Selon une affiche de l'UNI récemment collé sur les murs des campus, il paraîtrait que l'Extrême Gauche détruit l'Université. C'est pour répondre à cette déclaration fallacieuse que nous avons décidé de rédiger cet article. En effet, il nous paraît évident qu'affirmer que l'Extrême Gauche détruit la Fac relève soit de la bêtise, de l’insuffisance intellectuelle, de l'inculture et de la déficience mentale de l'UNI en terme d'analyse et de réflexion sur l'humain et les processus sociaux, soit de la mauvaise fois partisane, caractéristique des pseudo idéologues de ce syndicat étudiant acoquiné aux jeunesses de l'UMP. Dans tout les cas, cette propagande idéologique, qu'elle soit directement manipulatrice, ou qu'elle soit le reflet d'une représentation du monde erronée car trop autocentrée, constitue un moyen de détourner l'attention qui pourrait être portée aux acteurs et aux processus réels qui détruisent véritablement l'Université.
Dans un premier temps, il convient de s'entendre sur ce qu'est fondamentalement l'Université, sur le rôle et la fonction inhérente à cette institution vis-à-vis de la société. A la base, l'Université est une institution dont le but est essentiellement scientifique. C'est un centre de production de connaissances, de recherches et de découvertes, sans autre motif ni fonction que l'exploration des mécanismes de la nature, de la vie, de l’humain et de la société. L'Université en tant que telle doit disposer d'un statut d'indépendance intellectuelle totale envers tout élément pouvant parasiter cette production d'une connaissance véritable. C'est à dire qu'elle ne doit être soumise à aucune contrainte extrascientifique, qu'elle soit économique ou idéologique. Ensuite, la connaissance produite au sein de l'Université entre en interaction avec le reste du corps social. De ce fait, elle peut entraîner un ensemble de transformations sociétales d’ordres techniques, culturelles, sociales, économiques, ou politiques. A partir de cette réflexion, deux positions peuvent alors être identifiées. La première consiste à concevoir l'Université comme une institution chargée de répondre aux besoins de la société à travers l'accompagnement du développement du système en place. L'Université constitue ici une instance de professionnalisation, en charge de la formation de spécialistes pour répondre aux besoins sociaux de renouvellement professionnel. Dit autrement, c'est une usine à cadres au service d'un appareil technobureaucratique, dont la fonction consiste en la reproduction de l'ordre social établit. C'est, à peu de choses près, la conception qu'a l'UNI de l'Université. La seconde position considère l'Université comme une institution qui a pour but de développer une connaissance vraie. Cet impératif suppose par conséquent, comme il a été précédemment expliqué, une indépendance totale de la recherche et de l'enseignement.
Depuis plus de 30 ans, les gouvernements s'acharnent inlassablement à détruire ce statut d'indépendance intellectuelle de l'Université, en la subordonnant de plus en plus aux contraintes de l'économie de marché. Les prétextes que l'Etat avance pour justifier sa politique sont en général un ensemble d'arguments pompeux tels que: le déficit budgétaire, la récession économique, la crise, la réalité du marché. Or, quand on réfléchit sur les dépenses étatiques en ce qui concerne, par exemple, la multiplication des dispositifs de polices, de répression et de surveillance généralisée, on comprend qu'il ne s'agit pas tant de déficit mais bien plus de priorités d’ordres politiques. La récession ou la crise ne sont utilisées qu’à titre de prétextes, pour appuyer une politique de crétinisation et de répression. Loin de contribuer à la mise en place d’un réel statut d’autonomie, ces réformes marquent de plus en plus la soumission du savant au politique, de la connaissance à l’idéologie. Il n’est ainsi pas anodin de constater l’activité de tendances politiques subversives, opposées à l’idéologie des groupes sociopolitiques dominants, lorsque ceux-ci tentent de s’approprier le monopole de la production du « savoir légitime ». Ces mouvements tentent de défendre une dimension éminemment critique de la connaissance Universitaire contre son asservissement au projet de société définit par l'élite dominante. La subordination de l’Université à l’idéologie politique de la domination et à l’économie de marché est directement génératrice de formes de résistances, et entraîne de manière logique le réveil des tendances politiques antagonistes à l’ordre établit. A la fin des années 60, Herbert Marcuse soutenait déjà ce propos :
« Ce qui apparaît aujourd’hui comme une « politisation » externe de l’Université par des éléments radicaux relève, en réalité – comme si souvent dans le passé – de la dynamique interne, « logique », de l’enseignement : la connaissance se traduit en réalités, les valeurs humanistes en conditions humaines d’existence. (…) Par le refus de la liberté d’action politique à l’Université, on perpétue la coupure entre raison théorique et raison pratique, on restreint l’efficacité et le champ d’action de l’intelligence. »
(Herbert Marcuse, Vers la Libération, 1969)
Par conséquent, la destruction de l’Université ne peut être le fait de groupes subversifs tentant de sauvegarder, et désirant diffuser plus largement, la connaissance critique produite en son sein depuis plusieurs siècles déjà. Ces groupes ont en effet tout intérêt à ce que le savoir critique continue d’être transmis, afin d’assurer la reproduction sociale d’intellectuels critiques, plus enclins à la défense et la justification rationnelle de leur orientation politique. Cette destruction ne peut alors qu’être le fait d’acteurs sociaux pour lesquels la production d’un savoir véritable, c'est-à-dire critique, constitue une nuisance, un danger, parce qu’elle contient en son sein le potentiel d’anéantissement de leur monopole idéologique, de leur emprise sur le corps social. En effet, la connaissance critique fournit à ceux qui l’acquièrent l’intelligence de se défaire des perceptions réifiées, des réminiscences obscurantistes du discours dominant, afin de concevoir à la fois la possibilité de l’altérité, et la contingence de la réalité présente.
Pour conclure, ce que l’UNI entend par « l’Extrême Gauche détruit l’Université » signifie résistance de l’extrême gauche au processus de subordination de l’Université à l’économie de marché. C'est-à-dire que l’extrême gauche lutte en quelque sorte pour que l’Université remplisse sa mission de productrice de savoir véritable, objectif et critique, qui devient de moins en moins effective, du fait de la subordination idéologique à la fois externe, c’est à dire la relation clientéliste, et interne, du fait des facteurs sociaux, économiques et culturels inhérents aux processus de sélection au sein du corps enseignant. En effet, l’Université, malgré une période de « démocratisation » durant les 30 glorieuses, permettant l’accès aux enfants des classes ouvrières aux études supérieures, à toujours été une institution qui, sur le plan socioéconomique, était réservé aux enfants des classes supérieures, du fait, d’une part, de la nécessité de financement des études nécessitant un certain capital financier, et d’autre part, de la proximité socioculturelle de l’institution avec les milieux sociaux aisés. De ce fait, l’effet du processus de « démocratisation » ne fut que limité, les étudiants de milieux modestes, même s’ils disposaient de bourses d’études, se voyant bien souvent dans la nécessité de travailler en parallèle de leurs études, surtout dans le cadre d’études à long terme, pour s’autofinancer. De plus, moins bien dotés en capital culturel, ils partent à la base avec différence qualitative au niveau de l'éducation, qui ne favorise pas leur réussite face aux enfants de milieux aisés. Les réformes de l’Université s’insèrent alors, non dans une logique progressiste en terme d’égalité, mais dans une logique de reproduction socioéconomique des élites intellectuelles, techniques et politiques. Elles visent ainsi, que ce soit par le durcissement des processus de reproduction de classe sociale à l’Université, où par la subordination clientéliste, à garantir le monopole idéologique des classes dominantes en ce qui concerne la production d’un savoir « légitime » à caractère unidimensionnel. Elles signent ainsi la renonciation officieuse de l’Université à toute prétention de vérité, bien que les élites des groupes dominantes prétendront la garantir officiellement, afin de maintenir une forme de contrôle idéologique sur les groupes dominés. Si cela advient, l’Université aura trahi ses objectifs fondamentaux, à savoir, produire une connaissance critique véritable, et constituera alors définitivement, en tant qu’instance de légitimation de l’ordre établit, un dispositif et de contrôle social et de répression de l’intelligence. A ce moment là, effectivement, l’Extrême Gauche se devra de détruire l'université. Si tant est que l'on puisse encore l'appeler ainsi.
