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Brian Wilson : L'ange a tué mon rêve… | 01 juin 2006

Smile c'était un fantasme, c'est maintenant une épopée. Mieux, une odyssée. Littéralement. Trente-sept ans pour enfin voir le jour. Presque le temps pour Ulysse de revenir deux fois à Ithaque. Et s'ils furent plus intérieurs, les tourments que Brian Wilson eût à traverser n'en furent pas moins sombres.

Comme l'a dit Nick Kent, les fins heureuses dans le rock sont plutôt rares, et si il y avait bien un dossier que l'on croyait hermétiquement clos, plombé d'une chape de malédiction c'était bien celui-ci.

En 1966, en sortant Pet Sounds, Brian Wilson, avec le concours presque fortuit des Beach Boys, prouve au monde que la pop music peut aussi être de l'art. Chaque morceau de l'album est un petit bout d'arc en ciel acidulé couché dans le vinyle.

Comme il ne tourne plus depuis fin 64 pour cause de dépression nerveuse, l'aîné des frères Wilson mène une vie de grand ado attardé, protégé du monde extérieur par sa femme Marylin, et quelques fidèles. Brian a cette drôle d'hygiène de vie psychédélique du L.A de 66. Le LSD lui a fait voir Dieu, il fume beaucoup d'herbe, se gave d'amphètes, mais s'adonne à la méditation, ne conduit pas bourré et picole peu. Amour, paix et bon cholestérol en quelque sorte. Il compense en se recherchant désespérément auprès de sa famille l'affection qui lui refuse ce parâtre qui l'a mis au tapin dès 61 et qui jalouse son génie. Et sa famille c'est toujours et encore les autres Beach Boys.

Seul à son piano, qu'il a planté dans un bac à sable au milieu de son salon, il tente de retranscrire des mélodies que lui seul entend. Compositeur lumineux, arrangeur obsessionnel, il écrit des micro-symphonies de quelques dizaines de secondes qu'il agence avec une science de l'alchimie unique. Une science qu'il a dénommée "musique modulaire". Ses morceaux naissent ainsi, comme autant de puzzles impossibles, truffés jusqu'à la dernière seconde de leurs trois minutes réglementaires de trouvailles philosophales.

Si ses visions laissent parfois les autres Beach Boys perplexes, spécialement Mike Love qui ne comprend pas pourquoi il faudrait abandonner une formule gagnante à base de grosses bagnoles, de filles en bikinis et de planches de surf, ils ont jusque-là toujours fini par se ranger à ses arguments.

Malgré un accueil mitigé du public, Pet Sounds est un chef d'œuvre insurpassable que Brian Wilson va pourtant surpasser l'année même de sa sortie avec un seul morceau : Good Vibrations. Chanson ébauchée lors des sessions de Pet Sounds et qu'il pense d'abord fourguer à un groupe de Rythm n' Blues, il va ensuite la retravailler durant six mois d'essais en studio exténuants. Le résultat en vaut la peine et Brian sait maintenant comment créer le successeur de Pet Sounds.

S'adjoignant les services d'un jeune parolier, Van Dyke Parks, le leader des Beach Boys travaille d'arrache pied, plus convaincu que jamais qu'il doit livrer au monde un disque lumineux, radieux. Qui rendra heureux ceux qui l'écouteront.

Le duo qu'il forme avec Parks fonctionne tout d'abord à merveille. En phase avec la poésie un peu étrange de ce dernier, les squelettes de mélodies sur lesquels viendront se greffer plus tard les fameux blocs d'arrangements modulaires, s'empilent rapidement. Derek Taylor, l'attaché de presse du groupe, commence à lâcher un peu partout que Brian Wilson est sur le point de donner naissance au meilleur disque de pop jamais réalisé. Mais lorsque de retour d'une tournée européenne les autres membres du groupe écoutent les premières bandes, ils sont consternés. Mike Love somme Parks d'expliquer l'un des vers d'une des chansons. Il en est incapable, la dispute dégénère et le parolier est débarqué du projet. Même Carl et Dennis, les frères de Brian, sont dubitatifs.

