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Smile c'était un fantasme, c'est maintenant une épopée. Mieux, une odyssée. Littéralement. Trente-sept ans pour enfin voir le jour. Presque le temps pour Ulysse de revenir deux fois à Ithaque. Et s'ils furent plus intérieurs, les tourments que Brian Wilson eût à traverser n'en furent pas moins sombres.
Seul à son piano, qu'il a planté dans un bac à sable au milieu de son salon, il tente de retranscrire des mélodies que lui seul entend. Compositeur lumineux, arrangeur obsessionnel, il écrit des micro-symphonies de quelques dizaines de secondes qu'il agence avec une science de l'alchimie unique. Une science qu'il a dénommée "musique modulaire". Ses morceaux naissent ainsi, comme autant de puzzles impossibles, truffés jusqu'à la dernière seconde de leurs trois minutes réglementaires de trouvailles philosophales.
Tiraillé entre la cohésion de cette cellule familiale dont il a désespérément besoin et l'album qu'il aspire à faire, Brian va s'enliser. Le syndrome est bien connu : il veut trop en mettre (comme moi avec cette putain de chronique que je suis en train de réécrire pour la cinquième fois). Changeant d'avis tous les jours quant aux arrangements des morceaux, il est incapable d'en finaliser un seul. Bourré d'acide, il passe de la dépression la plus noire à des vagues d'euphories qui, ni l'une ni l'autre, ne peuvent lui être d'un grand secours. La sortie de l'album, qui devait d'abord s'appeler Dumb Angel avant de devenir Smile, est retardée une première fois en décembre 66. Brian s'englue dans la paranoïa, a besoin d'être sans cesse rassuré, se mazoute dans un mysticisme de plage, est persuadé que Phil Spector veut lui arracher le secret de Smile et qu'il le fait suivre. Le délire culmine lors de la séance d'enregistrement de Mrs O'Leary's Cow, sous-titrée Fire, l'un des morceaux dédié aux éléments qui doit conclure l'album. En cabine tous arborent des casques de pompiers en plastique achetés dans un magasin de jouets. Ce jour là, une vague d'incendies ravage Los Angeles et un entrepôt voisin des studios Sunset Sound prend feu. Convaincu que les mauvaises vibrations dégagées par Fire sont la cause du sinistre, Brian Wilson essaie de brûler les bandes.
Sorties des bandes masters survivantes, sont nées au cours des décennies suivantes des dizaines de versions pirates, toutes labellisées "vraie version originalement authentique de l'album promis juré craché les autres versions c'est tout rien que de la merde". C'est même devenu une sorte de jeu pour les fans d'élaborer son Smile. Le puzzle de la mort en 12 000 pièces. Personne de toute façon n'est là pour les contredire puisque Brian Wilson s'est enfoncé dans la folie. Trop de bulles d'acide sont restées coincées dans ses synapses (du moins celles qu'il lui restent). Couché dans son lit à se défoncer aux calmants en boulottant des pots de crèmes glacées il s'est transformé en un barnum fleuri de 150 kilos, jusqu'à ce que le Dr Eugène Landy, sorte de gourou-psy vaguement escroc très californien au fond ne finisse contre toute attente à lui faire remonter la pente. Doucement. Tout doucement.
Bien malin celui qui pourrait affirmer que la présente résultante est bien conforme à ce que Brian Wilson avait en tête en 1967. Qu'a-t-il bien pu surnager dans le brouet de neurones liquéfiés qu'était devenu son cerveau ? Qu'a laissé la reconstruction opérée par Landy, qui a tiré la chasse sur vingt ans de névroses et a remis en place, après filtrage, tout ce qui tenait encore vaguement debout.
Archives - Septembre 2004

Publié par GonzoBonzo à 17:52:47 dans Musique | Commentaires (3) | Permaliens
Revoilà la SF de barricade, qui hisse le drapeau noir. Sous les pavés, la page. Les Editions Libertaires annoncent dès le départ la couleur dans une intro, qui tient presque du tract, et qui nous est adressée depuis "Quelque part dans les maquis de la résistance à l'intolérable". Nous sommes en Anarchie, et, avec une jubilation militante, on y souhaite encore au capitaliste de crever la gueule ouverte. Bien plus que rafraîchissant, c'est finalement assez salutaire.
Publié par GonzoBonzo à 17:47:42 dans Livres | Commentaires (0) | Permaliens
Roland C.Wagner s'étonnait l'autre jour qu'on persiste à voir essentiellement dans L.G.M un clin d'oeil à Martiens, Go Home !. C'est gonflé de sa part de le demander, mais pas exagéré.
* authentique.
