Il n' y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d'un élément en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n'est pas la barrière, mais l'ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle.
L'étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s'installer à la place des milieux d'enfermement disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations nécessaires. Ce qui compte, c'est que nous sommes au début de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance, et l'utilisation de colliers électroniques qui imposent au condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime des écoles : les formes de contrôle continu, et l'action de la formation permanente sur l'école, l'abandon correspondant de toute recherche à l'Université, l'introduction de l'« entreprise » à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux : la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne nullement d'un progrès vers l'individuation, comme on le dit, mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre d'une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d'entreprise : les nouveaux traitements de l'argent, des produits et des hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. Ce sont des exemples assez minces, mais qui permettraient de mieux comprendre ce qu'on entend par crise des institutions, c'est-à-dire l'installation progressive et dispersée d'un nouveau régime de domination. Une des questions les plus importantes concernerait l'inaptitude des syndicats : liés dans toute leur histoire à la lutte contre les disciplines ou dans les milieux d'enfermement, pourront-ils s'adapter ou laisseront-ils place à de nouvelles formes de résistance contre les sociétés de contrôle ? Peut-on déjà saisir des ébauches de ces formes à venir, capables de s'attaquer aux joies du marketing ? Beaucoup de jeunes gens réclament étrangement d'être « motivés », ils redemandent des stages et de la formation permanente ; c'est à eux de découvrir ce à quoi on les fait servir, comme leurs aînés ont découvert non sans peine la finalité des disciplines. Les anneaux d'un serpent sont encore plus compliqués que les trous d'une taupinière.
Publié par pensée-critique à 00:23:49 dans auteurs critiques | Commentaires (0) | Permaliens
La genèse du processus scientifico-technologique trouve ses fondements dans la volonté des sociétés humaines à s'émanciper des contraintes qui leurs sont imposées par la nature. La technologie de pointe voit le jour dans l'avènement de la science, et son application pratique, en ce qui concerne, en premier lieu, la question de la production. Le processus technologique fut à ce moment porteur de grands espoirs en ce qui concerne l'émancipation massive de l'humanité, quant à la diminution de la charge de travail nécessaire à sa survie.
Cependant, au fur et à mesure que la technologie s'est développée, elle n'a pas entraînée la diminution du temps de travail, l'émancipation de l'humanité, mais a astreinte celle-ci à une charge de travail supplémentaire pour satisfaire des besoins préalablement inexistants. A ce propos, on ne peut nier l'influence des classes dominantes de la société, en outre, de la bourgeoisie capitaliste, et de son homologue bureaucrate soviétique, en matière d'avidité, d'exploitation, de contrôle social. Les classes dominantes en effet ont tout intérêt à occulter ce projet initial d'autonomie, puisque celui-ci entraînerait la remise en question de leur position hiérarchique. On constate ainsi à un processus inverse au projet initial : l'autonomie croissante du processus technologique, et son intrusion, son expansion, dans la plupart des sphères du social, du vivant.
D'abord développée pour favoriser le système productif et par conséquent les besoins les plus primaires de l'humain, la technologie dans la modernité s'est ensuite progressivement appliquée à trois grand domaines : la santé, le contrôle, les loisirs; altérant la structure du social, les modes de vie, en créant des besoins subsidiaires la rendant en apparence indépassable.
Il nous semble assez difficile de nier les avantages procurés par la science et la technologie en matière de santé, cependant, le processus technologique avançant, de nouveaux maux apparaissent, et ce du fait que la science, de par son intégration au processus industriel, influe sur l'environnement, les rapports sociaux, les modes de vie, les rythmes biologiques. Ainsi, la toxicité et le rythme effréné des métropoles, l'isolement de plus en plus poussé des « individus », l'aseptisme alimentaire, la soumission fréquente à des ondes cancérigènes, sont directement responsable de la déficience immunitaire, de l'augmentation croissante du niveau de stress, du taux de dépression, de maladies chroniques, respiratoires, cancéreuses. Même s'il ne s'agit que d'effets pervers, la science et la technologie sont ainsi les causes directes des maux actuels de l'humanité.
Le processus scientifico-technologique a cela de particulier qu'il est employé à résoudre les problèmes de l'humanité, et qu'en ce faisant, il en génère d'autres, qui à leurs tours sont résolus par la technologie, et ainsi de suite ; cependant plus le processus technologique avance, plus les problèmes engendrés s'avèrent désastreux, voire irréversibles.