Tiraillé entre la cohésion de cette cellule familiale dont il a désespérément besoin et l'album qu'il aspire à faire, Brian va s'enliser. Le syndrome est bien connu : il veut trop en mettre (comme moi avec cette putain de chronique que je suis en train de réécrire pour la cinquième fois). Changeant d'avis tous les jours quant aux arrangements des morceaux, il est incapable d'en finaliser un seul. Bourré d'acide, il passe de la dépression la plus noire à des vagues d'euphories qui, ni l'une ni l'autre, ne peuvent lui être d'un grand secours. La sortie de l'album, qui devait d'abord s'appeler Dumb Angel avant de devenir Smile, est retardée une première fois en décembre 66. Brian s'englue dans la paranoïa, a besoin d'être sans cesse rassuré, se mazoute dans un mysticisme de plage, est persuadé que Phil Spector veut lui arracher le secret de Smile et qu'il le fait suivre. Le délire culmine lors de la séance d'enregistrement de Mrs O'Leary's Cow, sous-titrée Fire, l'un des morceaux dédié aux éléments qui doit conclure l'album. En cabine tous arborent des casques de pompiers en plastique achetés dans un magasin de jouets. Ce jour là, une vague d'incendies ravage Los Angeles et un entrepôt voisin des studios Sunset Sound prend feu. Convaincu que les mauvaises vibrations dégagées par Fire sont la cause du sinistre, Brian Wilson essaie de brûler les bandes.

Le coup de grâce arrive en juin 1967 lorsque les Beatles sortent Sgt Pepper's Lonely Heart Club Band. Les Fabs ont une fois de plus coiffés les Beach Boys sur le poteau, et Brian Wilson au fond du panier, abandonne Smile qui va maintenant pouvoir devenir le disque fantôme le plus mythique de l'histoire du rock. En consolation, les fans pourront se mettre sous la dent Smiley Smile, une spirale descendante vers la névrose hâtivement assemblée sur les décombres des derniers mois.

Sorties des bandes masters survivantes, sont nées au cours des décennies suivantes des dizaines de versions pirates, toutes labellisées "vraie version originalement authentique de l'album promis juré craché les autres versions c'est tout rien que de la merde". C'est même devenu une sorte de jeu pour les fans d'élaborer son Smile. Le puzzle de la mort en 12 000 pièces. Personne de toute façon n'est là pour les contredire puisque Brian Wilson s'est enfoncé dans la folie. Trop de bulles d'acide sont restées coincées dans ses synapses (du moins celles qu'il lui restent). Couché dans son lit à se défoncer aux calmants en boulottant des pots de crèmes glacées il s'est transformé en un barnum fleuri de 150 kilos, jusqu'à ce que le Dr Eugène Landy, sorte de gourou-psy vaguement escroc – très californien au fond – ne finisse contre toute attente à lui faire remonter la pente. Doucement. Tout doucement.

Ce sera finalement la rencontre en 1995 avec un groupe de faiseurs méticuleux, les Wondermints, qui va remettre le projet sur les rails. Fans de Brian Wilson l'osmose se fait naturellement, et lorsque l'année dernière, Van Dyke Parks se laisse convaincre de remettre le couvert, on aboutit – Ô Miracle ! – en ce beau mois de septembre 2004 à l'arrivée dans les bacs du Smile, le seul, le vrai.

Ah ouais ? Le vrai ?

Bien malin celui qui pourrait affirmer que la présente résultante est bien conforme à ce que Brian Wilson avait en tête en 1967. Qu'a-t-il bien pu surnager dans le brouet de neurones liquéfiés qu'était devenu son cerveau ? Qu'a laissé la reconstruction opérée par Landy, qui a tiré la chasse sur vingt ans de névroses et a remis en place, après filtrage, tout ce qui tenait encore vaguement debout.