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Publié par GonzoBonzo à 15:30:26 dans Chroniques express | Commentaires (1) | Permaliens
Il y a indubitablement cousinage entre le rock et la SF. Toutefois, s'il leur arrive de flirter en cousin / cousine, c'est assez rarement une réussite. En l'occurrence Lewis Shiner a tout bon ! Pour le fan de rock, la simple lecture de Fugues est un régal absolu. De l'exactitude des sources à la perfection du choix des albums, c'est tout simplement un bonheur. Sa description du Swinging London finissant est parfaite, pour ne rien dire des séances de Smile, l'album fantôme de Brian Wilson (présentons plutôt les choses ainsi, tant les autres Beach Boys n'étaient tellement pour rien dans le coup...). Mais réduire Fugues à cela serait une erreur. Shiner a su cerner avec une sensibilité extrême la psychologie de son personnage. Avec ce quadragénaire mal grandit, on pense immanquablement à Haute Fidélité, mais lui fait mouche là où Nick Hornsby reste dans l'anecdotique, prisonnier de sa littérature du superficiel. Aux antipodes d'une sorte de Journal de Bridget Jones au masculin, ce splendide petit roman fait vibrer la corde sensible ; c'est peut-être celle de la Gibson SG qui figure sur la couverture, mais en tout cas elle sonne diablement juste.
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Publié par GonzoBonzo à 15:26:44 dans Chroniques express | Commentaires (0) | Permaliens
Soudain je faisais le métier le plus cool du monde, pour le journal le plus cool du monde, avec les journalistes les plus cool du monde. En fait je n'étais pas loin d'être le rock critic débutant le plus cool du monde. Creem c'était plus une petite bande qu'autre chose. La rédaction tenait du n'importe quoi, surtout qu'à l'époque Lester Bangs y travaillait encore. On était tous des passionnés, mal payés, mais payés quand même, et on menait une vie géniale. On travaillait aussi beaucoup. Les sept premiers mois de 1976, j'ai énormément bougé : L.A, Boston, Philadelphie, Houston, Frisco. Je revenais de temps en temps à la maison, quand un groupe que je devais interviewer y faisait étape, mais le plus souvent je n'y restais que quelques heures, et chaque fois que j'ai eu l'occasion d'y passer un peu plus de temps, je n'ai jamais pu croiser Nick. Mais je prenais des nouvelles. De loin.
Apparemment, lui et Bella étaient ensemble maintenant. Par ailleurs les choses avaient commencé à bouger pour les Ambassadors. Wax Works, un petit label indépendant distribué par une grosse major les avaient repérés et signés. Ils avaient enregistré leur premier album pour une poignée de cacahouètes, et faisaient la tournée des campus pour le vendre.
Bien évidemment, je l'avais écouté. Il s'ouvrait sur une chanson que s'appelait "She Fucked My Brain Up", "Elle m'a baisé le cerveau"... Putain que je déteste ce genre de clichés !
Nick en tout cas semblait sur une autre planète. En sept mois, pas une nouvelle. Tout le monde me disait que ça roulait pour lui. Qu'il avait l'air heureux. Bien. Qu'il avait changé. Evolué.
Dans ce genre de situation, il y a toujours des choses qu'on ne dit pas, mais qu'on entend quand même si on veut bien se donner la peine d'avoir l'ouïe assez fine. C'étaient ces choses-là qui m'inquiétaient.
Cette conversation m'est longtemps restée en tête, et j'y pensais encore lorsque j'ai enfin revu Nick et Bella.
Dans la foulée des Ramones et des groupes anglais qu'ils avaient influencés et qui débarquaient chez nous, les choses bougeaient de plus en plus. Cette scène punk rock que je connaissais par cœur devenait le truc le plus chaud du moment et Kramer m'a plus ou moins officiellement sacré spécialiste du genre et demandé d'être une sorte de correspondant permanent pour le journal. Du coup j'ai réintégré mon petit studio de la 17ème Est, et j'ai commencé à bosser par correspondance.
La tournée des facs des Ambassadors leur avait fait vendre assez d'albums pour que Wax Works les renvoie en studio pour la suite. Je me suis donc invité à l'une des sessions. En vieux pote. Le fameux studio était un petit sous-sol suréquipé des quartiers Sud. Lorsque je suis rentré dans la cabine de mix, j'ai retrouvé là la faune habituelle qui venait s'entasser pour s'en mettre plein les oreilles et plein le nez. Le groupe enregistrait et personne n'a vraiment fait attention à moi. Sauf Bella.
La métamorphose était saisissante.
C'était comme si l'atmosphère si particulière de notre petit milieu l'avait enfin imprégnée. Je me suis fait la réflexion que c'était pour elle comme une sorte de retour à la case départ. Elle avait déjà connu ça à Londres: les débuts prometteurs, les frémissements de succès, les nouveaux amis. Les anciens aussi. Ceux qui disparaissent. Mais ça semblait lui réussir. Ça ressemblait pour elle à une promotion à l'envers. Elle avait bien meilleure mine, son regard avait retrouvé de cette vivacité qui vous alpaguait sur ses clichés londoniens. Elle s'était remplumée aussi. Sans aller jusqu'à dire qu'elle faisait "saine", elle n'avait plus rien du zombie avec un singe sur l'épaule d'il y avait encore quelques mois. Même ses fringues ridicules s'étaient amalgamées au décor. Elle ne détonait plus dans le tableau. Au contraire, elle semblait presque survoler tout ça d'un coup d'aile irréel qui la plaçait au-dessus de la mêlée suante qui s'agglutinait dans les 10m² libres que laissait la console.