Technologisme et capitalisme étant liés, toute solution envisagées pour résoudre un problème, qu'il soit social, biologique ou environnemental, est inéluctablement de nature technique et économique, et converge toujours dans une certaine logique : le maintient de l'ordre établi, de la structure sociale, de la logique du progrès, de l'idéologie dominante. Il n'est pas envisageable pour le système capitaliste technicien de rompre avec la tendance historique en cours. Devant le désastre croissant de la civilisation, l'augmentation de la peur, de l'insatisfaction sociale, la réponse du capitalisme technicien réside dans une mutation en société de pacification, c'est-à-dire de contrôle, et de loisirs.
Science et technologie sont ainsi de plus en plus employées à des fins policières : vidéosurveillance généralisée, fichage ADN, tazers, boîtiers anti-jeunes, géolocalisation, rétention de données électroniques, informatiques (e-mails, liste des sites visités, sms, messages vocaux), écoutes téléphoniques, passeports et cartes d'identités biométriques, etc ; dans le but d'intimider, de dissuader de toute contestation, et ainsi de réguler les comportements, de les normaliser, de maintenir la population soumise, docile.
Les loisirs ensuite, constituent la seconde face du contrôle des masses, la carotte après le bâton. Le vieil adage « panem et circenses », du pain et des jeux, principe initial du contrôle social par la satisfaction des besoins humains minimaux nécessaires à la survie, et par le spectacle, comme instant de socialisation, de grégarisme cathartique, est toujours d'actualité, via de nombreuses manifestations sportives (football, boxe, F1). La barbarie antique a simplement laissée place à des formes plus pacifiées de spectacle.
Ce qui diffère réellement de la Rome Antique, c'est d'une part la symbiose qui s'est développée entre distraction et consommation, et d'autre part, du fait que consommation implique production et donc système technicien. On assiste ainsi à la pénétrance de la technologie jusque dans l'espace privé, l'intimité. La technologie envahit toutes les sphères de nos vies. Elle est omniprésente. Ce qui devait sortir l'humanité de sont état de besoin à réussi à devenir un besoin, à se rendre indispensable.
L'existence n'est plus qu'usage continuel d'objets de plus en plus sophistiqués : réveille matin, brosse à dent ou rasoir électrique, cafetière, voiture, GPS, téléphone portable, badge d'entrée à reconnaissance électronique, borne biométrique, la machine de travail (la chaîne ou le pc), le téléphone portable, la carte de crédit, le lecteur DVD, l'agenda électronique, la clé mp3, la télévision, son catastrophisme, ses reality show, ses publicités, Internet et ses jeux en ligne, sa vie fictive, son cybersexe, les animaux de compagnie électroniques, le vibro-masseur et autres sex toys... usage continuel de technologie, dont nous devenant dépendants.
On accède alors à une étape supérieure dans le processus de séparation, de dissolution du lien humain, propre au capitalisme technicien. Ce processus nous entraîne vers un monde de moins en moins authentique, de plus en plus artificiel. L'homme n'est désormais plus lié à son prochain, mais connecté à la machine ; il ne s'agit pas ici de quelconque roman ou film de science fiction, mais de la réalité.
La technologie dans le monde/ la réalité capitaliste constitue une force sociale plus puissante que la volonté d'autonomie. cependant, la réalité n'est pas capitaliste, la réalité reste à inventer.
La structure sociale, la pensée, le mode de vie des sociétés occidentales capitalistes ne sont pas adaptées à l'accueil, à la maîtrise de la technologie. Le processus technologique n'est pas en train de libérer l'humanité, mais de la détruire ; nous pensons que pour enrayer cette dynamique, le pouvoir actuel doit être anéanti, jusque dans ses fondements politiques, matériels, structurels, sociaux, psychiques, et idéologiques.
Après quoi, reste à voir la manière dont évolue le processus technologique. Il n'est cependant pas dit que ce dernier ne prenne fin dans une société débarrassée de la domination capitaliste. Il se peut très bien que la technologie devienne de plus en plus autonome, soumettant, asservissant l'humain à ses propres besoins, contraintes, à celles du système qu'elle génère. La société post-moderne devra donc placer la question de la technologie comme point central de sa réflexion, mais il n'est pas dit que progressivement elle ne se laisse happer, séduire par les possibilités qu'offre celle-ci, en faisant fi des conséquences que son usage peut engendrer.
