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Herbert Marcuse, Vers la libération : au-delà de l’homme unidimensionnel, 1969
III Une période de transition pour les forces subversives
« La notion de « forme esthétique » comme Forme d’une société libre implique certainement que le développement du socialisme soit inversé, et dirigé de la science vers l’utopie ; à mois cependant que nous puissions indiquer, dans l’infrastructure de la société industrielle avancée, des tendances propres à fournir à cette notion un contenu réaliste. Nous avons à plusieurs reprises signalé l’existence de telles tendances : avant tout, l’emprise croissante de la technologie sur le processus de production entraîne une réduction de l’énergie physique nécessaire, et son remplacement par l’énergie mentale – soit une dématérialisation du travail. En même temps, l’automatisation croissante des machines, et leur utilisation à d’autres fins que celles de l’exploitation, permettrait cette « distanciation » du travailleur par rapport aux moyens de production dont Marx avait prévu qu’elle marquerait la fin du capitalisme : les ouvriers cesseraient d’être les « principaux agents » de la production matérielle, pour seulement « la surveiller et la régler » - d’où l’apparition d’un sujet libre à l’intérieur du règne de la nécessité. Dès aujourd’hui, les réalisations de la science et de la technologie rendent possibles le jeu de l’imagination productive, l’expérimentation sur des possibilités de la forme et de la matière qui, jusque-là, restaient enfermées dans l’opacité d’une nature indomptée ; la transformation de la nature par la technique tend à rendre les choses plus légères, plus aisées, plus jolies – elle tend à mettre fin à la réification. La matière est de plus en plus ouverte, voire soumise, aux formes esthétiques, ce qui augmente sa valeur d’échange (voyez, par exemple, la décoration artistique moderniste des banques, des bâtiments d’affaire, des cuisines, des magasins – et des vendeurs, etc.). Dans le cadre du capitalisme, la croissance prodigieuse de la productivité du travail a pour effet la production de plus en plus massive d’ « objets de luxe », c'est-à-dire le gaspillage, tel qu’on peut l’observer dans l’industrie militaire, ou encore dans la commercialisation de toute sorte de gadgets, d’appareils, d’ornements, de symboles de prestige.
Cette même tendance, dans la production et la consommation, qui donne au capitalisme avancé son aspect riche et séduisant, contribue aussi à perpétuer la lutte pour l’existence, et à renforcer la nécessité de produire et de consommer des objets parfaitement superflus : l’importance prise aux Etats-Unis par ce qu’on appelle le « crédit illimité » révèle bien à quel point les revenus des gens sont employés à tout autre chose qu’a satisfaire des « besoins fondamentaux ». Ce qui était un luxe devient un besoin fondamental : évolution normale, mais qui, dans le capitalisme des monopoles, étend la compétition et le commerce aux besoins et aux satisfactions ainsi crées. Le débit fantastique de toute sorte d’objets et de services défie l’imagination, et en même temps, lui infligent une limitation et une déformation, en s’en servant dans la forme marchande pour accroître l’emprise de la production capitaliste sur l’existence des hommes. Toutefois, de cette extension de la forme marchande résulte aussi un affaiblissement de la moralité sociale répressive sur laquelle le système s’appuie. Il y a une contradiction flagrante entre, d’une part, la transformation technologique du monde, qui rend possible la libération, l’avènement d’une existence libre et gaie, et d’autre part, l’intensification de la lutte pour l’existence ; cette contradiction engendre, chez les opprimés, une agressivité diffuse qui, à mois qu’on ne la détourne sur un prétendu ennemi national qu’elle pourra haïr et combattre, s’attaquera à n’importe quelle cible : blanc ou noir, autochtone ou étranger, juif ou chrétien, riche ou pauvre. Cette agressivité correspond à l’expérience mutilée, à la fausse conscience, aux faux besoins, qui sont ceux des victimes de la répression, dont la vie dépend de la société répressive et qui ne peuvent que rejeter toute nouveauté. Leur violence est celle de l’ordre établi, et elle s’en prend a tous ceux qui, à tord ou a raison, lui apparaissent comme différents.
Ainsi, autant ceux qui organisent la répression que les consommateurs qui lui sont soumis rejettent l’idée odieuse du potentiel libérateur que renferme la société industrielle avancée ; mais c’est également cette idée qui inspire l’opposition radicale, et c’est d’elle qu’elle tire son curieux caractère d’inorthodoxie. Très différente des révolutions qui ont eu lieu à des stades antérieurs, cette opposition s’attaque à l’ensemble d’une société prospère et qui fonctionne bien – protestant contre sa Forme ; l’opposition conteste la forme marchande qui est imposée aux hommes et aux choses, et les fausses valeurs, la fausse moralité, de cette société. Du fait de cette conscience nouvelle et de cette révolte instinctuelle, une telle opposition est coupée des masses et des organisations ouvrières, qui sont intégrées à la société ; elle tend à concentrer toute l’action politique radicale dans ces minorités actives, essentiellement issues de la jeune intelligentsia des classes moyennes, et de la population des ghettos. Indépendamment de toute stratégie et de toute organisation politique, la libération devient un besoin vital, « biologique ».
