bill Gates, un binoclard à tête d'œuf est sur le point de sortir un truc qui va révolutionner la planète : Windows 1.0. Au pied des buildings de Wall Street des traders, (forcément) républicains et pétés d'oseille, délaissent les écouteurs de leurs walkmans Sony™ et la cassette de Thriller qui va avec le temps de passer un coup de fil sur leur Motorola dynaTAC TM 8000X©. A deux pas de là, en remontant Broadway sur quelques blocs, des mômes écoutent sur leurs tout nouveaux ghetto blasters les sons bricolés de l'autre côté de l'East River sur des platines pourries avec de vieux disques rayés.

C'est une décennie de fric, de fracture sociale avec des vrais morceaux de misère abjecte dedans. Le soir les rues se remplissent de freaks mi travelos, mi keupons qui courent le fix. Autour de Central Park la fumée des braseros que les homeless ont allumés dans l'espoir futile de faire reculer de quelques mètres le froid glacial de l'hiver importune le yuppie au Motorola qui s'est rentré, là-haut, dans son 200 m² de la 5ème Est. Les flics venus les déloger en urgence n'auront pas le temps de s'arrêter en chemin pour empêcher le viol collectif d'une jeune noire. Pas grave, elle est noire. 911 Is A Joke, comme le chantera plus tard Public Enemy.

La fiction de nos jeunes auteurs colle remarquablement à l'ère du temps. Contes tristes d'une société qui s'est déjà engagée dans un himmelman en dessous du plafond qui la conduira inévitablement au crash. Des décombres de l'explosion sortira la prose bricolo de joyeux anars, inégalement doués, mais qui tous raconteront l'histoire du suicide de l'Humanité.

Il faudra attendre 1984 et la sortie du Neuromancien de Gibson pour que l'assimilation se fasse. Ce nouveau collage de mots insolite, est un peu comme un précipité des préceptes du "Mouvement". Magie, technologie, un peu des deux et ni l'un ni l'autre, quoiqu'il en soit après l'immense succès du Neuromancien l'étiquette va coller pour de bon, sans que ni Gibson, ni Sterling, ni Shiner ne fassent beaucoup d'effort pour s'en débarrasser. C'eût été vain de toute manière. Et puis il faut bien le dire, l'expression est flatteuse. Bien trouvée. Elle leurs rend assez bien justice. Cyber, oui, indubitablement, avec leurs implants neuraux, leurs hackers, leurs réalités virtuelles, mais punks surtout. Débine, défonce, défiance du capitalisme, envie de faire exploser les carcans. Ils ne sont pas si loin du nihilisme présumé d'un Richard Hell, ou d'un Johnny Thunder qui était capable "d'arracher la défaite des mâchoires de la victoire" comme le disait de lui Wayne Kramer. La révolte des Cyberpunks répond si bien à celle des groupes de l'époque : les Voidoids, Dead Boys, Germs, Ramones et autres Dead Kennedys. Que d'ailleurs leur fiction colle si parfaitement à la musique de villes dont aucun n'étaient originaires (sauf Rucker qui a suivi ses études à New York) atteste du timing idéal de leur écrits.

Mais tout comme le Rocket To Russia des Ramones à sonné, dans une certaine mesure, le glas du punk US, Neuromancien, a forcé les Cyberpunks à assumer le rôle qu'on voulait bien leur faire tenir. Anarchistes, fouteurs de merde, nihilistes, anti-humains, autant de clichés de seconde main qui les ont tous mis, à un moment donné, sur la touche, pendant que la grande machine éditoriale reprenait à bon compte le baroque de leurs univers pour en livrer une version light, sans cholestérol, et surtout sans danger. Et toute une horde de tâcherons de s'atteler dès lors à une SF Hi-Tech en carton qui n'est au mouvement originel que ce que Billy Idol fût au punk.

Les Cyberpunks ont payés le prix de leur jeunesse. En colère mais naïfs, déterminés mais peu avisés, jeunes quoi ! ils sont tombés dans le piège tendu pour eux par la Grosse Machine. Et cela c'était inévitable. Reste toutefois, qu'à bien y regarder, remarquablement peu d'entre eux se sont reniés. Le genre s'est galvaudé jusqu'au ridicule, mais les convictions qui animaient cette bande de jeunes aspirants écrivains au début des années 80, elles, sont restées les mêmes.