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Le capitalisme ne s’est toujours pas effondré du fait de sa capacité de mutation et d’intégration. Ce fait découle en partie de la capacité du groupe dominant à mobiliser les capitaux nécessaires et de l’habileté de ses réformateurs à modifier et à adapter la structure économique, sociale, psychologique et idéologique de la société afin de stabiliser l’ordre établit : il s’agit de modifier un ensemble de conditions qui n’affectent en rien la structure fondamentale de l’édifice, mais transforme un ensemble de composantes de celui-ci.
Les processus de modification et d’intégration sont en partie liés. Le système tolère l’ouverture en acceptant de reconnaître, sous certaines conditions, un ensemble d’interlocuteurs privilégiés, qui deviennent dans le cadre de la négociation, co-gestionnaires de l’ordre établit. Ce phénomène se constate dans les modèles de négociation syndicale entre patronat et ouvriers, mais également dans l’acceptation de certains partis politiques à la base anticapitalistes dans l’arène politique de la démocratie, sous condition d’en accepter les règles de fonctionnement.
L’opposition est absorbée sous certaines condition dans la structure de l’ordre établi, pour devenir partie de celui-ci et contribuer, intentionnellement ou non, à sa pérennité. Pour se faire, l’opposition doit accepter un ensemble de règles édictées par l’ordre établit, et renoncer, en partie ou totalement, à son radicalisme, afin de se poser en tant qu’institution représentative d’une fraction ou de l’ensemble des dominés, et donc en tant qu’interlocuteur privilégié du groupe dominant. La tolérance du radicalisme par le groupe dirigeant ne tient qu’à s capacité de mobilisation de capitaux (économiques, humains, matériels et intellectuels) contre l’éventuel triomphe de ce groupe antagoniste, sans quoi, il n’hésiterait pas à le détruire.
On distingue plusieurs formes d’intégration, que l’on peut regrouper en deux catégories : intégration économique, et intégration idéologique, qui se recoupent mais peuvent également se dissocier.
Les trente glorieuses furent la période phare de l’intégration économique. De manière stratégique, le groupe dirigeant concéda à la classe ouvrière une partie des avantages matériels et culturels issus des progrès techniques et d’organisation en terme de productivité. Cette concession avait en partie pour but de limiter, voire de briser l’influence des partis communistes sur le prolétariat, et à, en effet, permit la démobilisation généralisée de la classe ouvrière, la dissolution du mouvement ouvrier, et favorisa la montée de l’individualisme et de l’atomisation.
L’intégration idéologique, ensuite, consiste en l’adhésion des dominés à la cause des dominants. Elle se construit par l’emprise constante d’un ensemble d’institutions chargées des fonctions de contrôle et de reproduction de l’ordre social. Ces institutions sont, en général la Famille, l’Ecole, le Travail, (jadis l’Eglise et l’Armée, parfois le Parti et le Syndicat), bien qu’il puisse y avoir un ensemble d’éléments subversifs ayant échappé à ce conditionnement et au contrôle institutionnel dans les structures pré-citées. Ces institutions on en général la charge de construire la servitude volontaire, c'est-à-dire l’intériorisation des normes et valeurs émanant du groupe dirigeant par le sujet, et la défense de celle-ci contre toute atteinte à l’ordre établit. Il s’agit ainsi de construire la mobilisation du sujet, des sujets, de la société dans son ensemble, contre sa libération.
L’intensité de l’adhésion à l’ordre établit n’est pas la même chez les différents sujets. Elle va de la simple conviction à l’engagement pour sa défense et sa promotion : c’est le cas des mouvances citoyennistes, mais aussi fascistes.
Une crise profonde mettant en jeu la stabilité du système et sa capacité d’intégration (économique et sociale) peut briser cette adhésion chez de nombreux sujet constatant que ce système n’est plus en mesure de garantir les conditions d’un bonheur minimal. Cependant, pour éviter cela, outre la manipulation idéologique, il existe un certain nombre d’institutions et de dispositifs techniques de coercition et d’intimidation dont la fonction est de disposer le sujet à la servitude, contre sa volonté. C’est à se moment que le capitalisme finit d’opérer son glissement vers le fascisme.
Les intentions philanthropes de certains policiers ne doivent ainsi pas nous berner en ce qui concerne la fonction réelle de la police dans la société capitaliste. Cette fonction se révèle davantage lorsqu’elle est dépersonnalisée, lorsqu’elle est confiée des systèmes automatisés. La fonction principale de la police est de garantir la pérennité du processus d’appropriation, d’accumulation, de conservation et de redistribution du capital, suivant les règles édictées par l’ordre établit, la classe dirigeante. La protection des êtres n’intervient, dans la fonction de police, que dans la mesure où ceux-ci ne nuisent pas à ce processus. La police, dans le capitalisme, constitue ainsi le dernier rempart du groupe dirigeant contre sa destruction, mais ne peut suffire à elle seule à empêcher cette destruction, d’où la nécessité d’intégration idéologique et matérielle d’une importante part de la population dans l’économie capitaliste.
Publié par pensée-critique à 17:37:51 dans analyses et essais politiques | Commentaires (0) | Permaliens
Peut on réellement d’une élection démocratique
Taux d’abstention
Un taux d’abstention de près de 60 %, voilà qui devrait remette fondamentalement en cause la validité de ces élections, cependant il n’en est rien, et tout ce passe comme si la démocratie avait encore une fois triomphée. Un tel désintéressement politique devrait cependant nous questionner. C’est en effet le résultat le plus intéressant de ces élections. Devant le peu d’attention porté à ce résultat, voire l’hypocrite effarement et la crainte simulée de certains de ces chers politiciens, auquel ils répondent en s’interrogeant sur la manière dont ils vont pouvoir nous endoctriner, dont ils vont pouvoir, une fois de plus, nous berner, nous pouvons voir dans cette abstention massive un symptôme. Celui d’une perte de crédibilité croissante du système politique, d’une obsolescence avancée de celui-ci.
Cette abstention est le symbole du ridicule de la démocratie aujourd’hui, du ridicule de l’Europe, du ridicule de la politique classique, et de son spectacle médiatique, du ridicule de ses candidats. Il est ainsi bien évident que si elle était prise au sérieux, la démocratie aurait « fonctionnée », on se serait déplacé aux bureaux de vote. Encore faudrait il qu’elle soit. Cette abstention massive est le reflet de la blague politique et démocratique, elle est un rejet de la représentativité dans son ensemble : elle dit : « Rien dans la distribution des identités politiques connues n’est à même de répondre à l’urgence de la situation »
On sait depuis longtemps que l’implication politique est directement liée au niveau intellectuel et culturel, et par conséquent, dans de nombreux cas, au niveau de salaire : ainsi, on peut considérer que tous les plus riches de France et d’Europe ont voté, et que les plus pauvres ont été tenus éloignés des urnes, ce qui remet fortement en cause le score de la droite.
La droite, représentant officiel des riches, y trouve bien son compte et par là une nouvelle occasion de renforcer sa domination : d’une part, il est évident que cette dépolitisation engendrée par l’organisation de l’existence, du travail et de la société marchande lui garanti la main mise sur le capital (sous toutes ses formes), et assure ainsi la pérennité de sa domination sociale. Les plus riches développement une forte conscience de classe, et sont ainsi fortement mobilisés politiquement, tandis que les plus pauvres sont mis à la marge du savoir et du pouvoir, et reléguée aux simples fonction sociale de travailleur servile et de consommateur docile.
D’autre part, cette abstention, qui l’arrange bien, constitue une nouvelle opportunité de renforcer le contrôle social, et la mise en avant de l’idéologie dominante. « Si les gens ne votent pas, c’est parce q’ils ne sont pas assez intégrés, et donc, il faut favoriser l’intégration et promouvoir les valeurs de la république ». Implicitement cela signifie : ils échappent de plus en plus a notre contrôle et finiront par devenir dangereux pour nous, il est ainsi nécessaire de leur mettre davantage dans le crâne notre idéologie, afin qu’ils ne se révoltent jamais, qu’ils culpabilisent de ne pas avoir réussi dans une société qui (ne) garanti (absolument pas) l’égalité des chances.