Il est évidemment aberrant de prétendre que l’opposition des classes moyennes est en train de remplacer le prolétariat dans sa fonction de classe révolutionnaire, et que le lumpenprolétariat devient une force politique radicale. En réalité, on assiste à la constitution de groupes, encore relativement restreins et faiblement (souvent même pas du tout) organisés, dont la conscience et les besoins servent de catalyseurs à la révolte, à l’intérieur des majorités auxquels ces groupes appartiennent par leur origine de classe. En ce sens, l’intelligentsia militante est évidemment coupée des classes moyennes, comme la population des ghettos est coupée des organisations ouvrières. Mais leur pensée et leur action ne fonctionnent pas pour autant à vide : dans leur conscience et dans leurs buts, Ils représentent quelque chose de très réel, l’intérêt commun de tous les opprimés. Face aux lois de l’intérêt de classe et de l’intérêt national, qui obscurcissent cet intérêt commun, la révolte contre les vieilles sociétés signifie véritablement l’apparition, à l’échelle mondiale, d’une nouvelle solidarité spontanée. Ce combat est un écho lointain de l’idéal de l’humanisme et de l’humanitas ; c’est la lutte pour l’existence – la lutte pour exister non plus comme maîtres ou esclaves, mais comme des hommes et des femmes.
Pour la théorie marxiste, la localisation – ou plutôt la concentration – de l’opposition dans certaines couches moyennes et dans la population des ghettos apparaît comme une intolérable déviation ; de même que l’accent qui mis sur les besoins biologiques et esthétiques, et où l’on croit voire un retour à l’idéologie bourgeoise, ou même, pis encore, à l’idéologie féodale. Pourtant, dans les pays avancés ou règne le capitalisme des monopoles, ce déplacement de l’opposition, ce transfert du rôle des organisations ouvrières à des minorités militantes est l’effet du développement interne de la société, et de la prétendue déviation théorique ne fait que refléter ce développement. Ce qui semble un simple phénomène de surface indique en réalité des tendances fondamentales, par lesquelles le changement se découvre non seulement des perspectives nouvelles mais aussi une ampleur et une profondeur qui excèdent largement les prévisions de la théorie socialiste traditionnelle (dans les couches opprimées), loin de signifier que l’opposition résiste mal à la capacité d’intégration du capitalisme avancé, exprime peut-être qu’une base nouvelle se constitue peu à peu, faisant apparaître le nouveau Sujet historique du changement, dont les besoins et les aspirations, dans leur différence qualitative, répondent aux nouvelles conditions objectives. A partir de cette base – qui n’est sans doute qu’une transition et un point de départ – prennent forme des objectifs et des stratégies qui remettent en question les concepts de la transformation, dans sa conception démocratique et parlementaire autant que dans sa conception révolutionnaire.
Les modifications dans la structure du capitalisme entraînent un changement de la base sur laquelle pourront se développer et s’organiser les forces révolutionnaires virtuelles. Là ou la classe ouvrière traditionnelle cesse d’être le « fossoyeur » du capitalisme, cette fonction reste pour ainsi dire en suspens : toute force politique qui s’efforce vers le changement n’est plus alors qu’un « essai », un préalable – au sens temporel, mais aussi du point de vue structural. Cela veut dire que l’action, aussi bien quant à ses « destinataires » que dans ses occasions et ses buts, sera plus commandée par la situation, sans cesse changeante, que par une stratégie élaborée et théoriquement fondée. Cette détermination, qui résulte directement de la force du système et du caractère diffus de l’opposition, implique aussi un changement d’accentuation en ce qui concerne les facteurs « subjectifs » : il devient primordial de développer la conscience et les besoins de l’individu. L’administration totale du capitalisme, et l’introjection qu’elle provoque, soumettant la conscience à une détermination sociale à peu près totale et immédiate, elles la fondent directement. Dans ces conditions, le changement radical de la conscience devient le début, le premier pas vers le changement de l’existence sociale – vers l’apparition d’un nouveau Sujet. Du point de vue historique, nous nous trouvons dans une nouvelle « période de lumières », qui précède un changement historique ; période de formation, mais ou cette formation se traduit en une praxis : manifestations, affrontements, rébellion.