Preuve en est, cette Identification des schémas que livre aujourd'hui celui qui reste le plus génial de leurs vétérans. Alors on peut bien ricaner (et moi le premier) des excès de vanité de ceux qui furent les Cyberpunks, mais au final, dehors, rien n'a vraiment changé en vingt ans. C'est toujours la guerre contre le même système et si l'on a l'impression que rien ne bouge, c'est peut-être qu'il est temps pour nous de se demander où sont passés les combattants.



Archives - Août 2004



 


Publié par GonzoBonzo à 12:22:49 dans Science fiction | Commentaires (1) |

Vraie fausse référence | 01 juin 2006

La trilogie Ā


de A.E Van Vogt







Alfred Elton Van Vogt est un auteur à la fois très culte, et très méprisé. A raison dans les deux cas, mais sans doute exagérément, là encore dans les deux cas.

Culte parce qu'il fût l'un des piliers de l'Astounding Stories de John Campbell, et que son influence, spécialement en France, est indéniable.

Méprisé, parce qu'outre un prénom inassumé, Van Vogt a partagé avec Lafayette Ron Hubbard une prédilection marquée pour l'image du surhomme. Prédilection qui l'a conduit à suivre durant de nombreuses années le fondateur de la scientologie dans ses errements, au détriment de sa propre carrière littéraire. Ce choix lui coûtera son public et l'estime de certains de ses confrères.

Par conséquent, c'est une indifférence relative et polie qui accueillit la nouvelle de sa mort début 2000.

La Trilogie du Ā est exemplaire de ce qu'est l'œuvre de Van Vogt. Trois livres qui s'ils ne suffisent pas à résumer toute sa carrière, en illustrent parfaitement tous les paradoxes.

Pardon d'avance d'être aussi direct mais, écrit respectivement en 1945 et 1948, Le Monde des Ā et les Joueurs du Ā sont deux romans parfaitement exécrables.

Bien qu'auréolés de la flatteuse réputation d'être à l'origine de l'engouement du public français pour la science fiction (car engouement il y eût, figurez-vous !), et malgré une traduction de Boris Vian, ses deux premiers volumes sont tout à la fois mal écrits, mal construits et idéologiquement suspects.

Abusant du concept fumeux de "fixed-up stories" dont il revendique fièrement la paternité, Van Vogt, se contente de rattacher entre elles plusieurs nouvelles parues dans Astounding pour livrer l'improbable histoire de Gilbert Gosseyn, zélateur de la philosophie Ā, embringué dans un complot alien absurde qui vise à la domination de la Terre, pour des raisons somme toute assez obscures.

Tout commence pour Gosseyn lorsque, prêt à participer aux Jeux de Machine qui doivent désigner les meilleurs non-A pour les plus hautes fonctions, il découvre qu'il n'est pas celui qu'il pensait être. C'est sa maîtrise du Ā qui lui permet d'admettre facilement cette nouvelle réalité.

Le fameux Ā, ou non-A, est une doctrine dite "non-aristotélicienne", et qui fonde son approche du monde sur la nécessité de dépasser le stade du mot, pour pénétrer dans celui du concept. En résumé, "la carte n'est pas le territoire". Il faut ainsi s'éveiller à la vraie nature des choses, pour mieux s'adapter à leur réalité. Une réalité forcément changeante.

Tout entière basée sur la partition plutôt fantaisiste des réactions en "thalamiques" (animales) ou "corticales" (raisonnées), la philosophie Ā, se propose de débarrasser l'Homme d'une émotivité qui nuit à la clarté de son raisonnement. C'est là que réside toute la force de Gilbert Gosseyn. Mais lorsqu'il apprend qu'il dispose, en plus, d'un "cerveau second", du rang d'esprit supérieur il se trouve promu à celui de surhomme.