Mais ce fort taux d’abstention tient également au déroulement de la campagne : Affiches et programmes qui arrivent à la dernière minute, pas le temps de réfléchir, d’en discuter, de se faire un avis. Quelle différence entre NPA et Front de Gauche, entre les deux listes écologistes, entre lepen, devilliers et dupont aignan. Beaucoup de votes au pif, de décisions prises au hasard dans l’isoloir. Voila qui remet sévèrement en cause le sérieux des votes, et la crédibilité de cette représentativité.
Cette élection constitue bien plus La Victoire des machines a fric.
Il n’y a pour cela qu’à regarder l’ordre du classement :
La droite « libérale » se retrouve bien évidemment majoritaire, puis vient la gauche molle, les écologistes, les nationalistes conservateurs, puis la gauche radicale. Cette élection reflète ainsi davantage la taille du porte monnaie des différents partis que l’expression d’une position et d’une réflexion construite de manière personnelle et autonome. Cette élection n’est que le reflet de la puissance numérique et financière des grosses machineries politiques, relative à leur capacité de mobilisation partisane et d’endoctrinement.
Les partis populaires, dont l’UMP, jubilent et déduisent des conclusions complètement hypocrites de leur victoire. Ils font comme si l’ensemble de la population avait participé à l’élection et en déduisent une adhésion forte à leur orientation politique. Derrière leur ironie mensongère se dissimule, comme précisé précédemment un message qu’ils n’ignorent pas : la perte de crédit de la démocratie représentative libérale bourgeoise. Mais l’ironie est le fort de ces parties de droite. Leur appellation est en elle-même une véritable moquerie : partis populaires : comme si ces partis favorisant ouvertement les riches représentaient avec leurs 20% de 40% le « peuple ». Bref ils construisent leur Europe Capitaliste avec une infime minorité de la population, celle qui la dirige effectivement. Il n’est point question de confiance envers une politique efficace à pallier la crise, simplement d’une classe continuellement consciente de ses intérêts et mobilisée pour les garantir, disposant de tous les outils financier, de communication, de coercition et de manipulation pour garantir sa victoire.
Le PS ne cesse de produire des analyses bidons de sa défaite, mais ne s’interroge pas sur les points essentiels : le tournant social libéral, une opposition peu flagrante au réformes en cours, voir un soutient à la politique de la droite, le passage de nombreux cadres à l’UMP, au gouvernement Sarkozy, et de l’autre coté, un opportunisme politique avéré que ce soit en ce qui concerne son durcissement à gauche auquel personne ne croit plus désormais, ou sont activité de terrain qui se limite à une présence massive à banderole déployée dans les cortèges de manifestation, bien qu’ils soient totalement absents des mouvement sociaux, sont autant de symptômes de sa déconfiture, de son manque de crédibilité.
Les écologistes, avec à leur tête Danny le Rouge, ex- leader 68ard opportuniste, adepte du libéralisme existentiel et du libertarisme réformiste, qui depuis des années à retourné sa veste et s’est mis au vert, qui a déclaré que l’écologie avait fait beaucoup plus de progrès sous le gouvernement sarkozy que sous n’importe quel gouvernement de gauche.
Requérant une adhésion toujours assez faible au niveau national, il semble que les partis écologistes recueillent un nombre de voies plus importantes au niveau transnational. En effet, le cadre de l’Europe semble plus adapté à une mise en œuvre de mesures écologiques, qui ne peuvent se faire réellement qu’a échelles globales. Les écologistes cherchent ainsi à récupérer une partie de l’électorat PS, les bobos radicalosceptiques conscients qu’il est nécessaire de changer l’orientation de cette société, mais désirant un changement pacifique et concerté entre les classes sociales antagonistes.
Le Front de gauche, c'est-à-dire le PCF et le parti de gauche. Une campagne importante et bien menée en terme de visibilité, de nombreuses affiches et flyers collés quelques mois avant les européennes, voilà de quoi incruster le front de gauche dans les esprits. Outres les fidèles du PCF qui constituent un électorat à peu près stable, le front de gauche bénéficie dans son résultat de l’apport du PG, parti de racollage actifs des déçus du PS. Dans un contexte d’élargissement constant des inégalités sociales, ou la partie faible de ce que l’on appelle « la classe moyennes » ne cesse de constater son déclassement, sans pour autant prendre la mesure de la situation, le PG maintient l’illusion d’un changement pacifique par la réforme, et attire les déçus du PS, naïfs adeptes de l’assistanat politique jugeant le NPA trop radical, et incompétent à gouverner. Le PG joue ainsi sur l’immaturité politique de la population (immaturité construite par l’organisation quotidienne de l’existence et de la société marchande) pour creuser son espace politique propre, apportant une touche de modernisme à un PCF devenu ringard aujourd’hui. Le Front de Gauche ne se démarque ainsi pas du dirigisme républicain caractéristique de la longe tradition des partis socialistes bureaucratiques et autoritaires.
Du stalinisme au citoyennisme, il n’y a qu’un pas. Le PCF n’a jamais cessé d’être un parti de cadres bureaucrates visant à devenir le monarque à la place du monarque, à malgré son tournant opportunistes face au déclin du bloc de l’est, continué sa déconfiture, et ne cesse de plonger, malgré un racolage actif de la jeunesse par des militants pseudo progressistes, magouilleurs, hypocrites, aux forts relents conservateurs, mais heureusement pas très intelligents.
Le Parti de Gauche de Mélenchon ? Que dire d’un parti fondé en un mois, et composé exclusivement de bureaucrates et d’apprentis bureaucrates issues de classes moyennes et supérieures, hypocritement philanthropes. Fondé à la va vite par ses cadres, ce parti laisse présager immédiatement ses bases technocratiques et autoritaires, tout vient du haut, la base exécute, point. Heureusement, les militants de base ne sont pas non plus très intelligents.
Il s’agit la de bases extrêmement malsaines pour un projet qui se veut socialiste et démocratique. On comprend à travers cet élitisme paragestionnaire de l’ordre établi pourquoi le NPA refusa toute alliance avec genre d’énergumènes.
Le NPA, très présent sur le terrain et à la TV, est certainement encore un parti trop jeune pour prétendre à mieux. Trop imprégné des réflexes de la LCR, le NPA éprouve des difficultés à s’émanciper du trotskisme pur, de la politique classique, et du spectacle médiatique. Piégé entre le radicalisme souhaité surtout à sa base et son intégration à l’arène de la démocratie institutionnelle, Le NPA se retrouve souvent dans une situation délicate, il gagne la crédibilité des uns en perdant celle des autres. Cette difficulté de choix, cette hésitation entre le radicalisme et la démagogie populiste constitue la base instable sur laquelle s’est lancée un NPA qui gagne progressivement en nombre, mais qui risque au tournant la crise interne : de scissionner ou de se dissoudre dans des forces politiques limitrophes, à sa gauche comme à sa droite. Ayant quelque peu mûri en ce qui concerne les questions environnementales et le contrôle social, le NPA reste malgré tout 60 ans à la traîne sur la critique radicale du capitalisme, se limitant trop souvent à ses seuls aspects socio économiques. Le NPA ne parvient toujours pas a se sortir du Mythe du Sauveur issu de la métaphysique judéochrétienne, aussi parient ils beaucoup trop sur Jésus Besancenot pour apporter la bonne parole partout ou il passe, que ce soit à la sortie de l’usine Renault ou chez Drucker. Le problème de la stratégie électorale est alors le suivant : très présent sur le terrain, travail dont on ne peut que les féliciter, les militants de base sont inconnus hors de leur ville. Hors la reconnaissance faciale est un aspect important en matière de crédit de confiance. Le problème qui s’est alors posé est que l’on ne connaît quasiment pas les têtes de listes NPA, ce qui amoindrit potentiellement leur score électoral. Dommage, en effet, si le NPA disposait de plus de puissance, il serait à même, à défaut de réformer l’Europe, de saboter le parlement, de bloquer un maximum les avancées du libéralisme économique et du conservatisme sécuritaire.