Difficile de dire si elle était contente ou pas de me voir. J'ai cru lire dans ses yeux comme une appréhension, mais peut-être que se sont les années qui m'ont fait prendre mes fantasmes pour la réalité. En tout cas, elle m'a accueilli chaleureusement. Après tout ça faisait des mois que je me faisais l'avocat des Ambassadors dès que j'en avais l'occasion. Elle a miraculeusement réussi à dégager un vide sanitaire autour de nous, repoussant les crevards encore un peu plus loin dans des recoins insoupçonnés du studio, et m'a dit qu'elle était contente que je sois là, qu'elle avait bien pensé à m'inviter mais que les journées passaient si vite, et que tout s'était enchaîné dans une telle folie. J'ai dit que je comprenais, et en un sens c'était vrai. Pour meubler la gêne de ne pas avoir grand-chose à nous dire, elle a tourné vers les gars un regard mère poule. J'ai suivi le mouvement.
Les garçons avaient changés eux aussi. Ils jouaient mieux. Plus fort, plus vif, plus incisif. Ils avaient gagné en assurance sans avoir encore perdu leur spontanéité. Ils vivaient un état de grâce. Ephémère bien sûr, mais il n'en savaient encore rien. Même séparés d'eux par vingt centimètres de verre, je sentais la tension qui s'était installée entre eux. Les egos, les jalousies, l'argent, les filles. La gestation d'un avenir en flammes. Tout ce qui allait les faire imploser tôt ou tard mais qui, pour l'instant, était le carburant qui les faisait avancer. J'ai vu ça des centaines de fois depuis.
Il était évident que j'assistais à l'enregistrement d'un grand album. Et Nick incarnait ça mieux que tout le reste. Plus que jamais il était le ciment du groupe. Son âme. Son ingrédient secret. C'était lui qui composait tous les morceaux, qui emmenait les autres à l'assaut du monde. Lui qui prenait tout sur lui. Et pour tout ça, je dois dire qu'il payait le prix. Et comptant avec ça.
Je n'aurais pas su dire alors si quelque chose s'était cassé en lui. Et même aujourd'hui, maintenant que tout ça fait partie de l'histoire, je serais toujours bien incapable d'avoir là-dessus un avis définitif, car il nous reste quelques grandes chansons en témoignage. Seraient-elles toutefois aussi grandes sans "les à-côtés" comme les auraient appelés Nick ? Il avait l'air fatigué. En équilibre, poussé trop vite en avant par son destin. Il s'usait. Et la came n'arrangeait rien. Ça crevait les yeux, mais s'en a été choquant lorsque, l'enregistrement du morceau fini, il est venu contrôler sa prise en cabine. En soi la démarche était ridicule, Nick avait des oreilles en carton et était incapable de juger de la qualité d'un mix. Dès l'instant qu'on l'entendait, et qu'on entendait sa guitare, ça lui suffisait. Mais la célébrité a ceci d'agaçant qu'elle vous fait vous comporter comme quelqu'un de célèbre. Il est allé directement embrasser Bella, et là, comme ça, l'un à côté de l'autre, il m'ont fait l'effet d'un système de siphon. Comme si la vitalité de l'un était passée à l'autre.
Lorsqu'il m'a vu, il m'a fait le grand jeu : on se tombe dans les bras, on se demande des nouvelles, on est des amis, des frères d'armes, etc. J'ai tout de suite détesté cette complicité bidon. Et j'ai tout de suite su aussi que si j'avais toujours été le petit fanzineux qu'il avait connu au début, j'aurais été dans le coin oubliette du studio, avec les pique-snifettes et les pousse-mégots. Mais voilà, journaliste à Creem c'était quelque chose, j'avais moi aussi fait mon trou. J'étais toujours fréquentable. Ça m'a fait de la peine, parce que j'aurais cru Nick au-dessus de ça.
Les Ambassadors sont entrés à leur tour et ont été cool avec moi. Jesse a fait le malin auprès de la galerie, Josh, le batteur est allé direct à la console pour regarder bosser le producteur, quant à Dino, leur bassiste de l'époque, il s'est rapidement éclipsé dans les chiottes, pour n'en revenir que dix minutes plus tard, incapable de tenir le tempo. Ce qui a mis fin à la séance du jour.
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Publié par GonzoBonzo à 15:23:14 dans Fictions | Commentaires (0) | Permaliens
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