La transformation radicale d’un système social dépend, aujourd’hui encore, de la classe qui constitue la base humaine du processus de production ; c'est-à-dire, dans les pays capitalistes avancés, de la classe ouvrière. La composition de cette classe, ainsi que son degré d’intégration au système, ont subi un changement qui modifie, sinon son rôle virtuel, du moins son rôle politique immédiat. Classe révolutionnaire « en soi », mais non « pour soi », objectivement, mais pas subjectivement, sa radicalisation dépendra de catalyseurs « extérieurs » à elle. Le développement d’une conscience politique radicale dans les masses n’est concevable que lié à un affaiblissement de la stabilité économique et de la cohésion du système. Tel était le rôle traditionnel du parti marxiste-léniniste : préparer le terrain à ce développement. La capacité de stabilisation et d’intégration du capitalisme avancé, et les impératifs de la « coexistence pacifique », ont contraint ce parti à se « parlementariser », à s’intégrer au processus démocratique bourgeois. A se concentrer sur des revendications de nature économique, de sorte que, loin de promouvoir la croissance d’une conscience politique radicale, il contribue bien plutôt à l’inhiber. Là où est apparu une telle conscience à l’intérieur du parti et des syndicats, c’a été le fait de forces « extérieures », issues principalement de l’intelligentsia ; l’appareil n’a suivi le mouvement que lorsqu’il commençait à acquérir de la vitesse, et dans l’unique dessin d’en reprendre le contrôle.
Sans doute cette stratégie est elle rationnelle, sans doute est il judicieux de tout faire pour ménager ses forces, face au pouvoir renforcé du capitalisme des monopoles : cette stratégie n’en témoigne pas moins de la « passivité » des classes laborieuses industrielles, du degré de leur intégration, c'est-à-dire de faits que la théorie officielle dément avec la plus grande véhémence. L’intégration crée des conditions telles que le besoin vital d’un changement radical ne donne naissance à une nouvelle conscience politique que dans des groupes sociaux qui, pour des raisons objectives, sont (relativement) libres par rapport aux aspirations et aux intérêts conservateurs sur lesquels repose l’intégration : libres de procéder à une transmutation radicale des valeurs. La classe ouvrière n’a pas perdu son rôle historique, elle est toujours le principal moteur de la transformation ; mais elle assume, en cette période de stabilisation, une fonction stabilisatrice et conservatrice, et les catalyseurs de la transformation doivent agir « de l’extérieur ».
Cette tendance est renforcée par les modifications qui affectent la composition de la classe ouvrière. Tandis que la proportion des « cols bleus » diminue constamment, les « cols blancs » (employés, techniciens, ingénieurs et spécialistes) gagnent sans cesse en nombre et en importance ; il se crée par là des divisions internes dans la classe ouvrière. Ainsi les couches de la classe ouvrière qui ont subi de la façon la plus directe – et subissent toujours – la brutalité de l’exploitation, sont justement celles dont la fonction dans le processus de production devient aujourd’hui moins capitale ; au contraire, l’intelligentsia joue dans ce processus un rôle de plus en plus décisif – intelligentsia instrumentaliste, mais intelligentsia tout de même. Grâce à sa position, il serait possible à cette « nouvelle classe ouvrière » de bouleverser le mode de production et les rapports de production, de les réorganiser et de leur donner une orientation nouvelle. Mais elle n’a pas intérêt à le faire, et n’en ressent pas le besoin de façon vitale : elle est très bien rémunérée et très intégrée au système. Certes, la concurrence entre les trusts et la course à la productivité du travail engendrent des changements technologiques qui sont susceptibles, entrant en conflit avec les formes et les buts qui caractérisent aujourd’hui encore l’entreprise capitaliste privée, d’amener une réorganisation technocratique dans de larges secteurs de la société – y compris dans sa culture et dans son idéologie. Mais on ne voit pas pourquoi ces changements aboliraient le système capitaliste, et mettraient fin à la domination des couches opprimées par un appareil de production soumis à des intérêts particuliers. Pour qu’un tel changement qualitatif puisse avoir lieu, il faudrait que les groupes qui contrôlent et orientent le processus de production aient des besoins et des buts très différents de ceux des technocrates. La technocratie, si « pure » soit-elle, ne fait que soutenir et améliorer le système de domination seule pourrait briser ce lien fatal une révolution qui subordonnerait la technique et la technologie aux besoins et aux buts d’hommes libres ; en ce sens, il s’agirait d’une révolution contre les technocrates.