Le FN, pour finir, conserve une certaine stabilité électorale, voire monte quelque peu en puissance du fait du contexte de crise et des relents nationalistes qui se manifeste face à la concurrence internationale accrue. Récemment plus visibles, les fascistes repointent le bout de leur nez, collent en ville et en campagne, tabassent étrangers et gauchistes. Une ligne politique qui ne mise surtout pas sur l’intelligence, mais au contraire instrumentalise l’inculture. Tentant de réanimer la flamme de l’identité nationale dans une société sans cohérence, où il y a clairement plus de différence en terme de mode de vie entre le pauvre et le riche qu’entre le français et le maghrébin, le FN parie sur l’affectif, la colère, et se donne une image de protestataire, et opère un transfert de l’affect brut, en rationalisant celui-ci dans le sens de l’idéologie. Il tente de faire revivre un mythe balayé par plus d’un siècle d’avancées scientifiques et philosophiques, et s’appuie logiquement sur les différences sociales construites par l’organisation de la société en classes, dans laquelle la classe dominante s’octroie le monopole de la connaissance et de la production intellectuelle au détriment des plus pauvres. Il est évidente, comme le soulignent leurs théoriciens de référence (par exemple Carl Schmitt), que la construction et la désignation de l’ennemi constitue le monopole de l’Etat, qui en contexte de crise, se reporte sur des minorités, boucs émissaires désignés pour canaliser la haine, la détourner des responsables politiques et la transférer sur ces premier afin de garantir la cohésion nationale, mais pas de résoudre la crise. L’extrême droite joue sur l’isolement, l’affaiblissement individuelle, la peur et le désir de protection, de sécurité pour mettre en place un ordre sociale qui ne résout ni la peur, ni la misère, ni l’isolement, et mets tout le monde sous soupçon, donc ne sécurise pas. Leur force réside bien plus dans un travail de longue haleine de manipulation affective, de pénétrance idéologique des consciences individuelles et d’influence diffuse sur les orientations du système politique, vers plus de morale, de contrôle et de sécurité.
Publié par pensée-critique à 13:51:30 dans actu | Commentaires (0) | Permaliens
Nouvelle acharnement du pouvoir contre la "mouvance anarcho-autonome d'ultra gauche"
Le pouvoir n'en finit plus de se tourner en ridicule...
Lundi matin à l'aube, trois autres jeunes de Rouen ont été interpellés par la section (anti)-terroriste. Suite à la série d'interpellations en novembre dernier, dont la plupart des victimes ont été relachées pour faute de preuve, à l'exception de Julien Coupat, (bien que même le FBI n'ait rien trouvé non plus (!?!)), le pouvoir qui se trouvait visiblement décrédibilisé chercher encore une fois a se rattraper, sans être crédible pour autant.
Il est vrai en effet qu'organiser des voyages en hollande et en angleterre, des tournois de foot, des repas collectifs et des thé dansants représente une réelle menace terroriste!
Selon la presse la raison de ces interpellations seraient la diffusion d'un tract révélant l'adresse de la résidence secondaire (s'il vous plait!) de Bernard Squarcini, creuvure de directeur central du renseignement intérieur. (et dire que l'on se plaint du manque de logement en France)
La raison de cet acharnement est la volonté de l'Etat, dans cette période de crise sociale, de faire la démonstration de sa puissance afin de maintenir l'ordre établi par l'intimidation. Puisque le "NPA chez Drucker", trop politiquement correct et démago ne constitue le bouc émissaire idéal sur lequel s'acharner de manière légitime, la machine politico médiatique à engendré un nouveau produit, en prenant quelques éléments réel, en les déformant, en construisant une image, un sénario et surtout un nom qui fait peur : "l'anarcho-autonome d'ultra gauche". Voici donc la machine lancée pour une situation permettant la démonstation de puissance et l'exercice de la terreur légitime d'Etat.
Nous nous positionnons clairement contre ces séries d'arrestations et nous en appelons a s'organiser contre la répression et la Terreur d'Etat, ainsi qu'à rejoindre les comités de soutient aux inculpés de l'affaire Tarnac.
Publié par pensée-critique à 17:04:54 dans actu | Commentaires (0) | Permaliens
Herbert Marcuse, Vers la libération : au-delà de l’homme unidimensionnel, 1969
III Une période de transition pour les forces subversives
« La notion de « forme esthétique » comme Forme d’une société libre implique certainement que le développement du socialisme soit inversé, et dirigé de la science vers l’utopie ; à mois cependant que nous puissions indiquer, dans l’infrastructure de la société industrielle avancée, des tendances propres à fournir à cette notion un contenu réaliste. Nous avons à plusieurs reprises signalé l’existence de telles tendances : avant tout, l’emprise croissante de la technologie sur le processus de production entraîne une réduction de l’énergie physique nécessaire, et son remplacement par l’énergie mentale – soit une dématérialisation du travail. En même temps, l’automatisation croissante des machines, et leur utilisation à d’autres fins que celles de l’exploitation, permettrait cette « distanciation » du travailleur par rapport aux moyens de production dont Marx avait prévu qu’elle marquerait la fin du capitalisme : les ouvriers cesseraient d’être les « principaux agents » de la production matérielle, pour seulement « la surveiller et la régler » - d’où l’apparition d’un sujet libre à l’intérieur du règne de la nécessité. Dès aujourd’hui, les réalisations de la science et de la technologie rendent possibles le jeu de l’imagination productive, l’expérimentation sur des possibilités de la forme et de la matière qui, jusque-là, restaient enfermées dans l’opacité d’une nature indomptée ; la transformation de la nature par la technique tend à rendre les choses plus légères, plus aisées, plus jolies – elle tend à mettre fin à la réification. La matière est de plus en plus ouverte, voire soumise, aux formes esthétiques, ce qui augmente sa valeur d’échange (voyez, par exemple, la décoration artistique moderniste des banques, des bâtiments d’affaire, des cuisines, des magasins – et des vendeurs, etc.). Dans le cadre du capitalisme, la croissance prodigieuse de la productivité du travail a pour effet la production de plus en plus massive d’ « objets de luxe », c'est-à-dire le gaspillage, tel qu’on peut l’observer dans l’industrie militaire, ou encore dans la commercialisation de toute sorte de gadgets, d’appareils, d’ornements, de symboles de prestige.
Cette même tendance, dans la production et la consommation, qui donne au capitalisme avancé son aspect riche et séduisant, contribue aussi à perpétuer la lutte pour l’existence, et à renforcer la nécessité de produire et de consommer des objets parfaitement superflus : l’importance prise aux Etats-Unis par ce qu’on appelle le « crédit illimité » révèle bien à quel point les revenus des gens sont employés à tout autre chose qu’a satisfaire des « besoins fondamentaux ». Ce qui était un luxe devient un besoin fondamental : évolution normale, mais qui, dans le capitalisme des monopoles, étend la compétition et le commerce aux besoins et aux satisfactions ainsi crées. Le débit fantastique de toute sorte d’objets et de services défie l’imagination, et en même temps, lui infligent une limitation et une déformation, en s’en servant dans la forme marchande pour accroître l’emprise de la production capitaliste sur l’existence des hommes. Toutefois, de cette extension de la forme marchande résulte aussi un affaiblissement de la moralité sociale répressive sur laquelle le système s’appuie. Il y a une contradiction flagrante entre, d’une part, la transformation technologique du monde, qui rend possible la libération, l’avènement d’une existence libre et gaie, et d’autre part, l’intensification de la lutte pour l’existence ; cette contradiction engendre, chez les opprimés, une agressivité diffuse qui, à mois qu’on ne la détourne sur un prétendu ennemi national qu’elle pourra haïr et combattre, s’attaquera à n’importe quelle cible : blanc ou noir, autochtone ou étranger, juif ou chrétien, riche ou pauvre. Cette agressivité correspond à l’expérience mutilée, à la fausse conscience, aux faux besoins, qui sont ceux des victimes de la répression, dont la vie dépend de la société répressive et qui ne peuvent que rejeter toute nouveauté. Leur violence est celle de l’ordre établi, et elle s’en prend a tous ceux qui, à tord ou a raison, lui apparaissent comme différents.