Par conséquent, nous préconisons qu'au pire, la technologie doit être employée avec la plus grande vigilance, ce sur quoi nous restons extrêmement sceptiques, et qu'au mieux, elle doit être abandonnée.
E-C-R
Publié par pensée-critique à 10:43:30 dans réflexions sur la technologie | Commentaires (0) | Permaliens
Les anarchistes italiens sont très susceptibles parce qu'ils sont très présomptueux : ils ont toujours été convaincus d'être les dépositaires de la vérité révolutionnaire révélée ; cette conviction est devenue « monstrueuse » depuis que le Parti socialiste, sous l'influence de la révolution russe et de la propagande bolchévique, s'est emparé de quelques points fondamentaux de la doctrine marxiste et les divulgue sous une forme élémentaire et pittoresque parmi les masses ouvrières et paysannes. Depuis quelque temps, les anarchistes italiens ne font que se gargariser, satisfaits, de cette constatation : « Nous l'avions toujours dit ! C'est nous qui avions raison ! » sans jamais essayer de se poser ces questions : pourquoi, ayant raison, n'avons-nous pas été suivis par la majorité du prolétariat italien ? Pourquoi la majorité du prolétariat italien a-t-elle toujours suivi le Parti socialiste et les organismes syndicaux alliés du Parti socialiste ? (Pourquoi le prolétariat italien s'est-il toujours laissé « tromper » par le Parti socialiste et par les organismes syndicaux alliés du Parti socialiste ?) A ces questions, les anarchistes italiens ne pourraient donner une réponse exhaustive qu'après un grand acte d'humilité et de contrition ; après avoir abandonné le point de vue anarchiste, le point de vue de la vérité absolue, et avoir reconnu qu'il ont eu tort quand... ils avaient raison ; après avoir reconnu que la vérité absolue ne suffit pas pour entraîner les masses à l'action, pour verser dans les masses l'esprit révolutionnaire, mais qu'il faut une « vérité» déterminée, après avoir reconnu que pour atteindre les fins de l'histoire humaine, est « vérité » seulement ce qui s'incarne dans l'action, ce qui gonfle de passions et d'impulsions la conscience actuelle, ce qui se traduit en mouvements profonds et en conquêtes réelles de la part des masses elles-mêmes. Le Parti socialiste a toujours été celui du peuple travailleur italien : ses erreurs, ses insuffisances sont les erreurs et les insuffisances du peuple travailleur italien, les conditions matérielles de la vie italienne se sont développées, la conscience de classe du prolétariat s'est développée, le Parti socialiste a acquis une plus grande originalité politique, il a tenté de conquérir une doctrine bien à lui. Les anarchistes n'ont pas bougé, ils continuent à ne pas bouger, hypnotisés par la conviction d'avoir été dans le vrai, d'être toujours dans le vrai. Le Parti socialiste a changé en même temps que le prolétariat, il a changé parce qu'a changé la conscience de classe du prolétariat - c'est dans ce mouvement qui est le sien qu'est la profonde vérité de la doctrine marxiste, devenue aujourd'hui sa doctrine, dans ce mouvement est aussi contenue la caractéristique « libertaire » du Parti socialiste, qui ne devrait pas échapper aux anarchistes intelligents, et devrait les porter à la réflexion. Les anarchistes pourraient, en réfléchissant, arriver à la conclusion que la liberté, entendue comme développement historique réel de la classe ouvrière, ne s'est jamais incarnée dans les groupes libertaires, mais a toujours pris parti pour le Parti socialiste.