Quelques morceaux, comme le très fétide Do You Like Worms ?, ont fait les frais de la résurrection. D'autres étaient apparus dans des versions plus ou moins expurgées sur divers album des Beach Boys – Surf's Up, Cabinessence, ou Heroes and Villains – et ont subit un sérieux relooking. Même Good Vibrations est repassé au marbre, ce qui n'est certainement pas la meilleure chose qui lui soit arrivée. L'album que l'on écoute aujourd'hui n'est pas, et ne pourra jamais être celui que son auteur nous destinait en 67. Impossible de faire abstraction de ce que Wilson à traversé. L'homme qui chante aujourd'hui a 61 ans. Ça s'entend. La voix n'est plus la même. Elle a donné en route. La diction aussi a changé. C'est celle d'un retraité qui s'est fait refaire le clapoir, et qui du coup fait parfois chuinter les "S" et vous postillonne dans le nez sur les "P".

Evidemment la plupart des fans hardcore détestent. Mais au fond pour eux le problème, c'est que Brian Wilson vient de leur tuer un rêve. Celui de cet absolu inaccessible, puisque prisonnier à jamais du cerveau vidangé de son géniteur. Ce qu'ils détestent c'est l'idée d'avoir passé des heures à fantasmer leur Smile, et de voir qu'au final, ce n'est qu'un disque. Mais quel disque ! Pardon ! Malgré tout ses défauts, et il en a, Smile est bien ce qu'il devait être : un disque qui rend les gens heureux. Heureux de voir que la bonne musique est sans mode. Heureux de voir que Brian Wilson est revenu d'entre les morts. Heureux de voir qu'il est heureux. Qu'au final, il a vaincu.

Ouais Brian, t'as tué mon rêve. Mais tu veux que je te dise ? Et ben t'as rudement bien fait !



Archives - Septembre 2004



Publié par GonzoBonzo à 17:52:47 dans Musique | Commentaires (3) |

Ni dieu, ni maître… | 01 juin 2006

La Cigale chantera-t-elle tout l'été ?

de Francois Dibot



 


Revoilà la SF de barricade, qui hisse le drapeau noir. Sous les pavés, la page. Les Editions Libertaires annoncent dès le départ la couleur dans une intro, qui tient presque du tract, et qui nous est adressée depuis "Quelque part dans les maquis de la résistance à l'intolérable". Nous sommes en Anarchie, et, avec une jubilation militante, on y souhaite encore au capitaliste de crever la gueule ouverte. Bien plus que rafraîchissant, c'est finalement assez salutaire.

Très impliqué dans la vie associative, François Dibot fait partie de ces hommes qui tentent de faire vivre leurs idéaux au quotidien, et qui pense qu'il fût un temps où la science fiction était une littérature bien plus engagée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Doù pour tenter d'y remédier, ce court recueil.

Tout d'abord on est agréablement surpris par l'excellente présentation de l'ouvrage. Couverture soignée, nombreuses et belles illustrations intérieures. Loin des canons de la littérature libertaire, qui maquette généralement à la photocopieuse, on est ici dans l'amour du livre, et c'est déjà suffisamment notable pour être salué comme il se doit.

Une science fiction, donc, au service d'idéaux. Société plus égalitaire, plus respectueuse de l'humain, moins – beaucoup moins – asservie aux lois d'un marché qu'on nous présente à tort comme l'état naturel des rapports humains. Une science fiction, au fond, qu'un esprit chagrin pourrait qualifier d'un autre âge, mais qui n'est hélas que bien trop en phase avec le nôtre. Car c'est presque vers la prospective que lorgne François Dibot. Chacune de ces six nouvelles s'axe autour d'une extrapolation – souvent à peine outrée – de notre futur proche. Privatisation de l'éducation pour Je mets les pieds dans le plat de mon père, très joli récit autour de la transmission du savoir, et de l'absolue nécessité de sa gratuité (à tous les points de vue), corporatisme avec G-8, parlementarisme clientéliste avec 49-3, etc...