Entre incohérences de récit flagrantes, raccourcis flemmards et absence quasi-totale de structure, Van Vogt slalome sans même la grâce d'un style enlevé dans l'enchevêtrement d'une intrigue palotte. Sortant son récit d'impasses invraisemblables par de grossières manœuvres de feuilletoniste, on souffre le martyr à suivre son héros robotique, plein de lui-même, gavé de sa philosophie de Reader's Digest.

Si on pourrait s'amuser à la rigueur d'une réputation plus qu'usurpée de classiques fondateurs, on ne pardonne pas au Monde des Ā et aux Joueurs du Ā une fascination malsaine pour le thème du surhomme.

Relativement peu cultivé (en regard d'un Asimov par exemple), Van Vogt a été très impressionné par les thèses de la sémantique générale d'Alfred Korzybski, discipline fourre-tout, certains diront complète, mais drastiquement structurée par la pensée de son créateur.

Mal interprétée, et livrée à l'approximation d'esprits moins brillants qui voient dans sa simple lecture la preuve qu'ils ne sont peut-être pas si médiocres que ça, elle offre un terreau favorable à de regrettables débordements sectaires.

Un mélange des genres qui ouvre grand la porte à des escroqueries morales du type de la dianétique de Hubbard. Contemporaine des Ā elle défend un credo assez voisin à base de soi-disant épanouissement personnel et de condescendance à l'égard des non-initiés.

Cette dianétique, Van Vogt ne tardera pas à la servir d'un prosélytisme fétide.

Ainsi ce Gosseyn déshumanisé et monobloc, qui confond discipline de pensée et absence d'émotion, tient plus du SS que du maître zen. En cela il est le prototype même du scientologue.

Mais ces deux premiers tomes furent bel et bien à l'origine du marché de la SF en France. Tout d'abord, comme le prouve cette traduction signée Boris Vian, une tocade branchouille d'intellos Rive Gauche toujours prêts à se jeter sur tout ce qui venait des Etats-Unis, la science fiction a su ensuite trouver son public.

D'autre part, cette trilogie nous offre un témoignage intéressant de l'évolution du genre. En effet, il va s'écouler plus de trente ans avant que Van Vogt ne revienne à son univers non-aristotélicien. Le cas n'est pas inédit, loin de là, mais le parcours de l'auteur, et de l'homme, l'est lui, nettement plus.

Lorsqu'il reprend la plume pour La fin du Ā, Van Vogt est à des années lumières du quadragénaire suffisant mis en orbite par un succès alors bien établit. C'est au contraire un homme cabossé par la vie, qui a encaissé de rudes coups. Son engagement auprès d'Hubbard, même s'il ne l'a pas suivi sur la voie sectaire, l'a coupé de son public. Durant plus de dix ans, il n'a pas écrit une seule ligne, et il mettra plusieurs années à émerger de nouveau. Aucune de œuvres qu'il écrira après 1963 ne lui apporteront de nouveau l'immense renom qui avait été le sien.

Cette Fin du Ā quant à elle, est bien à prendre au pied de la lettre, et c'est avec un bonheur étonnant que l'on reprend les aventures de Gilbert Gosseyn. Ou plutôt celles de celui que Van Vogt ne lasse pas d'appeler malicieusement Gosseyn Trois, un clone de secours accidentellement réveillé.

La troisième incarnation de son héros immortel va l'aider à détruire le mythe qui s'est constitué autour des deux premiers volets de la série. Et ce minutieusement et avec une ironie discrète mais ravageuse. Gosseyn Deux, le protagoniste originel des premiers tomes, y fait figure de vieux con pontifiant (ce qu'au fond il a toujours été), alors que Numéro Trois se débat comme il peut dans des situations toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Van Vogt s'amuse à le confronter à des problèmes où la philosophie non-A ne lui est d'aucun secours. Livré aux plus "thalamiques" de ses réactions, il en vient même s'autoriser quelques émois quand une Reine Mère libidineuse qui en veut à son corps lui fait s'apercevoir que, tout surhomme qu'il est, il n'en est pas moins puceau.

Dramatiquement conscient des critiques qui ont été formulées au fil des ans à l'encontre du Monde des Ā et des Joueurs du Ā, Van Vogt joue avec tous les clichés et tous les paradoxes de son personnage, le transformant en benêt surdoué. Certains des monologues intérieurs de Trois sont tout bonnement hilarants. Sa manie de conceptualiser à outrance la plus petite action le rend ridicule, mais, enfin, sympathique.