Ne cherchez pas cette révolution dans le calendrier. Dans la zone capitaliste, les deux facteurs historiques de la transformation, le facteur objectif et le facteur subjectif ne coïncident pas : ils s’incarnent dans des groupes sociaux différents, voire antagonistes. Le facteur objectif, c'est-à-dire la base humaine du processus de production par lequel se perpétue la société établie, apparaît dans la classe ouvrière industrielle, source et réservoir de l’exploitation ; et le facteur subjectif, c'est-à-dire la conscience politique, dans la jeune intelligentsia non-conformiste ; enfin, le besoin de changement comme besoin vital constitue l’existence même de la population des ghettos – et aussi, dans les pays capitalistes peu avancés, des fractions « sous-privilégiées » de la classe ouvrière. Par contre, ces deux facteurs historiques coïncident effectivement dans de larges zones du Tiers Monde : les Fronts nationaux de libération et les guérilleros luttent avec le soutien et la participation de la classe sur laquelle repose le processus de production, c'est-à-dire essentiellement le prolétariat rural, et aussi le prolétariat industriel naissant.
La constellation qui prévaut dans les métropoles capitalistes – nécessité objective d’un changement radical, et paralysie des masses – semblent caractéristique d’une situation non pas révolutionnaire, mais prérévolutionnaire. Pour que la situation puisse devenir révolutionnaire, il faudrait que l’économie capitaliste mondiale vienne à s’affaiblir de façon critique, et que l’agitation politique gagne en extension et en intensité ; alors, tout serait clair. C’est précisément de son rôle préparatoire que l’agitation politique tire sa signification historique : celle-ci consiste à développer chez les exploités la connaissance (consciente autant qu’inconsciente) grâce à laquelle leur existence pourrait s’affranchir des besoins asservissants qui perpétuent leur dépendance à l’égard du système d’exploitation. A défaut de cette rupture, qui ne peut être l’effet que d’une formation politique fondée sur l’action, les forces de rébellion, si élémentaires et immédiates soient-elles, risquent d’être écrasées et de devenir l’appui de masse de la contre-révolution.
Aux Etats-Unis, la population des ghettos représente une semblable force de rébellion. Qu’elle soit condamnée à vivre et à mourir sur des surfaces exiguës la rend plus facile à organiser et à diriger ; en outre, la situation géographique des ghettos, qui se trouvent dans les grandes villes du pays, les constitue naturellement en centres stratégiques si la lutte doit s’attaquer à des cibles d’une importance politique et économique vitale ; à cet égard, les ghettos sont comparables aux faubourgs parisiens du XVIIIe siècle, et se prêtent à des soulèvements étendus et « contagieux ». Bien que le caractère cruel et indifférent de la privation se heurte à une résistance de plus en plus grande, la répression et la diversion sont facilitées par le fait que cette privation n’apparaît pas encore comme totalement politique. Entre les ghettos et leurs alliés extérieurs s’interpose encore le conflit racial. Il est vrai, certes, que l’homme blanc est coupable, mais il est aussi vrai que certains Blancs ont une attitude de révolte radicale. De fait, l’impérialisme des monopoles justifie les thèses racistes lorsque par ses bombes, ses poisons, son argent, il accroît sans cesse la pression, sur les populations non blanches, de sa puissance et de sa brutalité : par là il fait de toutes les populations blanches, même celles qui dans les métropoles sont également victimes de l’exploitation, les complices et les bénéficiaires de ce crime planétaire. De plus en plus, les conflits de classes sont supplantés ou dissimulés par les conflits raciaux : l’appartenance raciale devient une réalité économique et politique ; cette évolution résulte de la dynamique de l’impérialisme moderne, qui le pousse à rechercher de nouvelles méthodes de colonisation, à l’intérieur comme à l’extérieur.
L’efficacité à long terme de la révolte noire est également par la profonde division interne de cette classe – suite de la naissance d’une bourgeoisie noire – et par sa fonction sociale marginale – du point de vue du système capitaliste. Dans l’ensemble, la population noire n’occupe pas une situation centrale dans le processus de production, et on ne peut pas accuser les organisations ouvrières blanches de faire quoi que ce soit pour modifier cet état de choses. Suivant les termes cyniques du système, une grande partie de cette population est « surnuméraire », c'est-à-dire qu’elle ne contribue pas de façon essentielle à la productivité du système. En conséquence, le pouvoir n’hésitera pas à appliquer des mesures extrêmes de répression si le mouvement devient dangereux pour lui. Et il est certain que la population noire représente actuellement aux Etats-Unis la force de rébellion la plus « naturelle ».