Ainsi, autant ceux qui organisent la répression que les consommateurs qui lui sont soumis rejettent l’idée odieuse du potentiel libérateur que renferme la société industrielle avancée ; mais c’est également cette idée qui inspire l’opposition radicale, et c’est d’elle qu’elle tire son curieux caractère d’inorthodoxie. Très différente des révolutions qui ont eu lieu à des stades antérieurs, cette opposition s’attaque à l’ensemble d’une société prospère et qui fonctionne bien – protestant contre sa Forme ; l’opposition conteste la forme marchande qui est imposée aux hommes et aux choses, et les fausses valeurs, la fausse moralité, de cette société. Du fait de cette conscience nouvelle et de cette révolte instinctuelle, une telle opposition est coupée des masses et des organisations ouvrières, qui sont intégrées à la société ; elle tend à concentrer toute l’action politique radicale dans ces minorités actives, essentiellement issues de la jeune intelligentsia des classes moyennes, et de la population des ghettos. Indépendamment de toute stratégie et de toute organisation politique, la libération devient un besoin vital, « biologique ».
Il est évidemment aberrant de prétendre que l’opposition des classes moyennes est en train de remplacer le prolétariat dans sa fonction de classe révolutionnaire, et que le lumpenprolétariat devient une force politique radicale. En réalité, on assiste à la constitution de groupes, encore relativement restreins et faiblement (souvent même pas du tout) organisés, dont la conscience et les besoins servent de catalyseurs à la révolte, à l’intérieur des majorités auxquels ces groupes appartiennent par leur origine de classe. En ce sens, l’intelligentsia militante est évidemment coupée des classes moyennes, comme la population des ghettos est coupée des organisations ouvrières. Mais leur pensée et leur action ne fonctionnent pas pour autant à vide : dans leur conscience et dans leurs buts, Ils représentent quelque chose de très réel, l’intérêt commun de tous les opprimés. Face aux lois de l’intérêt de classe et de l’intérêt national, qui obscurcissent cet intérêt commun, la révolte contre les vieilles sociétés signifie véritablement l’apparition, à l’échelle mondiale, d’une nouvelle solidarité spontanée. Ce combat est un écho lointain de l’idéal de l’humanisme et de l’humanitas ; c’est la lutte pour l’existence – la lutte pour exister non plus comme maîtres ou esclaves, mais comme des hommes et des femmes.
Pour la théorie marxiste, la localisation – ou plutôt la concentration – de l’opposition dans certaines couches moyennes et dans la population des ghettos apparaît comme une intolérable déviation ; de même que l’accent qui mis sur les besoins biologiques et esthétiques, et où l’on croit voire un retour à l’idéologie bourgeoise, ou même, pis encore, à l’idéologie féodale. Pourtant, dans les pays avancés ou règne le capitalisme des monopoles, ce déplacement de l’opposition, ce transfert du rôle des organisations ouvrières à des minorités militantes est l’effet du développement interne de la société, et de la prétendue déviation théorique ne fait que refléter ce développement. Ce qui semble un simple phénomène de surface indique en réalité des tendances fondamentales, par lesquelles le changement se découvre non seulement des perspectives nouvelles mais aussi une ampleur et une profondeur qui excèdent largement les prévisions de la théorie socialiste traditionnelle (dans les couches opprimées), loin de signifier que l’opposition résiste mal à la capacité d’intégration du capitalisme avancé, exprime peut-être qu’une base nouvelle se constitue peu à peu, faisant apparaître le nouveau Sujet historique du changement, dont les besoins et les aspirations, dans leur différence qualitative, répondent aux nouvelles conditions objectives. A partir de cette base – qui n’est sans doute qu’une transition et un point de départ – prennent forme des objectifs et des stratégies qui remettent en question les concepts de la transformation, dans sa conception démocratique et parlementaire autant que dans sa conception révolutionnaire.
Les modifications dans la structure du capitalisme entraînent un changement de la base sur laquelle pourront se développer et s’organiser les forces révolutionnaires virtuelles. Là ou la classe ouvrière traditionnelle cesse d’être le « fossoyeur » du capitalisme, cette fonction reste pour ainsi dire en suspens : toute force politique qui s’efforce vers le changement n’est plus alors qu’un « essai », un préalable – au sens temporel, mais aussi du point de vue structural. Cela veut dire que l’action, aussi bien quant à ses « destinataires » que dans ses occasions et ses buts, sera plus commandée par la situation, sans cesse changeante, que par une stratégie élaborée et théoriquement fondée. Cette détermination, qui résulte directement de la force du système et du caractère diffus de l’opposition, implique aussi un changement d’accentuation en ce qui concerne les facteurs « subjectifs » : il devient primordial de développer la conscience et les besoins de l’individu. L’administration totale du capitalisme, et l’introjection qu’elle provoque, soumettant la conscience à une détermination sociale à peu près totale et immédiate, elles la fondent directement. Dans ces conditions, le changement radical de la conscience devient le début, le premier pas vers le changement de l’existence sociale – vers l’apparition d’un nouveau Sujet. Du point de vue historique, nous nous trouvons dans une nouvelle « période de lumières », qui précède un changement historique ; période de formation, mais ou cette formation se traduit en une praxis : manifestations, affrontements, rébellion.
La transformation radicale d’un système social dépend, aujourd’hui encore, de la classe qui constitue la base humaine du processus de production ; c'est-à-dire, dans les pays capitalistes avancés, de la classe ouvrière. La composition de cette classe, ainsi que son degré d’intégration au système, ont subi un changement qui modifie, sinon son rôle virtuel, du moins son rôle politique immédiat. Classe révolutionnaire « en soi », mais non « pour soi », objectivement, mais pas subjectivement, sa radicalisation dépendra de catalyseurs « extérieurs » à elle. Le développement d’une conscience politique radicale dans les masses n’est concevable que lié à un affaiblissement de la stabilité économique et de la cohésion du système. Tel était le rôle traditionnel du parti marxiste-léniniste : préparer le terrain à ce développement. La capacité de stabilisation et d’intégration du capitalisme avancé, et les impératifs de la « coexistence pacifique », ont contraint ce parti à se « parlementariser », à s’intégrer au processus démocratique bourgeois. A se concentrer sur des revendications de nature économique, de sorte que, loin de promouvoir la croissance d’une conscience politique radicale, il contribue bien plutôt à l’inhiber. Là où est apparu une telle conscience à l’intérieur du parti et des syndicats, c’a été le fait de forces « extérieures », issues principalement de l’intelligentsia ; l’appareil n’a suivi le mouvement que lorsqu’il commençait à acquérir de la vitesse, et dans l’unique dessin d’en reprendre le contrôle.
Sans doute cette stratégie est elle rationnelle, sans doute est il judicieux de tout faire pour ménager ses forces, face au pouvoir renforcé du capitalisme des monopoles : cette stratégie n’en témoigne pas moins de la « passivité » des classes laborieuses industrielles, du degré de leur intégration, c'est-à-dire de faits que la théorie officielle dément avec la plus grande véhémence. L’intégration crée des conditions telles que le besoin vital d’un changement radical ne donne naissance à une nouvelle conscience politique que dans des groupes sociaux qui, pour des raisons objectives, sont (relativement) libres par rapport aux aspirations et aux intérêts conservateurs sur lesquels repose l’intégration : libres de procéder à une transmutation radicale des valeurs. La classe ouvrière n’a pas perdu son rôle historique, elle est toujours le principal moteur de la transformation ; mais elle assume, en cette période de stabilisation, une fonction stabilisatrice et conservatrice, et les catalyseurs de la transformation doivent agir « de l’extérieur ».