Fiction au service des idéaux, mais hélas parfois aussi en service commandé, comme c'est le cas pour ces deux dernières nouvelles, où Dibot pêche un peu par excès de militantisme. La finesse de sa plume et la richesse généreuse de sa langue ne suffise pas à faire primer l'histoire sur la démonstration. Car on préfèrera, et de loin, le renoncement évoqué dans Je mets les pieds dans le plat de mon père, la poésie à façon de Jeu ou la perfidie lasse de La Femme à venir est un homme ! On préfère Dibot dans l'évocation, car sa prose s'y prête. Délicatement travaillée, comme le ferait un artisan, elle sert bien mieux son propos ainsi. Plane alors, comme le parfum un peu sucré de la pourriture d'une société en décomposition. Et pourtant, pourtant, François Dibot se refuse au désespoir. "Même quand il est trop tard, il n'est jamais trop tôt !". La Cigale chantera-t-elle tout l'été ? sert une cause, et le clame haut et fort dès son préambule. C'est sans doute pourquoi on ne parvient jamais vraiment à se dire qu'on lit un recueil de nouvelles comme les autres, avec ce que cela implique de bon et de mauvais. Mauvais, car il devient difficile de dissocier l'homme et l'œuvre, du combat, spécialement quand il verse dans la didactisme. Bon, parce que sa cause, est notre cause, et qu'en se refusant à ne jouer que les pythies, François Dibot mets plus dans ces quelques pages que bien des auteurs n'en mettent dans toute une œuvre.

Archives - décembre 2005


 


Publié par GonzoBonzo à 17:47:42 dans Livres | Commentaires (0) |

Chronique Express 2 | 01 juin 2006

L.G.M

de Roland C.Wagner


Roland C.Wagner s'étonnait l'autre jour qu'on persiste à voir essentiellement dans L.G.M un clin d'oeil à Martiens, Go Home !. C'est gonflé de sa part de le demander, mais pas exagéré.

Pour commencer, L.G.M est truffé de références, parmi lesquelles le coup de chapeau à Fredric Brown n'est que la plus évidente. Heinlein est aussi largement convoqué. Que ça soit par l'évocation du destin comique qu'a connu En Terre etrangère, devenu le roman culte de la génération flower power, mais aussi via son personnage principal qui évoque furieusement celui de Marionnettes Humaines.

Les plus pervers n'auront pas, non plus, loupé les références appuyées à Jimmy Guieu, l'inénarrable papa des Petits Gris, avec lequel Wagner a d'ailleurs co-écrit l'ultime numéro de la collection Anticipation du Fleuve Noir*.

De ce joyeux foutoir qui bordélise avec enthousiasme les références de l'Âge d'Or (et plus justement du plaqué or en ce qui concerne Jimmy Guieu), Roland C.Wagner ressort avec un roman résolument punk. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est finalement Jello Biaffra qui fini par emménager dans le bureau ovale - curieux destin pour le chanteur d'un groupe qui s'appelait les Dead Kennedys -. Mais comme toujours chez Wagner, la lecture se fait à plusieurs niveaux. Derrière la pochade et la satire, il agite les idées et nous parle de la peur de l'autre, de la manipulation des médias et ouvre sur la quasi mystique de l'imaginaire.

Moins fouteur de merde que La Saison de la sorcière (prochainement réédité chez J'ai Lu), mais plus binairement jouissif L.G.M. est un roman qui ressemble finalement bien à son auteur : irrévérencieux, subversif et érudit.



* authentique.

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Publié par GonzoBonzo à 15:30:26 dans Chroniques express | Commentaires (1) |