Entre la population noire et la jeune intelligentsia issue des classes moyennes, la distance apparaît, à tous les égards, immense. Leur fondement commun (le rejet absolu de la société existante et de tout son système de valeurs) est masqué par l’évidente différence de classe – exactement de la même façon qu’au sein de la population blanche les conflits de classes corrompent la communauté d’ « intérêts réels » entre les étudiants et les ouvriers. Celle-ci s’est pourtant réalisée en une action politique d’une amplitude non négligeable, pendant la révolte de mai en France – et ce, contre les consignes implicites du parti communiste et de la C.G.T. ; ce sont les étudiants, et non les ouvriers, qui sont à l’origine de cette action commune. Les conflits de classes n’en sont pas pour autant abolis, mais effacés et dépassés, ce qui révèle la profondeur de l’opposition. Du point de vue du mouvement étudiant, cette tendance au développement progressif d’une telle communauté d’intérêts s’appuie sur une évolution fondamentale, inscrite dans la structure même de la société industrielle avancée. A long terme, le dur labeur physique se voit remplacer, dans de larges secteurs de la production matérielle, par de l’énergie technique et mentale : ce processus accroît les besoins de la société en travailleurs intelligents et munis d’une culture scientifique ; une fraction considérable de la population étudiante appartient en puissance à la classe ouvrière – à la « nouvelle classe ouvrière », qui non seulement n’est pas « surnuméraire », mais encore revêt une importance primordiale pour la croissance de la société existante. La révolte étudiante frappe la société à un endroit sensible : d’où la violence et la brutalité de la réaction.
« Le mouvement étudiant » – ce terme est déjà en lui-même idéologique et dérogatoire : il dissimule le fait que le mouvement est activement appuyé par de nombreux membres plus âgés de l’intelligentsia, et par d’importantes fractions de la population non étudiante. De plus, ce terme suggère des aspirations et des buts très différents de la réalité ; les revendications générales pour une réforme du système d’enseignement ne font qu’exprimer des objectifs plus vastes et plus essentiels. La différence la plus décisive est celle qui sépare l’opposition dans les pays socialistes et l’opposition dans les pays socialistes. Dans les pays socialistes, l’opposition accepte la structure socialiste de la société mais s’élève contre les régimes autoritaires et répressifs qui reposent sur la bureaucratisation de l’Etat et du parti ; tandis que, dans les pays capitalistes, la fraction militante du mouvement, qui semble croître sans cesse, est anticapitaliste : socialiste ou anarchiste. Il y a aussi, à l’intérieur de la zone capitaliste, une différence dans la stratégie et dans les buts, suivant que la révolte s’attaque à des dictatures fascistes et militaires – comme en Espagne ou en Amérique latine – ou à des régimes démocratiques. Et il ne faut jamais perdre de vue qu’une révolte étudiante a pu contribuer à la perpétration d’un crime collectif le plus vile de toute l’histoire contemporaine : le massacre de milliers de « communistes » indonésiens. Ce crime n’a toujours pas été vengé ; c’est l’unique exception – horrible – à la fonction libératrice et libertaire de l’activisme étudiant.
Dans les pays fascistes et semi-fascistes, les militants étudiants – qui sont partout une minorité – trouvent un appui dans le prolétariat rural et industriel ; en France et en Italie, ils ont réussi à obtenir une aide incertaine (et passagère !) des partis et unions d’une gauche puissante ; en Allemagne de l’Ouest et aux Etats-Unis, ils se heurtent à l’hostilité véhémente et souvent violente des « gens » et des organisations ouvrières. Révolutionnaire par sa théorie, par ses instincts, par les buts derniers qu’il propose, le mouvement étudiant n’est pas une force révolutionnaire, ni peut-être une avant-garde aussi longtemps qu’il n’aura pas de masses capables et désireuses de le suivre ; mais il est le ferment de l’espoir, face à la toute-puissance du capitalisme et à l’ambiance étouffante qui règne dans les métropoles capitalistes : il témoigne de la réalité de l’alternative – il démontre que l’idée d’une société libre répond à un besoin réel et à une possibilité réelle. Certes, il y a aussi ceux qui ne s’engagent pas et ceux qui fuient le réel, ceux qui s’échappent vers des mysticismes en tout genre, et ceux qui se fichent de ce qui se passe ; et les happenings, les manifestation d’anticonformisme, peuvent aussi bien être authentiques que montées de toute pièces.