Cette tendance est renforcée par les modifications qui affectent la composition de la classe ouvrière. Tandis que la proportion des « cols bleus » diminue constamment, les « cols blancs » (employés, techniciens, ingénieurs et spécialistes) gagnent sans cesse en nombre et en importance ; il se crée par là des divisions internes dans la classe ouvrière. Ainsi les couches de la classe ouvrière qui ont subi de la façon la plus directe – et subissent toujours – la brutalité de l’exploitation, sont justement celles dont la fonction dans le processus de production devient aujourd’hui moins capitale ; au contraire, l’intelligentsia joue dans ce processus un rôle de plus en plus décisif – intelligentsia instrumentaliste, mais intelligentsia tout de même. Grâce à sa position, il serait possible à cette « nouvelle classe ouvrière » de bouleverser le mode de production et les rapports de production, de les réorganiser et de leur donner une orientation nouvelle. Mais elle n’a pas intérêt à le faire, et n’en ressent pas le besoin de façon vitale : elle est très bien rémunérée et très intégrée au système. Certes, la concurrence entre les trusts et la course à la productivité du travail engendrent des changements technologiques qui sont susceptibles, entrant en conflit avec les formes et les buts qui caractérisent aujourd’hui encore l’entreprise capitaliste privée, d’amener une réorganisation technocratique dans de larges secteurs de la société – y compris dans sa culture et dans son idéologie. Mais on ne voit pas pourquoi ces changements aboliraient le système capitaliste, et mettraient fin à la domination des couches opprimées par un appareil de production soumis à des intérêts particuliers. Pour qu’un tel changement qualitatif puisse avoir lieu, il faudrait que les groupes qui contrôlent et orientent le processus de production aient des besoins et des buts très différents de ceux des technocrates. La technocratie, si « pure » soit-elle, ne fait que soutenir et améliorer le système de domination seule pourrait briser ce lien fatal une révolution qui subordonnerait la technique et la technologie aux besoins et aux buts d’hommes libres ; en ce sens, il s’agirait d’une révolution contre les technocrates.
Ne cherchez pas cette révolution dans le calendrier. Dans la zone capitaliste, les deux facteurs historiques de la transformation, le facteur objectif et le facteur subjectif ne coïncident pas : ils s’incarnent dans des groupes sociaux différents, voire antagonistes. Le facteur objectif, c'est-à-dire la base humaine du processus de production par lequel se perpétue la société établie, apparaît dans la classe ouvrière industrielle, source et réservoir de l’exploitation ; et le facteur subjectif, c'est-à-dire la conscience politique, dans la jeune intelligentsia non-conformiste ; enfin, le besoin de changement comme besoin vital constitue l’existence même de la population des ghettos – et aussi, dans les pays capitalistes peu avancés, des fractions « sous-privilégiées » de la classe ouvrière. Par contre, ces deux facteurs historiques coïncident effectivement dans de larges zones du Tiers Monde : les Fronts nationaux de libération et les guérilleros luttent avec le soutien et la participation de la classe sur laquelle repose le processus de production, c'est-à-dire essentiellement le prolétariat rural, et aussi le prolétariat industriel naissant.
La constellation qui prévaut dans les métropoles capitalistes – nécessité objective d’un changement radical, et paralysie des masses – semblent caractéristique d’une situation non pas révolutionnaire, mais prérévolutionnaire. Pour que la situation puisse devenir révolutionnaire, il faudrait que l’économie capitaliste mondiale vienne à s’affaiblir de façon critique, et que l’agitation politique gagne en extension et en intensité ; alors, tout serait clair. C’est précisément de son rôle préparatoire que l’agitation politique tire sa signification historique : celle-ci consiste à développer chez les exploités la connaissance (consciente autant qu’inconsciente) grâce à laquelle leur existence pourrait s’affranchir des besoins asservissants qui perpétuent leur dépendance à l’égard du système d’exploitation. A défaut de cette rupture, qui ne peut être l’effet que d’une formation politique fondée sur l’action, les forces de rébellion, si élémentaires et immédiates soient-elles, risquent d’être écrasées et de devenir l’appui de masse de la contre-révolution.
Aux Etats-Unis, la population des ghettos représente une semblable force de rébellion. Qu’elle soit condamnée à vivre et à mourir sur des surfaces exiguës la rend plus facile à organiser et à diriger ; en outre, la situation géographique des ghettos, qui se trouvent dans les grandes villes du pays, les constitue naturellement en centres stratégiques si la lutte doit s’attaquer à des cibles d’une importance politique et économique vitale ; à cet égard, les ghettos sont comparables aux faubourgs parisiens du XVIIIe siècle, et se prêtent à des soulèvements étendus et « contagieux ». Bien que le caractère cruel et indifférent de la privation se heurte à une résistance de plus en plus grande, la répression et la diversion sont facilitées par le fait que cette privation n’apparaît pas encore comme totalement politique. Entre les ghettos et leurs alliés extérieurs s’interpose encore le conflit racial. Il est vrai, certes, que l’homme blanc est coupable, mais il est aussi vrai que certains Blancs ont une attitude de révolte radicale. De fait, l’impérialisme des monopoles justifie les thèses racistes lorsque par ses bombes, ses poisons, son argent, il accroît sans cesse la pression, sur les populations non blanches, de sa puissance et de sa brutalité : par là il fait de toutes les populations blanches, même celles qui dans les métropoles sont également victimes de l’exploitation, les complices et les bénéficiaires de ce crime planétaire. De plus en plus, les conflits de classes sont supplantés ou dissimulés par les conflits raciaux : l’appartenance raciale devient une réalité économique et politique ; cette évolution résulte de la dynamique de l’impérialisme moderne, qui le pousse à rechercher de nouvelles méthodes de colonisation, à l’intérieur comme à l’extérieur.
L’efficacité à long terme de la révolte noire est également par la profonde division interne de cette classe – suite de la naissance d’une bourgeoisie noire – et par sa fonction sociale marginale – du point de vue du système capitaliste. Dans l’ensemble, la population noire n’occupe pas une situation centrale dans le processus de production, et on ne peut pas accuser les organisations ouvrières blanches de faire quoi que ce soit pour modifier cet état de choses. Suivant les termes cyniques du système, une grande partie de cette population est « surnuméraire », c'est-à-dire qu’elle ne contribue pas de façon essentielle à la productivité du système. En conséquence, le pouvoir n’hésitera pas à appliquer des mesures extrêmes de répression si le mouvement devient dangereux pour lui. Et il est certain que la population noire représente actuellement aux Etats-Unis la force de rébellion la plus « naturelle ».
Entre la population noire et la jeune intelligentsia issue des classes moyennes, la distance apparaît, à tous les égards, immense. Leur fondement commun (le rejet absolu de la société existante et de tout son système de valeurs) est masqué par l’évidente différence de classe – exactement de la même façon qu’au sein de la population blanche les conflits de classes corrompent la communauté d’ « intérêts réels » entre les étudiants et les ouvriers. Celle-ci s’est pourtant réalisée en une action politique d’une amplitude non négligeable, pendant la révolte de mai en France – et ce, contre les consignes implicites du parti communiste et de la C.G.T. ; ce sont les étudiants, et non les ouvriers, qui sont à l’origine de cette action commune. Les conflits de classes n’en sont pas pour autant abolis, mais effacés et dépassés, ce qui révèle la profondeur de l’opposition. Du point de vue du mouvement étudiant, cette tendance au développement progressif d’une telle communauté d’intérêts s’appuie sur une évolution fondamentale, inscrite dans la structure même de la société industrielle avancée. A long terme, le dur labeur physique se voit remplacer, dans de larges secteurs de la production matérielle, par de l’énergie technique et mentale : ce processus accroît les besoins de la société en travailleurs intelligents et munis d’une culture scientifique ; une fraction considérable de la population étudiante appartient en puissance à la classe ouvrière – à la « nouvelle classe ouvrière », qui non seulement n’est pas « surnuméraire », mais encore revêt une importance primordiale pour la croissance de la société existante. La révolte étudiante frappe la société à un endroit sensible : d’où la violence et la brutalité de la réaction.
« Le mouvement étudiant » – ce terme est déjà en lui-même idéologique et dérogatoire : il dissimule le fait que le mouvement est activement appuyé par de nombreux membres plus âgés de l’intelligentsia, et par d’importantes fractions de la population non étudiante. De plus, ce terme suggère des aspirations et des buts très différents de la réalité ; les revendications générales pour une réforme du système d’enseignement ne font qu’exprimer des objectifs plus vastes et plus essentiels. La différence la plus décisive est celle qui sépare l’opposition dans les pays socialistes et l’opposition dans les pays socialistes. Dans les pays socialistes, l’opposition accepte la structure socialiste de la société mais s’élève contre les régimes autoritaires et répressifs qui reposent sur la bureaucratisation de l’Etat et du parti ; tandis que, dans les pays capitalistes, la fraction militante du mouvement, qui semble croître sans cesse, est anticapitaliste : socialiste ou anarchiste. Il y a aussi, à l’intérieur de la zone capitaliste, une différence dans la stratégie et dans les buts, suivant que la révolte s’attaque à des dictatures fascistes et militaires – comme en Espagne ou en Amérique latine – ou à des régimes démocratiques. Et il ne faut jamais perdre de vue qu’une révolte étudiante a pu contribuer à la perpétration d’un crime collectif le plus vile de toute l’histoire contemporaine : le massacre de milliers de « communistes » indonésiens. Ce crime n’a toujours pas été vengé ; c’est l’unique exception – horrible – à la fonction libératrice et libertaire de l’activisme étudiant.