L'anarchisme n'est pas une conception qui soit le propre de la classe ouvrière et de la seule classe ouvrière. Voilà la raison du « triomphe » permanent de la « raison » permanente des anarchistes. L'anarchisme est la conception subversive élémentaire de toute classe opprimée et il est la conscience diffuse de toute classe dominante. Puisque toute oppression de classe a pris forme dans un État, l'anarchisme est la conception élémentaire qui pose dans l'État en soi et pour soi le motif de toutes les misères de la classe opprimée. Toute classe devenue dominante a réalisé sa propre conception anarchiste, parce qu'elle a réalisé. sa propre liberté. Le bourgeois était anarchiste avant que sa classe ait conquis le pouvoir politique et ait imposé à la société le régime étatique capable de protéger le mode de production capitaliste, le bourgeois continue à être anarchiste après sa propre révolution parce que les lois de son État ne sont pas pour lui des contraintes ; ce sont ses lois à lui, et le bourgeois peut dire qu'il vit sans lois, peut dire qu'il vit en libertaire. Le bourgeois redeviendra anarchiste après la révolution prolétarienne : c'est alors qu'il s'apercevra de nouveau de l'existence d'un État, de l'existence de lois étrangères à sa volonté, hostiles à ses intérêts, à ses habitudes, à sa liberté ; il s'apercevra que l'État est synonyme de contrainte parce que l'État ouvrier ôtera à la classe bourgeoise la liberté d'exploiter le prolétariat, parce que l'État ouvrier sera le rempart d'un nouveau mode de production qui, en se développant, détruira toute trace de propriété capitaliste et toute possibilité qu'elle renaisse.
Mais la conception propre à la classe bourgeoise n'a pas été l'anarchisme, elle a été la doctrine libérale, de même que la conception propre à la classe ouvrière n'est pas l'anarchisme mais le communisme marxiste. Toute classe déterminée a eu une conception déterminée, propre à elle seule et à aucune autre classe. L'anarchisme a été la conception « marginale » de toute classe opprimée, le communisme marxiste est la conception déterminée de la classe ouvrière moderne, et d'elle seule ; les thèses révolutionnaires du marxisme deviennent des formules cabalistiques si on les pense hors du prolétariat moderne et du mode de production capitaliste dont le prolétariat moderne est la conséquence. Le prolétariat n'est pas ennemi de l'État en soi et pour soi, pas plus que n'était ennemie de l'État en soi et pour soi la classe bourgeoise. La classe bourgeoise était ennemie de l'État despotique, du pouvoir aristocratique, mais elle était favorable à l'État bourgeois, à la démocratie libérale ; le prolétariat est ennemi de l'État bourgeois, est ennemi du pouvoir entre les mains des capitalistes et des banquiers, mais il est favorable à la dictature du prolétariat, au pouvoir entre les mains des ouvriers et des paysans. Le prolétariat est favorable à l'État ouvrier comme phase de la lutte des classes, phase suprême dans laquelle le prolétariat a le dessus comme force politique organisée ; mais les classes subsistent encore, subsiste la société divisée en classes, subsiste la forme propre à toute société divisée en classes, l'État, qui est entre les mains de la classe ouvrière et des paysans, qui est utilisé par la classe ouvrière et les paysans pour garantir leur propre liberté de développement, pour éliminer complètement la bourgeoisie de l'histoire, pour consolider les conditions matérielles dans lesquelles aucune oppression de classe ne pourra plus s'établir.
Est-il possible de parvenir à un compromis dans le différend polémique entre communistes et anarchistes ? C'est possible pour les groupes anarchistes formés d'ouvriers ayant une conscience de classe ; ce n'est pas possible pour les groupes anarchistes d'intellectuels, professionnels de l'idéologie. Pour les intellectuels, l'anarchisme est une idole ; c'est une raison d'être de leur activité particulière présente et future : l'État ouvrier sera effectivement pour les agitateurs anarchistes un « État », une limitation de liberté, une contrainte, tout comme pour les bourgeois. Pour les ouvriers libertaires, l'anarchisme est une arme de lutte contre la bourgeoisie ; la passion révolutionnaire dépasse l'idéologie, l'État qu'ils combattent est vraiment et seulement l'État bourgeois capitaliste et non plus l'État en soi, l'idée d'État ; la propriété qu'ils veulent supprimer n'est plus la « propriété » en général, mais le mode capitaliste de propriété. Pour les ouvriers anarchistes, l'avènement de l'État ouvrier sera l'avènement de la liberté de la classe et donc aussi de leur liberté personnelle, ce sera la voie ouverte à toute expérience et à toute tentative d'actualisation positives des idéaux prolétariens ; le travail de création révolutionnaire les absorbera et fera d'eux une avant-garde de militants dévoués et disciplinés.