Evidemment, le marché s’est emparé de cette révolte, et l’a intégrée au monde des affaires ; mais ce sont quand même des affaires sérieuses. Ce qui compte, ce n’est pas la psychologie, plus ou moins intéressante, de ceux qui participent au mouvement, ni les formes souvent étranges que revêt la contestation – formes qui souvent révèlent, mieux que ne pourraient le faire des arguments sérieux, la nature absurdement raisonnable de l’ordre établi, et les figures antihéroïques et sensuelles de la révolte –, mais bien ce contre quoi l’opposition se dresse. Les revendications pour une réforme structurale du système d’enseignement (suffisamment urgentes en elles-mêmes ; nous y reviendrons) cherchent à contrebalancer l’influence d’un enseignement dont la neutralité est toujours décevante, et qui prend même parfois ouvertement la défense de l’ordre établi ; et elles doivent fournir aux étudiants les instruments conceptuels dont ils auront besoin pour développer une critique solide et approfondie de la culture matérielle et intellectuelle. En même temps, elles doivent abolir le caractère de classes de l’enseignement. Ces changements permettraient de s’étendre et de s’amplifier à une conscience capable de révéler les traits hideux de la société d’abondance, en déchirant le masque technologique et idéologique qui les masque. L’Université a toujours eu pour fonction de développer une conscience vraie. Dès lors, on ne doit pas s’étonner que l’opposition étudiante soit l’objet d’une haine quasiment pathologique de la part de la prétendue « communauté », de la part notamment d’une importante fraction des organisations ouvrières. Dans la mesure ou l’Université dépend de plus en plus étroitement, sur le plan financier comme sur le plan politique, du bon vouloir de la communauté et du gouvernement, la lutte pour obtenir un enseignement libre et critique, devient un aspect essentiel de l’ensemble du combat.
Ce qui apparaît aujourd’hui comme une « politisation » externe de l’Université par des éléments radicaux relève, en réalité – comme si souvent dans le passé – de la dynamique interne, « logique », de l’enseignement : la connaissance se traduit en réalités, les valeurs humanistes en conditions humaines d’existence. Cette dynamique, bloquée par la prétendue neutralité de l’académie, serait rétablie si, par exemple, on incorporait au programme des cours qui étudieraient de façon pertinente les grands courants non-conformistes de notre civilisation et l’analyse critique des sociétés contemporaines. Le pont qu’il nous faut construire entre le droit et le fait, entre la théorie et la pratique, trouve ses fondements dans la théorie elle-même. Le savoir n’est pas seulement transcendant (vis-à-vis du monde objectif, de la réalité) en un sens épistémologique : en tant qu’il s’oppose aux formes répressives de l’existence, il est politique. Par le refus de la liberté d’action politique à l’Université, on perpétue la coupure entre raison théorique et raison pratique, on restreint l’efficacité et le champ d’action de l’intelligence. Ainsi, les revendications universitaires entraînent le mouvement au delà de l’Université : vers les rues, les bidonvilles, la « communauté ». Et le moteur du mouvement, c’est le refus de devenir « mûr » et « adulte », le refus d’adopter un comportement efficace et « normal » dans une société qui :
– contraint la grande majorité de la population à « gagner sa vie » par des travaux stupides, inhumains et inutiles,
– fait prospérer ses affaires sur le dos des ghettos et des bidonvilles, et par son colonialisme intérieur et extérieur,
– infestée par la violence et la répression, exige des victimes de cette violence et de cette répression soumission et obéissance,
– pour maintenir la productivité rentable sur laquelle repose sa hiérarchie, dissipe ses puissantes ressources dans le gaspillage et la destruction, ou dans la création de plus en plus systématique de besoins et de satisfaction conformistes.
Pour autant que la révolte est dirigée contre une société qui fonctionne effectivement, une société prospère et « démocratique », il s’agit d’une rébellion morale, qui vise l’hypocrisie, l’agressivité, des valeurs et des buts de cette société, sa religion blasphématoire, tout ce qu’elle prend au sérieux, tous les principes qu’elle prétend respecter et qu’elle enfreint constamment.
Cette opposition est démunie du fondement de classe traditionnel, et elle apparaît à la fois comme rébellion politique, instinctuelle, et morale : traits « inorthodoxes », qui conditionnent sa stratégie et son champ d’action ; l’opposition n’épargne pas la démocratie libérale et parlementaire existante, elle s’attaque à l’ensemble de son organisation. La Nouvelle Gauche est empreinte d’une forte répulsion envers la politique traditionnelle : envers tout le système des partis, comités, groupes de pression de tous niveaux, envers la participation à ce système et à ces méthodes. Cette sphère ou atmosphère politique, si puissante qu’elle soit, est entièrement remise en cause : rien de ce que peuvent déclarer ces politiciens, représentants, candidats, n’a de valeur pour les révoltés ; il leur est impossible de les prendre au sérieux, quoiqu’ils sachent très bien qu’ils risquent par là d’être maltraités, de faire de la prison, de perdre leur travail. N’étant pas des martyrs professionnels, ils préfèreraient sans doute ne pas être maltraités, ni faire de la prison, ni perdre leur travail. Mais il ne s’agit pas pour eux d’un choix : leur refus, leur protestation, se sont incorporés dans leur métabolisme, et concernent la structure de pouvoir dans son ensemble. La structure de pouvoir a mis sur pied un processus démocratique, mais il est à tel point discrédité qu’on ne peut en extraire un seul élément qui ne soit contaminé. En outre, gaspiller ses efforts à l’intérieur de ce processus serait se condamner à un rythme de tortue. Par exemple, il faudrait une bonne centaine d’années pour que le seul jeu électoral puisse amener une modification sensible dans la composition du Congrès des Etats-Unis, à en juger par le taux actuel de progression – et encore, à condition que l’effort de radicalisation politique ne soit pas mis en échec. Et les agissements des tribunaux, de la base au sommet de l’échelle, ne sont pas faits pour redonner confiance dans les institutions démocratiques établies. Dans cette situation, travailler à l’amélioration de la démocratie existante revient manifestement à reporter indéfiniment la date ou pourra apparaître une société libre.