Chronique Express 1 | 01 juin 2006

Fugues

de Lewis Shiner



Il y a indubitablement cousinage entre le rock et la SF. Toutefois, s'il leur arrive de flirter en cousin / cousine, c'est assez rarement une réussite. En l'occurrence Lewis Shiner a tout bon ! Pour le fan de rock, la simple lecture de Fugues est un régal absolu. De l'exactitude des sources à la perfection du choix des albums, c'est tout simplement un bonheur. Sa description du Swinging London finissant est parfaite, pour ne rien dire des séances de Smile, l'album fantôme de Brian Wilson (présentons plutôt les choses ainsi, tant les autres Beach Boys n'étaient tellement pour rien dans le coup...). Mais réduire Fugues à cela serait une erreur. Shiner a su cerner avec une sensibilité extrême la psychologie de son personnage. Avec ce quadragénaire mal grandit, on pense immanquablement à Haute Fidélité, mais lui fait mouche là où Nick Hornsby reste dans l'anecdotique, prisonnier de sa littérature du superficiel. Aux antipodes d'une sorte de Journal de Bridget Jones au masculin, ce splendide petit roman fait vibrer la corde sensible ; c'est peut-être celle de la Gibson SG qui figure sur la couverture, mais en tout cas elle sonne diablement juste.

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Publié par GonzoBonzo à 15:26:44 dans Chroniques express | Commentaires (0) |

Fiction 1.3 : Waiting for the man | 01 juin 2006


Soudain je faisais le métier le plus cool du monde, pour le journal le plus cool du monde, avec les journalistes les plus cool du monde. En fait je n'étais pas loin d'être le rock critic débutant le plus cool du monde. Creem c'était plus une petite bande qu'autre chose. La rédaction tenait du n'importe quoi, surtout qu'à l'époque Lester Bangs y travaillait encore. On était tous des passionnés, mal payés, mais payés quand même, et on menait une vie géniale. On travaillait aussi beaucoup. Les sept premiers mois de 1976, j'ai énormément bougé : L.A, Boston, Philadelphie, Houston, Frisco. Je revenais de temps en temps à la maison, quand un groupe que je devais interviewer y faisait étape, mais le plus souvent je n'y restais que quelques heures, et chaque fois que j'ai eu l'occasion d'y passer un peu plus de temps, je n'ai jamais pu croiser Nick. Mais je prenais des nouvelles. De loin.
Apparemment, lui et Bella étaient ensemble maintenant. Par ailleurs les choses avaient commencé à bouger pour les Ambassadors. Wax Works, un petit label indépendant distribué par une grosse major les avaient repérés et signés. Ils avaient enregistré leur premier album pour une poignée de cacahouètes, et faisaient la tournée des campus pour le vendre.
Bien évidemment, je l'avais écouté. Il s'ouvrait sur une chanson que s'appelait "She Fucked My Brain Up", "Elle m'a baisé le cerveau"... Putain que je déteste ce genre de clichés !
Nick en tout cas semblait sur une autre planète. En sept mois, pas une nouvelle. Tout le monde me disait que ça roulait pour lui. Qu'il avait l'air heureux. Bien. Qu'il avait changé. Evolué.
Dans ce genre de situation, il y a toujours des choses qu'on ne dit pas, mais qu'on entend quand même si on veut bien se donner la peine d'avoir l'ouïe assez fine. C'étaient ces choses-là qui m'inquiétaient.