Dans l'acte positif de création prolétarienne, aucune différence ne pourra subsister entre un ouvrier et un autre ouvrier. La société communiste ne peut être construite d'autorité, avec des lois et des décrets : elle découle spontanément de l'activité historique de la classe travailleuse qui a acquis le pouvoir d'initiative dans la production industrielle et agricole et est portée à réorganiser la production sous des modes nouveaux, avec un ordre nouveau. L'ouvrier anarchiste appréciera alors l'existence d'un pouvoir centralisé lui garantissant en permanence la liberté acquise, lui permettant de ne pas interrompre à chaque instant l'œuvre entreprise pour courir à la défense révolutionnaire ; il appréciera alors l'existence d'un grand parti formé de la meilleure part du prolétariat, d'un parti fortement organisé et discipliné capable de stimuler à la création révolutionnaire, de donner l'exemple du Sacrifice, d'entraîner par l'exemple les grandes masses laborieuses et de les conduire à dépasser toujours plus vite l'état d'avilissement et de prostration à quoi les a réduites l'exploitation capitaliste.
La conception socialiste du processus révolutionnaire est caractérisée par deux traits fondamentaux que Romain Rolland a résumé dans son mot d'ordre : « Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté. » Les idéologues de l'anarchisme déclarent au contraire « avoir intérêt » à répudier le pessimisme de l'intelligence de Karl Marx (cf. L. FABBRI : Lettres à un socialiste, Florence, 1914, p. 134) « dans la mesure où une révolution provoquée par l'excès de misère ou d'oppression exigerait l'institution d'une dictature autoritaire qui pourrait nous conduire au besoin (!) à un socialisme d'État (! ?), mais en aucun cas au socialisme anarchiste ». Le pessimisme socialiste a eu une terrible confirmation dans les événements : le prolétariat a été précipité dans le plus pur abîme de misère et d'oppression qu'un cerveau humain puisse imaginer. Tout ce que les idéologues de l'anarchisme savent opposer à une telle situation, c'est une phraséologie pseudo-révolutionnaire extérieure et vide, tissée des Plus vieux thèmes d'un optimisme bon pour la foule et la populace ; ce qu'y opposent les socialistes, c'est une énergique action organisatrice des éléments les meilleurs et les plus conscients de la classe ouvrière ; les socialistes s'efforcent par tous les moyens de préparer, à travers ces éléments d'avant-garde, les plus larges masses à conquérir la liberté et le pouvoir capable de garantir cette liberté elle-même.
La classe prolétarienne est aujourd'hui disséminée fortuitement dans les villes et les campagnes, autour des machines ou sur la motte de terre ; elle travaille sans connaître le pourquoi de son travail, contrainte à l'œuvre servile par la menace toujours suspendue de mourir de faim et de froid ; elle se regroupe aussi dans les syndicats et les coopératives, mais par nécessité de résistance économique, non par choix spontané, non selon des impulsions nées librement de son esprit. Toutes les actions de la masse prolétarienne ont nécessairement cours sous des formes établies par le mode de production capitaliste, établies par le pouvoir d'État de la classe bourgeoise. Attendre qu'une masse réduite à de telles conditions d'esclavage corporel et spirituel exprime un développement historique autonome, attendre qu'elle commence et poursuive spontanément une création révolutionnaire, c'est pure illusion d'idéologues ; compter sur la seule capacité créatrice d'une telle masse et ne pas travailler systématiquement à organiser une grande armée de militants disciplinés et conscients, prêts à n'importe quel sacrifice, éduqués à mettre en oeuvre simultanément un mot d'ordre, prêts à assumer la responsabilité effective de la révolution, prêts à devenir les agents de la révolution : c'est vraiment, c'est proprement trahir la classe ouvrière, c'est inconsciemment se faire contre-révolutionnaire par avance.
Les anarchistes italiens sont susceptibles parce qu'ils sont présomptueux. Ils se cabrent facilement devant la critique prolétarienne : ils préfèrent être adulés et flattés comme champions de révolutionnarisme et de cohérence théorique absolue. Nous sommes persuadés, nous, que la révolution en Italie exige la collaboration entre socialistes et anarchistes, collaboration franche et loyale de deux forces politiques, basées sur les problèmes concrets du prolétariat ; nous croyons pourtant nécessaire que les anarchistes aussi soumettent leurs critères tactiques traditionnels à une révision, comme l'a fait le Parti socialiste, et qu'ils justifient par des motivations actuelles déterminées dans le temps et dans l'espace, leurs affirmations politiques. Les anarchistes devraient devenir plus libres spirituellement : c'est une prétention que ne devraient pas trouver excessive ceux qui prétendent vouloir la liberté et rien d'autre que la liberté. (O.N. pp. 396-401.)