Ce dernier volet, tant attendu des fans de par le monde, est plus un enterrement qu'une fin. Débarrassé par les ans et les galères de cette foi naïve en la science qui l'avait habitée jadis, Van Vogt fait amende honorable en faisant oublier ses dérives idéologiques, et en réglant une fois pour toute son compte à son héros le plus connu, mais aussi le plus détestable.

La fin du Ā suffit presque à effacer la médiocrité confondante de ses deux prédécesseurs. Il permet en tout cas de réhabiliter un classique très largement surestimé, tout du moins sur le plan de ses qualités littéraires intrinsèques.

Ce sera presque le dernier baroud d'honneur pour A.E Van Vogt, qui après avoir signé un ultime roman disparaîtra le 26 janvier 2000, grandement diminué par la maladie d'Alzheimer. Il sera mort avec le siècle, aux portes même du futur qu'il avait passé tant de temps à imaginer.

Archive - février 2004


 



Publié par GonzoBonzo à 12:12:31 dans Livres | Commentaires (0) |

Fiction 1.1 : Waiting for the man | 01 juin 2006


Bien avant que les amateurs du genre ne le transforme en une sorte de Kabaa sacrilège, le Gas Chamber était surtout un bar pas terrible où s'entrecroisaient les acharnements à ne rien faire de velléitaires dans mon genre.

On a parlé de "pépinière de la scène rock du cru". En fait c'est surtout qu'il y avait là tellement de branleurs rassemblés qu'il était inévitable que, de tout ça, émerge de temps à autres un projet qui tienne vaguement la route. La loi du nombre jouait pour nous. L'avidité et le manque de discernement des directeurs artistiques des maisons de disques faisaient le reste. Si un tel bouclard est devenu un lieu de pèlerinage pour ceux qui n'ont pas connu cette époque c'est fortuit. Mais au fond, logique.

J'y traînais souvent alors. Pas autant que je l'ai dit par la suite, mais assez tout de même. En fait le choix était cornélien pour moi en ce temps-là. En fin de mois je n'avais tout simplement plus assez d'argent pour picoler et acheter des cachetons. C'était l'un ou l'autre, et les effets des pilules étant plus cataclysmiques, et surtout plus durables rapport qualité/prix, la défonce l'emportait souvent. Pourtant j'étais là le soir où Nick a rencontré Bella.

C'était un 20 décembre, j'étais raide mais je comptais sur la venue prochaine du Père Noël pour me renflouer, et surtout Nick jouait avec ses Ambassadors. On ne le dit pas, parce que ça entretient la légende, mais dès leurs débuts les Ambassadors avaient été un putain de groupe. Ils dépassaient de la tête et des épaules le reste des habitués de la scène du Gas. Pas parce qu'ils jouaient mieux, non, mais parce qu'ils avaient ce truc que les autres n'ont pas. Cet état de grâce un peu magique. La conscience de leur propre destruction peut être ? Quelque chose de funeste en tout cas. Avec son allure de dandy affamé sorti des poubelles, Nick avait cette manière de tenir la mort à distance quand il était sur scène. Ça générait tout autour de lui comme une bulle qui nous protégeait nous aussi des outrages du temps, raison pour laquelle nous étions si nombreux à fréquenter ses concerts. On savait aussi que ça ne durerait pas. Ça n'en rendait l'exercice que plus beau.


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Nick était un splendide animal de scène, mais il était notablement inculte. Même en rock. Ce qui m'a toujours consterné. D'accord il connaissait les morceaux, mais rien de la vie de leurs auteurs. Les "à côtés" de l'intéressaient pas. C'était bien-sûr totalement sacrilège à mes yeux de jeune fanzineux qui versait dans l'excès inverse (un effet collatéral de mon incapacité à jouer du moindre instrument sans doute). Je dois donc être le seul à avoir reconnu Bella ce soir-là.