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Je pensais me prendre quelques jours au début de l'été, mais on m'a envoyé suivre les Ramones en Angleterre tout le mois de juillet. Là-bas, j'ai réussi à magouiller avec les maisons de disques pour prendre, à leur frais, le pouls de la scène punk qui émergeait tout juste. Je suis revenu au pays un mois plus tard que prévu dans, aussi bizarre que ça puisse paraître, les bagages des Stones qui venaient faire un peu de promo.
Ça me permit de faire une belle interview, et de prendre une solide biture avec Keith Richards. Le groupe venait de prendre ses quartiers au Waldorf Astoria, et j'étais dans sa suite, quand d'un coup, au beau milieu d'une bouteille, il me fait comme ça :
― Au fait mec, j'ai entendu que dire que Bella traînait ses guêtres dans les parages depuis quelques temps ?
― Exact !" Un peu étonné qu'elle surgisse là au détour de la conversation. "Alors c'est vrai ce qu'on dit Keith ? Que t'étais avec elle à une époque ?".
― Ah non ! J'ai fait plein de conneries jusque là, mais pas celle-ci", m'a-t-il répondu, avec sa voix plus traînante que jamais, et d'ajouter, "J'ai déjà assez d'emmerdes comme ça sans avoir à me mettre dans les pattes de ce genre de femelle.
― Et c'est quel genre justement ?
― Ben... quand j'ai connu Bella, elle traînait avec Brian, et ils ont été ensemble à un moment donné. C'était avant qu'il ne parte au Maroc et qu'on le vire. Ensuite je l'ai vu avec Nick Drake, avec qui elle a été jusqu'en 71, quelque chose comme ça, juste avant qu'il ne commence à vraiment lâcher la rampe. Avant je sais aussi qu'elle a été avec Peter Green, à la fin des années 60, juste avant qu'il ne quitte Fleetwood Mac et se barre dans son trip chrétien. Mais son grand amour secret, ça a été Syd Barrett. Ils étaient ensemble presque depuis les débuts du Floyd, jusqu'à un peu avant que les autres ne finissent par oublier de l'appeler.
― Mais...
― Ouais, je sais, elle avait un timing serré.
― Non, c'est pas ça, c'est...
― Ce que tu veux dire c'est qu'elle aime les gars plutôt doués ?
― Euh...
― Elle aime les écorchés vifs surtout, on dirait. Mais ces gars là, c'est pas une fille comme Bella qu'il leur faut. C'est pas bon pour eux.
― Tu veux dire...
― ...Rien ! Rien dire de plus que ce que j'ai dit. Ni plus, ni moins.