L'Ordine Nuovo du 3-10 avril 1920.
I, nº 43, non signé.
Publié par pensée-critique à 16:23:51 dans analyses et essais politiques | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par pensée-critique à 11:58:21 dans actu | Commentaires (0) | Permaliens
Tous les vieux principes politiciens éculés sont ravalés et mis au service d'une « rénovation » qui va, une fois de plus faire un flop politique même pas retentissant.
L'ANNONCE FAITE PAR OLIVIER
L'annonce faite par le facteur médiatique, se veut être un évènement politique. ... Tenez vous bien : « Un nouveau parti anticapitaliste, mi guévariste, mi libertaire ». Voilà qui a de la gueule dans les médias et qui va faire gamberger dans les jeunes esprits en manque d'objectifs dans leur contestation.
Qu'est ce qui peut justifier une telle initiative ? Plusieurs facteurs dont tous sont parfaitement formellement fondés :
la Ligue se traîne depuis 1969 dans les marges de la classe politique... il est temps de changer de modèle. Soit.
les temps ont changé : le PCF à l'agonie n'est plus un obstacle et laisse même un espace vide à la gauche du PS... Bien vu !
les dernières élections placent, en pourcentage (4%), la LCR en tête de toutes les organisations à la gauche du PS. Electoralo-arithmétiquement incontestable.
les tentatives de regroupements, d'ententes, d'initiatives communes,... ont toutes échoué,... « Mieux vaut être seul que mal accompagné ». Vrai aussi, du moins dans une certaine mesure.
Ces quatre raisons, toutes plus justes les unes que les autres, semblent militer pour la décision prise... Pourtant c'est à un nouveau fiasco que la LCR, sans le savoir, se prépare.
Pourquoi ?
L'ERREUR DE BASE
Ce fiasco, inévitable, les dirigeants, et à fortiori les militant-e-s de la LCR ne peuvent pas le voir, et ce pour une raison simple : leur raisonnement, formellement juste, est faux à la base. D'une certaine manière, ils veulent construire leur maison en commençant par le toit. Le toit ils vont certes le construire, mais ils ne monteront jamais la maison sous lui ( ?).
Cette erreur remonte loin... au 19e siècle quand on a cru, et largement théorisé et même expérimenté avec le succès que l'on sait, que la construction d'un parti permettrait de prendre le pouvoir et qu'alors, et seulement alors, on pourrait changer de système. Formellement l'idée est séduisante mais elle est fausse et ce sont les leçons de l'Histoire qui nous le montrent.
Jamais, à aucun moment, ni en aucun lieu, cette expérience n'a marché. Toutes les tentatives, toutes sans exception, ont abouti à un échec.
L'erreur de base, qui consiste à construire un parti sans structures de base alternatives dans le système dominant, n'a jamais été corrigée, au contraire, quasiment tous les « révolutionnaires » ont persisté, et persistent, dans cette erreur qui a toujours conduit à la faillite de leurs entreprises.
Etre « au cœur des luttes », « solidaire des luttes », « à l'unisson des luttes », comme le dit la LCR n'est manifestement pas suffisant, surtout qu'aujourd'hui, plus qu'hier, les luttes, les formes de lutte, la manière d'organiser stratégiquement les luttes aboutissent systématiquement à des échecs. Il y a là une mythification de la « lutte » qui ne correspond à aucune réalité stratégique sur le terrain. Le Capital ne lâche, et ne lâchera plus rien, avec les luttes actuelles...
L'OBSTINATION VERTU REVOLUTIONNAIRE ?
Pourtant, par une sorte d'obstination aveugle, ou d'incapacité, de manque d'analyse, la LCR, comme d'autres, recommence à commettre, en toute bonne foi, la même erreur.
De la part des « anciens » de la LCR, du moins celles et ceux qui n'ont aucun intérêt bureaucratique, ceci prouve que le principe de « fidélité » l'emporte sur la clairvoyance politique... reproduisant le même phénomène que l'on a vu et que l'on constate au PCF. Pour celles et ceux qui ont des intérêts bureaucratiques, leur attitude est parfaitement logique.