Ainsi, la protestation radicale tend à prendre, dans certains secteurs de l’opposition, des formes purement négatives, des formes anarchistes et même apolitiques. C’est une des raisons pour lesquelles la rébellion donne souvent lieu à ces manifestations étranges et bouffonnes qui agacent tant l’ordre établi. Face au sérieux macabre de la politique institutionnalisée, l’ironie, la satire et la provocation rieuse constituent une dimension nécessaire à la politique nouvelle. Dans le mépris du mortel « esprit de sérieux »dont sont emprunts les discours et les actes des politiciens professionnels ou semi-professionnels, se fait jouer le mépris des valeurs que ces politiciens professent et en même temps disqualifient. Les révoltés font revivre le rire désespéré et le défi cynique des bouffons : c’est pour démasquer les agissements dans gens sérieux dont tout dépend.
Cette désaffection de l’opposition radicale pour le processus démocratique existant et pour ses institutions invite à réexaminer en profondeur la démocratie (la démocratie « bourgeoise », le gouvernement représentatif) et son rôle dans la transition du capitalisme au socialisme ou, plus généralement, dans la transition d’une société asservie à une société libre. Dans l’ensemble, la théorie marxiste lui accorde un rôle positif dans cette transition – jusqu’au moment de la révolution elle-même : engagée (si limité que soit, dans la pratique, cet engagement) à respecter les libertés et les droits civils, la démocratie bourgeoise fournirait un fondement tout à fait favorable au développement et à l’organisation d’un mouvement de dissidence. Cela reste vrai, mais il est des forces, à l’intérieur même du cadre démocratique, qui dénaturent les traits « protecteurs » de la démocratie ; et nous assistons actuellement à leur renforcement constant. La démocratie de masse, telle que l’a développé le capitalisme des monopoles, a engendré des droits et des libertés qui sont conformes aux intérêts capitalistes ; la majorité n’est q’une majorité de domination ; les déviations sont aisément « endiguées » ; et un pouvoir fortement concentré peut se permettre de tolérer – voire de soutenir – un mouvement de dissidence radicale, dans la mesure ou il se plie aux règles et aux mœurs établies – et même un peu au-delà de cette mesure. Ainsi, les mêmes mécanismes qui permettent à l’opposition de se développer et de s’organiser l’intègrent à l’univers auquel elle s’oppose ; et une opposition qui ne dispose pas d’un appui dans les masses ne peut parvenir à s’en constituer un. Dans une telle situation, travailler conformément aux règles, et aux méthodes de la légalité démocratique revient à capituler devant la structure du pouvoir existant. Et cependant, il serait fatal de renoncer à la défense des droits civils et des libertés à l’intérieur du cadre établi. Mais, comme le capitalisme des monopoles est contraint d’étendre et de renforcer sa domination intérieure et extérieure, le combat pour la défense de la démocratie se heurtera de plus en plus aux institutions démocratiques existantes, aux obstacles qui sont inscrites en elle, à leur dynamique conservatrice.
Les méthodes semi-démocratiques travaillent nécessairement contre le changement radical, car elles contribuent à créer et à perpétuer une majorité populaire dont l’opinion se règle sur les intérêts qui prévalent dans le statu quo. Tant que cette situation subsistera, il sera raisonnable de dire que la volonté générale est toujours mauvaise, pour autant qu’elle s’oppose objectivement à la transformation possible de la société et à l’apparition de modes d’existence plus humains. Certes les minorités peuvent toujours avoir recours aux méthodes de persuasion, mais à une échelle limitée : la minorité de gauche ne dispose pas de ressources financières suffisantes pour accéder de façon équitable à l’usage des communications de masse, qui parlent jour et nuit dans le sens des intérêts dominants – si ce n’est au cours des intermèdes salubres que l’on consacre à l’opposition, et qui se donnent illusoirement pour des signes d’équité et de justice. Il n’empêche que, sans un effort continuel pour réduire la majorité hostile en persuadant individuellement chacun de ses membres, les perspectives de l’opposition apparaissent encore plus sombres qu’elles ne sont.