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Cette conversation m'est longtemps restée en tête, et j'y pensais encore lorsque j'ai enfin revu Nick et Bella.
Dans la foulée des Ramones et des groupes anglais qu'ils avaient influencés et qui débarquaient chez nous, les choses bougeaient de plus en plus. Cette scène punk rock que je connaissais par cœur devenait le truc le plus chaud du moment et Kramer m'a plus ou moins officiellement sacré spécialiste du genre et demandé d'être une sorte de correspondant permanent pour le journal. Du coup j'ai réintégré mon petit studio de la 17ème Est, et j'ai commencé à bosser par correspondance.
La tournée des facs des Ambassadors leur avait fait vendre assez d'albums pour que Wax Works les renvoie en studio pour la suite. Je me suis donc invité à l'une des sessions. En vieux pote. Le fameux studio était un petit sous-sol suréquipé des quartiers Sud. Lorsque je suis rentré dans la cabine de mix, j'ai retrouvé là la faune habituelle qui venait s'entasser pour s'en mettre plein les oreilles et plein le nez. Le groupe enregistrait et personne n'a vraiment fait attention à moi. Sauf Bella.
La métamorphose était saisissante.
C'était comme si l'atmosphère si particulière de notre petit milieu l'avait enfin imprégnée. Je me suis fait la réflexion que c'était pour elle comme une sorte de retour à la case départ. Elle avait déjà connu ça à Londres: les débuts prometteurs, les frémissements de succès, les nouveaux amis. Les anciens aussi. Ceux qui disparaissent. Mais ça semblait lui réussir. Ça ressemblait pour elle à une promotion à l'envers. Elle avait bien meilleure mine, son regard avait retrouvé de cette vivacité qui vous alpaguait sur ses clichés londoniens. Elle s'était remplumée aussi. Sans aller jusqu'à dire qu'elle faisait "saine", elle n'avait plus rien du zombie avec un singe sur l'épaule d'il y avait encore quelques mois. Même ses fringues ridicules s'étaient amalgamées au décor. Elle ne détonait plus dans le tableau. Au contraire, elle semblait presque survoler tout ça d'un coup d'aile irréel qui la plaçait au-dessus de la mêlée suante qui s'agglutinait dans les 10m² libres que laissait la console.
Difficile de dire si elle était contente ou pas de me voir. J'ai cru lire dans ses yeux comme une appréhension, mais peut-être que se sont les années qui m'ont fait prendre mes fantasmes pour la réalité. En tout cas, elle m'a accueilli chaleureusement. Après tout ça faisait des mois que je me faisais l'avocat des Ambassadors dès que j'en avais l'occasion. Elle a miraculeusement réussi à dégager un vide sanitaire autour de nous, repoussant les crevards encore un peu plus loin dans des recoins insoupçonnés du studio, et m'a dit qu'elle était contente que je sois là, qu'elle avait bien pensé à m'inviter mais que les journées passaient si vite, et que tout s'était enchaîné dans une telle folie. J'ai dit que je comprenais, et en un sens c'était vrai. Pour meubler la gêne de ne pas avoir grand-chose à nous dire, elle a tourné vers les gars un regard mère poule. J'ai suivi le mouvement.
Les garçons avaient changés eux aussi. Ils jouaient mieux. Plus fort, plus vif, plus incisif. Ils avaient gagné en assurance sans avoir encore perdu leur spontanéité. Ils vivaient un état de grâce. Ephémère bien sûr, mais il n'en savaient encore rien. Même séparés d'eux par vingt centimètres de verre, je sentais la tension qui s'était installée entre eux. Les egos, les jalousies, l'argent, les filles. La gestation d'un avenir en flammes. Tout ce qui allait les faire imploser tôt ou tard mais qui, pour l'instant, était le carburant qui les faisait avancer. J'ai vu ça des centaines de fois depuis.
Il était évident que j'assistais à l'enregistrement d'un grand album. Et Nick incarnait ça mieux que tout le reste. Plus que jamais il était le ciment du groupe. Son âme. Son ingrédient secret. C'était lui qui composait tous les morceaux, qui emmenait les autres à l'assaut du monde. Lui qui prenait tout sur lui. Et pour tout ça, je dois dire qu'il payait le prix. Et comptant avec ça.
Je n'aurais pas su dire alors si quelque chose s'était cassé en lui. Et même aujourd'hui, maintenant que tout ça fait partie de l'histoire, je serais toujours bien incapable d'avoir là-dessus un avis définitif, car il nous reste quelques grandes chansons en témoignage. Seraient-elles toutefois aussi grandes sans "les à-côtés" comme les auraient appelés Nick ? Il avait l'air fatigué. En équilibre, poussé trop vite en avant par son destin. Il s'usait. Et la came n'arrangeait rien. Ça crevait les yeux, mais s'en a été choquant lorsque, l'enregistrement du morceau fini, il est venu contrôler sa prise en cabine. En soi la démarche était ridicule, Nick avait des oreilles en carton et était incapable de juger de la qualité d'un mix. Dès l'instant qu'on l'entendait, et qu'on entendait sa guitare, ça lui suffisait. Mais la célébrité a ceci d'agaçant qu'elle vous fait vous comporter comme quelqu'un de célèbre. Il est allé directement embrasser Bella, et là, comme ça, l'un à côté de l'autre, il m'ont fait l'effet d'un système de siphon. Comme si la vitalité de l'un était passée à l'autre.
Lorsqu'il m'a vu, il m'a fait le grand jeu : on se tombe dans les bras, on se demande des nouvelles, on est des amis, des frères d'armes, etc. J'ai tout de suite détesté cette complicité bidon. Et j'ai tout de suite su aussi que si j'avais toujours été le petit fanzineux qu'il avait connu au début, j'aurais été dans le coin oubliette du studio, avec les pique-snifettes et les pousse-mégots. Mais voilà, journaliste à Creem c'était quelque chose, j'avais moi aussi fait mon trou. J'étais toujours fréquentable. Ça m'a fait de la peine, parce que j'aurais cru Nick au-dessus de ça.
Les Ambassadors sont entrés à leur tour et ont été cool avec moi. Jesse a fait le malin auprès de la galerie, Josh, le batteur est allé direct à la console pour regarder bosser le producteur, quant à Dino, leur bassiste de l'époque, il s'est rapidement éclipsé dans les chiottes, pour n'en revenir que dix minutes plus tard, incapable de tenir le tempo. Ce qui a mis fin à la séance du jour.

...


 


Publié par GonzoBonzo à 15:23:14 dans Fictions | Commentaires (0) |