Dans les pays fascistes et semi-fascistes, les militants étudiants – qui sont partout une minorité – trouvent un appui dans le prolétariat rural et industriel ; en France et en Italie, ils ont réussi à obtenir une aide incertaine (et passagère !) des partis et unions d’une gauche puissante ; en Allemagne de l’Ouest et aux Etats-Unis, ils se heurtent à l’hostilité véhémente et souvent violente des « gens » et des organisations ouvrières. Révolutionnaire par sa théorie, par ses instincts, par les buts derniers qu’il propose, le mouvement étudiant n’est pas une force révolutionnaire, ni peut-être une avant-garde aussi longtemps qu’il n’aura pas de masses capables et désireuses de le suivre ; mais il est le ferment de l’espoir, face à la toute-puissance du capitalisme et à l’ambiance étouffante qui règne dans les métropoles capitalistes : il témoigne de la réalité de l’alternative – il démontre que l’idée d’une société libre répond à un besoin réel et à une possibilité réelle. Certes, il y a aussi ceux qui ne s’engagent pas et ceux qui fuient le réel, ceux qui s’échappent vers des mysticismes en tout genre, et ceux qui se fichent de ce qui se passe ; et les happenings, les manifestation d’anticonformisme, peuvent aussi bien être authentiques que montées de toute pièces.
Evidemment, le marché s’est emparé de cette révolte, et l’a intégrée au monde des affaires ; mais ce sont quand même des affaires sérieuses. Ce qui compte, ce n’est pas la psychologie, plus ou moins intéressante, de ceux qui participent au mouvement, ni les formes souvent étranges que revêt la contestation – formes qui souvent révèlent, mieux que ne pourraient le faire des arguments sérieux, la nature absurdement raisonnable de l’ordre établi, et les figures antihéroïques et sensuelles de la révolte –, mais bien ce contre quoi l’opposition se dresse. Les revendications pour une réforme structurale du système d’enseignement (suffisamment urgentes en elles-mêmes ; nous y reviendrons) cherchent à contrebalancer l’influence d’un enseignement dont la neutralité est toujours décevante, et qui prend même parfois ouvertement la défense de l’ordre établi ; et elles doivent fournir aux étudiants les instruments conceptuels dont ils auront besoin pour développer une critique solide et approfondie de la culture matérielle et intellectuelle. En même temps, elles doivent abolir le caractère de classes de l’enseignement. Ces changements permettraient de s’étendre et de s’amplifier à une conscience capable de révéler les traits hideux de la société d’abondance, en déchirant le masque technologique et idéologique qui les masque. L’Université a toujours eu pour fonction de développer une conscience vraie. Dès lors, on ne doit pas s’étonner que l’opposition étudiante soit l’objet d’une haine quasiment pathologique de la part de la prétendue « communauté », de la part notamment d’une importante fraction des organisations ouvrières. Dans la mesure ou l’Université dépend de plus en plus étroitement, sur le plan financier comme sur le plan politique, du bon vouloir de la communauté et du gouvernement, la lutte pour obtenir un enseignement libre et critique, devient un aspect essentiel de l’ensemble du combat.
Ce qui apparaît aujourd’hui comme une « politisation » externe de l’Université par des éléments radicaux relève, en réalité – comme si souvent dans le passé – de la dynamique interne, « logique », de l’enseignement : la connaissance se traduit en réalités, les valeurs humanistes en conditions humaines d’existence. Cette dynamique, bloquée par la prétendue neutralité de l’académie, serait rétablie si, par exemple, on incorporait au programme des cours qui étudieraient de façon pertinente les grands courants non-conformistes de notre civilisation et l’analyse critique des sociétés contemporaines. Le pont qu’il nous faut construire entre le droit et le fait, entre la théorie et la pratique, trouve ses fondements dans la théorie elle-même. Le savoir n’est pas seulement transcendant (vis-à-vis du monde objectif, de la réalité) en un sens épistémologique : en tant qu’il s’oppose aux formes répressives de l’existence, il est politique. Par le refus de la liberté d’action politique à l’Université, on perpétue la coupure entre raison théorique et raison pratique, on restreint l’efficacité et le champ d’action de l’intelligence. Ainsi, les revendications universitaires entraînent le mouvement au delà de l’Université : vers les rues, les bidonvilles, la « communauté ». Et le moteur du mouvement, c’est le refus de devenir « mûr » et « adulte », le refus d’adopter un comportement efficace et « normal » dans une société qui :
– contraint la grande majorité de la population à « gagner sa vie » par des travaux stupides, inhumains et inutiles,
– fait prospérer ses affaires sur le dos des ghettos et des bidonvilles, et par son colonialisme intérieur et extérieur,
– infestée par la violence et la répression, exige des victimes de cette violence et de cette répression soumission et obéissance,
– pour maintenir la productivité rentable sur laquelle repose sa hiérarchie, dissipe ses puissantes ressources dans le gaspillage et la destruction, ou dans la création de plus en plus systématique de besoins et de satisfaction conformistes.
Pour autant que la révolte est dirigée contre une société qui fonctionne effectivement, une société prospère et « démocratique », il s’agit d’une rébellion morale, qui vise l’hypocrisie, l’agressivité, des valeurs et des buts de cette société, sa religion blasphématoire, tout ce qu’elle prend au sérieux, tous les principes qu’elle prétend respecter et qu’elle enfreint constamment.
Cette opposition est démunie du fondement de classe traditionnel, et elle apparaît à la fois comme rébellion politique, instinctuelle, et morale : traits « inorthodoxes », qui conditionnent sa stratégie et son champ d’action ; l’opposition n’épargne pas la démocratie libérale et parlementaire existante, elle s’attaque à l’ensemble de son organisation. La Nouvelle Gauche est empreinte d’une forte répulsion envers la politique traditionnelle : envers tout le système des partis, comités, groupes de pression de tous niveaux, envers la participation à ce système et à ces méthodes. Cette sphère ou atmosphère politique, si puissante qu’elle soit, est entièrement remise en cause : rien de ce que peuvent déclarer ces politiciens, représentants, candidats, n’a de valeur pour les révoltés ; il leur est impossible de les prendre au sérieux, quoiqu’ils sachent très bien qu’ils risquent par là d’être maltraités, de faire de la prison, de perdre leur travail. N’étant pas des martyrs professionnels, ils préfèreraient sans doute ne pas être maltraités, ni faire de la prison, ni perdre leur travail. Mais il ne s’agit pas pour eux d’un choix : leur refus, leur protestation, se sont incorporés dans leur métabolisme, et concernent la structure de pouvoir dans son ensemble. La structure de pouvoir a mis sur pied un processus démocratique, mais il est à tel point discrédité qu’on ne peut en extraire un seul élément qui ne soit contaminé. En outre, gaspiller ses efforts à l’intérieur de ce processus serait se condamner à un rythme de tortue. Par exemple, il faudrait une bonne centaine d’années pour que le seul jeu électoral puisse amener une modification sensible dans la composition du Congrès des Etats-Unis, à en juger par le taux actuel de progression – et encore, à condition que l’effort de radicalisation politique ne soit pas mis en échec. Et les agissements des tribunaux, de la base au sommet de l’échelle, ne sont pas faits pour redonner confiance dans les institutions démocratiques établies. Dans cette situation, travailler à l’amélioration de la démocratie existante revient manifestement à reporter indéfiniment la date ou pourra apparaître une société libre.