Elle était dans un coin de la salle, plutôt à l'écart. Elle avait beaucoup changé par rapport aux photos. La mode du moment ne la mettait pas vraiment en valeur non plus. Je me rappelle même m'être fait la réflexion qu'elle avait passé l'âge de fréquenter ce genre d'endroit. Elle devait avoir quoi ? Quarante ? Quarante-cinq ? En fait j'ai appris plus tard qu'elle était supposée n'en avoir que trente-deux, mais elle faisait plus. Elle payait à crédit les excès de ses belles années à Londres, où elle avait été la muse de Stones, de Bowie, de Roxy Music, du Floyd. A tort ou à raison, on lui avait prêté des liaisons avec Lennon, Keith Richards, Brian Eno, Ray Davis, Hendrix. En fait on lui avait prêté des liaisons avec à peu près tout le monde. C'était "la fragrance d'une époque" comme je l'ai écrit un jour. Un joli parfum que faisait tourner l'odeur de pissotière et de dégueulis de vinasse du Gas Chamber. Malgré des efforts désespérés pour paraître à la page – ou peut-être justement à cause de ça – je me suis senti un petit peu désolé pour elle de la voir là, marchander sa dose de brown à un de ces travelos de l'Avenue B qui venaient parfois faire un peu de revente chez nous quand le tapin ne rapportait plus assez.

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Après le concert, comme toujours, je suis allé voir Nick. On a discuté de choses et d'autres, et à la fin de Bella, qu'il m'a demandé de lui montrer depuis la coulisse. Même lui, la connaissait. De réputation au moins. Je l'ai prévenu qu'elle avait sérieusement morflé, qu'il ne fallait pas qu'il s'attende à voir la beauté candide qui avait posé sur toutes ces photos. Mais comme il n'en avait vu aucune, ça ne semblait pas le déranger. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il avait su voir dans cette femme en cours d'usure et qui m'avait échappé. Elle était toujours là devant sa bière sans mousse, avec ce pétard de cheveu impitoyable dont on devrait dans les années 80 la désastreuse prolifération à Rod Stewart. Son cuir était flambant neuf, son collant impeccablement déchiré et ses bottes trop chères. Ses joues étaient trop creuses, ses yeux cernés à faire peur, son teint atrocement livide. On ne remarquait finalement plus chez elle que ce qui avait été. Et avec les années, j'ai compris que c'est justement ça qu'avait vu Nick. Et qu'il avait instantanément aimé.

A l'âge qu'on avait à l'époque, on est encore assez présomptueux pour s'imaginer que connaître la vie de quelqu'un vous offre un sésame suffisant pour vous imposer à lui. Et puis après tout, elle était chez nous ! C'est pour ça que je n'ai pas sourcillé quand Nick m'a demandé de la lui présenter.

Elle n'a d'abord pas vraiment réagi parce qu'elle était en manque. Une drôle de pudeur – ou un sursaut de bon sens – avait dû l'empêcher d'aller se fixer dans les chiottes. Elle a acquiescé d'un geste vague quand je l'ai appelée par son prénom, et a certainement oublié le mien immédiatement. Je ne suis pas certain qu'elle ait tout de suite retenu celui de Nick non plus, mais lorsqu'elle l'a vu une envie a fait surface dans l'eau de son regard. Comme la reconnaissance de quelque chose de familier. Qu'elle était d'ailleurs peut-être venue chercher ce soir là ? Sûrement même. Lui semblait comme happé par elle. Déjà.

Drôle d'endroit pour un coup de foudre vous dites-vous ? Exact. Et vous avez raison, ce n'en était pas un. Ceux qui l'ont écrit affabulent, romancent. Les murs crasseux tapissés de journaux et de posters tâchés, le sol de béton peint qui glissait tant quand il était inondé de bière, la lumière radine et trop jaune, la petite estrade branlante pompeusement promue au rang de scène, le Gas était un environnement trop chiche pour l'éclosion d'une romance. Non ! Dès ces premières secondes nous étions dans le grand ballet de la prédation. Une pratique bien plus conforme aux us de la maison en somme.

Les deux m'ont vite oubliés. Nick s'est assis en face de Bella, et ils ont commencé à discuter. Tout de suite. De tout et de rien, et surtout de tout.


...


 


Publié par GonzoBonzo à 11:10:03 dans Fictions | Commentaires (0) |

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