De la part des « nouveaux », nourris au biberon de la politique spectacle et des campagnes électorales, n'ayant quasiment aucun référent historique conséquent, ou du moins mal compris, on ne peut que déplorer leur myopie précoce. Fondée sur l'illusoire et dérisoire résultat électoral qui a enflammé l'esprit de nos « révolutionnaires », les dirigeants de la LCR ont complètement perdu le sens des réalités et se sont crus investis d'une mission qu'à une autre époque et dans d'autres circonstances on aurait qualifié de « divine ».
La critique, la contestation, la dénonciation des dérives du système est tout ce qu'il y a de sérieux. Les critiques sont incontestablement fondées. Pourtant elles ne restent que des critiques formelles, dans la mesure où rien d'alternatif, sortant du cadre du système, n'est proposé, à fortiori entrepris. La seule perspective n'est, et ne sera avec ce « nouveau parti » que la perspective électorale pour faire un « bon score » ( ?)... bon score dont on espèrera une « dynamique », mot magique au contenu mystérieux et jamais défini.
LA DERIVE MEDIATIQUE
La course médiatique est lancée entre les organisations d'extrême gauche pour les places à prendre. Chacune va faire assaut d'originalité, de radicalité dans le message envoyé aux électeurs, de séduction pour plaire à l'électeur,... faire « jeune et dynamique » reste le mot d'ordre secret qui fonde l'essentiel de l'action - principe marketing classique.
La LCR a fait son choix : ce sera Che Guevara et l'esprit libertaire ( ?)
Le premier a l'avantage d'avoir les tee shirt déjà imprimé et son romantisme révolutionnaire est depuis longtemps sur le marché un produit de grande consommation. Tirer les bilans des désastres des luttes - qui ont toutes échoué - en Amérique Latine et en Afrique (lieux de prédilection des actions du Che),... pas question... on fait dans le médiatique et l'affectif, pas dans le politique.
Le second, qui va plaire à n'en pas douter aux libertaires et anarchistes, va rafraîchir à peu de frais la rigueur d'un trostkysme austère plus du tout adapté aux exigences du « marketing politique ». Que va-t-il rester du trotskysme et du léninisme, et même du marxisme après ce ravalement ?... ça va être très intéressant de voir comment va être pris le virage qui, jusqu'à présent,... et puis qu'est ce au juste qu'un « esprit libertaire » ? On peut faire confiance aux théoriciens de la LCR pour nous concocter une analyse des plus soignée pour faire passer le tout pour une percée théorique fondamentale.
Enfin, n'étant « jamais aussi bien servi que par soi même » c'est la LCR qui va porter sur les fond baptismaux le nouveau parti qui, dans l'état de concurrence dans lequel sont les organisations, ne va pas manquer d'attirer l'essentiel du peuple (sic) et en particuliers les militants des autres organisations (re-sic).
On va assister, ce qui n'est pas nouveau, à une surenchère en « radicalité », un affinement de la rhétorique susceptible de rallier les plus déterminé-e-s et de séduire celles et ceux qui s'interrogent, une avalanches d'analyses expliquant le nouveau cours, un raffinement dans les apparitions publiques et les prouesses médiatiques ... Mais pour faire finalement quoi ? Voter pour le candidat du nouveau parti et gagner quelques pourcentages !... Autrement dit, rien de neuf et rien d'essentiel.
Ainsi va la vie politique avec, ses pratiques dérisoires, ses erreurs maintes fois répétées, ses discours enflammés, ses meetings survoltés, ses vedettes médiatiques, mais aussi ses vains espoirs et ses illusions suivies des mêmes désillusions.
Le fait de confondre fidélité à une cause, à des valeurs, avec la fidélité à une organisation, de confondre le moyen et l'objectif, est le plus sûr moyen que rien ne change dans cette société. Les projets - toujours théoriques - soit disant « alternatifs » ainsi élaborés en dépit du bon sens de l'Histoire et en ignorant ses enseignements, ne sont que la répétition de stratégies qui ont largement fait la preuve de leur stérilité.
Patrick MIGNARD
Février 2008 indymedia
Publié par pensée-critique à 13:07:08 dans critique de la politique classique | Commentaires (1) | Permaliens
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