Ainsi, la protestation radicale tend à prendre, dans certains secteurs de l’opposition, des formes purement négatives, des formes anarchistes et même apolitiques. C’est une des raisons pour lesquelles la rébellion donne souvent lieu à ces manifestations étranges et bouffonnes qui agacent tant l’ordre établi. Face au sérieux macabre de la politique institutionnalisée, l’ironie, la satire et la provocation rieuse constituent une dimension nécessaire à la politique nouvelle. Dans le mépris du mortel « esprit de sérieux »dont sont emprunts les discours et les actes des politiciens professionnels ou semi-professionnels, se fait jouer le mépris des valeurs que ces politiciens professent et en même temps disqualifient. Les révoltés font revivre le rire désespéré et le défi cynique des bouffons : c’est pour démasquer les agissements dans gens sérieux dont tout dépend.
Cette désaffection de l’opposition radicale pour le processus démocratique existant et pour ses institutions invite à réexaminer en profondeur la démocratie (la démocratie « bourgeoise », le gouvernement représentatif) et son rôle dans la transition du capitalisme au socialisme ou, plus généralement, dans la transition d’une société asservie à une société libre. Dans l’ensemble, la théorie marxiste lui accorde un rôle positif dans cette transition – jusqu’au moment de la révolution elle-même : engagée (si limité que soit, dans la pratique, cet engagement) à respecter les libertés et les droits civils, la démocratie bourgeoise fournirait un fondement tout à fait favorable au développement et à l’organisation d’un mouvement de dissidence. Cela reste vrai, mais il est des forces, à l’intérieur même du cadre démocratique, qui dénaturent les traits « protecteurs » de la démocratie ; et nous assistons actuellement à leur renforcement constant. La démocratie de masse, telle que l’a développé le capitalisme des monopoles, a engendré des droits et des libertés qui sont conformes aux intérêts capitalistes ; la majorité n’est q’une majorité de domination ; les déviations sont aisément « endiguées » ; et un pouvoir fortement concentré peut se permettre de tolérer – voire de soutenir – un mouvement de dissidence radicale, dans la mesure ou il se plie aux règles et aux mœurs établies – et même un peu au-delà de cette mesure. Ainsi, les mêmes mécanismes qui permettent à l’opposition de se développer et de s’organiser l’intègrent à l’univers auquel elle s’oppose ; et une opposition qui ne dispose pas d’un appui dans les masses ne peut parvenir à s’en constituer un. Dans une telle situation, travailler conformément aux règles, et aux méthodes de la légalité démocratique revient à capituler devant la structure du pouvoir existant. Et cependant, il serait fatal de renoncer à la défense des droits civils et des libertés à l’intérieur du cadre établi. Mais, comme le capitalisme des monopoles est contraint d’étendre et de renforcer sa domination intérieure et extérieure, le combat pour la défense de la démocratie se heurtera de plus en plus aux institutions démocratiques existantes, aux obstacles qui sont inscrites en elle, à leur dynamique conservatrice.
Les méthodes semi-démocratiques travaillent nécessairement contre le changement radical, car elles contribuent à créer et à perpétuer une majorité populaire dont l’opinion se règle sur les intérêts qui prévalent dans le statu quo. Tant que cette situation subsistera, il sera raisonnable de dire que la volonté générale est toujours mauvaise, pour autant qu’elle s’oppose objectivement à la transformation possible de la société et à l’apparition de modes d’existence plus humains. Certes les minorités peuvent toujours avoir recours aux méthodes de persuasion, mais à une échelle limitée : la minorité de gauche ne dispose pas de ressources financières suffisantes pour accéder de façon équitable à l’usage des communications de masse, qui parlent jour et nuit dans le sens des intérêts dominants – si ce n’est au cours des intermèdes salubres que l’on consacre à l’opposition, et qui se donnent illusoirement pour des signes d’équité et de justice. Il n’empêche que, sans un effort continuel pour réduire la majorité hostile en persuadant individuellement chacun de ses membres, les perspectives de l’opposition apparaissent encore plus sombres qu’elles ne sont.
Dialectique de la démocratie : si par démocratie on entend que des individus libres se gouvernent eux-mêmes et ont également accès à la justice, alors la réalisation de la démocratie passe par l’abolition de la pseudo-démocratie existante. Dans la dynamique du capitalisme des monopoles, la lutte pour la défense de la démocratie tend ainsi à prendre des formes antidémocratiques ; et pour autant que les décisions démocratiques sont prises, à tous les niveaux, dans des « parlements », l’opposition tendra a devenir extra-parlementaire. Tout mouvement qui visera à introduire dans la vie quotidienne des minorités opprimées des droits et des libertés que définissent les constitutions, ou même seulement à protéger les droits et les libertés existants, deviendra « subversif », car la majorité opposera une résistance toujours plus forte à cette interprétation et à cette application « excessive » des notions d’égalité et de justice.
Une opposition qui s’élève, non contre telle forme particulière de gouvernement ou telle situation particulière à l’intérieur de la société, mais bien contre un système social dans son ensemble, ne saurait demeurer légale et autorisée : c’est précisément à la légalité établie, à la juridiction établie, qu’elle s’oppose. Le fait que le processus démocratique s’occupe de réparer les injustices et d’opérer toute sorte de changement légaux et autorisés n’enlève pas à cette opposition son caractère d’illégalité, aussi longtemps que la démocratie institutionnalisée interdit au processus de changement de dépasser le point ou le système actuel serait menacé. Grâce à ce dispositif stabilisateur, à ce « régulateur », la démocratie capitaliste de masse est peut-être plus apte à se perpétuer qu’aucune autre forme de gouvernement ou de société ; et au fur et à mesure que cela devient plus vrai, elle devient capable de s’appuyer, non sur la terreur et la pénurie, mais sur l’opulence et l’efficacité, et sur la volonté générale d’une population opprimée et administrée. Cette situation nouvelle est en lien direct avec la vieille question du droit de résistance. Est-il légitime de dire que c’est le système établi qui à besoin d’être justifié, et non la résistance qui s’oppose à lui ? C’est ce que semblent impliquer les théories du contrat social, qui tiennent la société civile pour dissoute lorsque, dans sa forme effective, elle ne remplie plus les fonctions pour lesquelles on l’avait instituée – c'est-à-dire lorsque la répression qu’elle exerce n’est plus productive ni socialement nécessaire. Théoriquement, ce sont les philosophes qui ont déterminés ces fonctions : les réalistes définissaient la « fin du gouvernement » comme la protection de la propriété, des affaires et du commerce ; les idéalistes parlaient de réalisation de la Raison, de la Justice, de la Liberté – sans pour autant négliger certains aspects économiques plus terre à terre. Dans une école comme dans l’autre, la question est de savoir si un gouvernement remplissait effectivement ces « fins », et les critères pour en juger, étaient généralement restreints au cadre de l’Etat national particulier (ou du modèle d’Etat national) que ces philosophes avaient en tête : que cet Etat puisse en menacer, en opprimer ou en détruire d’autres, ne mettait pas en cause sa définition, pas plus qu’un gouvernement établi ne perdait son droit d’être obéi sou prétexte que, de la protection de la propriété, ou de la réalisation de la Raison, résultaient pour une grande partie de la population de la pauvreté et l’esclavage.
De nos jours, les questions qui se rapportent à la « fin du gouvernement » sont tenues pour subsidiaires. Il semble que le fonctionnement ininterrompu de la société justifie suffisamment sa légalité et sa prétention à être obéie ; et ce fonctionnement lui-même parait se définir en termes négatifs, comme l’absence de guerre civile, de désordre généralisé, ou de catastrophe économique. Autrement, tout est permis : la dictature militaire, la ploutocratie, l’exercice du gouvernement par des cliques de bandits ou de voleurs. Génocides, crimes de guerre, crimes contre l’humanité : ce ne sont pas là des arguments suffisants contre un gouvernement qui sur son territoire protège la propriété, les affaires, le commerce, si destructrice que soit par ailleurs sa politique extérieure. Et, de fait, il n’est aucune loi qui ait valeur exécutoire pour ôter à un tel gouvernement sa légitimité et sa légalité ; mais cela signifie simplement que toute loi (exécutoire) est au service du statu quo, et qu’a contester cette subordination on se situe eo ipso hors du domaine de la légalité, avant même de se trouver en conflit ouvert avec sa loi.
Publié par pensée-critique à 11:26:02 dans auteurs critiques | Commentaires (0) | Permaliens
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