Dialectique de la démocratie : si par démocratie on entend que des individus libres se gouvernent eux-mêmes et ont également accès à la justice, alors la réalisation de la démocratie passe par l’abolition de la pseudo-démocratie existante. Dans la dynamique du capitalisme des monopoles, la lutte pour la défense de la démocratie tend ainsi à prendre des formes antidémocratiques ; et pour autant que les décisions démocratiques sont prises, à tous les niveaux, dans des « parlements », l’opposition tendra a devenir extra-parlementaire. Tout mouvement qui visera à introduire dans la vie quotidienne des minorités opprimées des droits et des libertés que définissent les constitutions, ou même seulement à protéger les droits et les libertés existants, deviendra « subversif », car la majorité opposera une résistance toujours plus forte à cette interprétation et à cette application « excessive » des notions d’égalité et de justice.
Une opposition qui s’élève, non contre telle forme particulière de gouvernement ou telle situation particulière à l’intérieur de la société, mais bien contre un système social dans son ensemble, ne saurait demeurer légale et autorisée : c’est précisément à la légalité établie, à la juridiction établie, qu’elle s’oppose. Le fait que le processus démocratique s’occupe de réparer les injustices et d’opérer toute sorte de changement légaux et autorisés n’enlève pas à cette opposition son caractère d’illégalité, aussi longtemps que la démocratie institutionnalisée interdit au processus de changement de dépasser le point ou le système actuel serait menacé. Grâce à ce dispositif stabilisateur, à ce « régulateur », la démocratie capitaliste de masse est peut-être plus apte à se perpétuer qu’aucune autre forme de gouvernement ou de société ; et au fur et à mesure que cela devient plus vrai, elle devient capable de s’appuyer, non sur la terreur et la pénurie, mais sur l’opulence et l’efficacité, et sur la volonté générale d’une population opprimée et administrée. Cette situation nouvelle est en lien direct avec la vieille question du droit de résistance. Est-il légitime de dire que c’est le système établi qui à besoin d’être justifié, et non la résistance qui s’oppose à lui ? C’est ce que semblent impliquer les théories du contrat social, qui tiennent la société civile pour dissoute lorsque, dans sa forme effective, elle ne remplie plus les fonctions pour lesquelles on l’avait instituée – c'est-à-dire lorsque la répression qu’elle exerce n’est plus productive ni socialement nécessaire. Théoriquement, ce sont les philosophes qui ont déterminés ces fonctions : les réalistes définissaient la « fin du gouvernement » comme la protection de la propriété, des affaires et du commerce ; les idéalistes parlaient de réalisation de la Raison, de la Justice, de la Liberté – sans pour autant négliger certains aspects économiques plus terre à terre. Dans une école comme dans l’autre, la question est de savoir si un gouvernement remplissait effectivement ces « fins », et les critères pour en juger, étaient généralement restreints au cadre de l’Etat national particulier (ou du modèle d’Etat national) que ces philosophes avaient en tête : que cet Etat puisse en menacer, en opprimer ou en détruire d’autres, ne mettait pas en cause sa définition, pas plus qu’un gouvernement établi ne perdait son droit d’être obéi sou prétexte que, de la protection de la propriété, ou de la réalisation de la Raison, résultaient pour une grande partie de la population de la pauvreté et l’esclavage.
De nos jours, les questions qui se rapportent à la « fin du gouvernement » sont tenues pour subsidiaires. Il semble que le fonctionnement ininterrompu de la société justifie suffisamment sa légalité et sa prétention à être obéie ; et ce fonctionnement lui-même parait se définir en termes négatifs, comme l’absence de guerre civile, de désordre généralisé, ou de catastrophe économique. Autrement, tout est permis : la dictature militaire, la ploutocratie, l’exercice du gouvernement par des cliques de bandits ou de voleurs. Génocides, crimes de guerre, crimes contre l’humanité : ce ne sont pas là des arguments suffisants contre un gouvernement qui sur son territoire protège la propriété, les affaires, le commerce, si destructrice que soit par ailleurs sa politique extérieure. Et, de fait, il n’est aucune loi qui ait valeur exécutoire pour ôter à un tel gouvernement sa légitimité et sa légalité ; mais cela signifie simplement que toute loi (exécutoire) est au service du statu quo, et qu’a contester cette subordination on se situe eo ipso hors du domaine de la légalité, avant même de se trouver en conflit ouvert avec sa loi.
Publié par pensée-critique à 11:26:02 dans auteurs critiques | Commentaires (0) | Permaliens
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