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Intro
De nombreux auteurs se sont essayés à définir la structure sociale et les enjeux propres à la modernité. Qu'il s'agisse de fragmentation sociale, de multitude, de gauchisme moderne, de progressisme, de citoyennisme, de libéralisme existentiel ou d'unidimentionnalité, ceux-ci, au-delà de leurs orientations respectives, tentent de décrire à peu près le même phénomène. Nous nous sommes intéressés à ces auteurs principalement du fait de leurs orientations politiques fortement divergentes, afin de confronter leurs analyses sur la structure socio-politique de la Modernité, et plus spécifiquement en ce qui concerne la transformation des forces d'opposition au modèle dominant.
Ces analyses ont en commun qu'elles traitent d'un même phénomène, partent d'une même période historique, définissent un même contexte global : la seconde moitié du XXeme siècle, notamment les 30 glorieuses, la mise en place de l'Etat Social/Providence, et des politiques Keynésiennes après la seconde guerre mondiale, puis les années 80 a 2000, le démantèlement du modèle social, le retour à une économie libérale.
C'est de ce contexte global, dont nous tenterons de présenter les principaux aspects, qui constituera l'objet premier de cette analyse. Nous reprendrons également l'analyse de Louis Chauvel sur « le retour des classes sociales ? », qui nous parait hormis quelques oublis la plus complète a notre connaissance pour traiter de la question.
Les 30 Glorieuses
Cette période peut se définir en ce qui concerne ses traits principaux par : une forte croissance économique, de nombreuses luttes sociales, notamment dans les années 60 et 70, pour l'acquisition de droits et d'avantages sociaux pour les couches de population les plus défavorisées, mais aussi par le contexte de guerre froide américano-soviétique, les avancées scientifique sen matière d'automatisation, et leur application entraînant d'une part une augmentation considérable du taux de productivité, et d'autre part une diminution démographique de la classe ouvrière, et une forte croissance de la population de cadres et des professions du tertiaire, et enfin la mise en places de politiques Sociales, et une amélioration globale du niveau de vie, permettant l'avènement de la société marchande. C'est aussi a cette période, surtout en Europe, suite au traumatisme de guerre, que se constitue une idéologie de la Paix, un refus du conflit, et un modèle de contestation basé dorénavant sur la négociation.
On assiste ainsi à cette période à un amoindrissement relatif des inégalités de salaire, permettant un accès plus grand à la consommation, notamment pour la classe ouvrière (les « ouvriers de l'abondance »), et un assouplissement en terme de mobilité sociale, une démocratisation de l'enseignement supérieur.
Tandis que la classe ouvrière tend a s'affaiblir numériquement, du fait de l'automatisation et de l'explosion du tertiaire, mais aussi idéologiquement, en terme de sentiment d'appartenance, d'identité collective, apparaît dans le discours, les consciences, l'expression de « nouvelles classes moyennes », auxquelles s'identifient tant les ouvriers qualifiés, les employés, les enseignants, et autres professions intellectuelles.
Celles-ci sont à distinguer de la désignation classe moyenne issue de la pensée Marxienne, désignant les classes du milieu, les cadres, situé entre la Bourgeoisie et le Prolétariat.
On assiste alors à une multiplication des sentiments d'appartenances, s'accompagnant d'une multiplicité d'enjeux symboliques, de genre, d'ethnie, d'orientation sexuelle, de religion, mais aussi concernant la reconnaissance des spécificités locales suite à l'effacement des Etats Nations dans la mondialisation.
Le tournant des années 80
Les années 80 furent marquées d'une part par la récession économique, qui voit alors l'idéal du modèle de l' Etat Social s'effacer, et par la chute du Bloc Soviétique. Le capitalisme libéral restant seul vainqueur tend à s'imposer de nouveau.
Les transformations idéologiques sont ainsi importantes. En effet, tandis que les inégalités resurgissent, l'idéologie de la moyennisation, de la fin des classes, de l'inter compétitivité, et de la collaboration de classe sur le modèle de la négociation tend à s'imposer, tandis que l'idéologie Marxiste connaît son déclin, que le « Prolétariat » se désorganise.
Cette période voit aussi l'expansion d'une catégorie sociale fortement hétérogène, dont il n'existe pas de terme fédérateur dans le langage, le discours politique qui puisse les structurer en tant que classe sociale. Souvent appelés les exclus, les marges, les outsiders, ou encore le lumpen prolétariat, cet ensemble social se retrouve mise hors jeu sans possibilité de se structurer idéologiquement, et matériellement, et ne se manifeste que lors de mouvements sporadiques incapables de se lier les uns aux autres et souvent même, mis en compétition les uns avec les autres.
Il y a ainsi disharmonie, décalage temporel entre conditions objectives et condition subjectives, entre situation et représentation, qui brouille la mise a jour des enjeux réels propres aux groupes sociaux.
Synthèse des analyses sur la modernité
Nous avions ainsi dit que les analyses sur la modernité et les forces d'opposition décrivaient le même phénomène, nous allons alors tenter de discuter sur le fait qu'elles partagent le même pessimisme.
L'ensemble des analyses sur la modernité décrivent celle-ci comme l'ère de la fin des classes et de l'intégration du prolétariat, de l'unidimensionnalité, du consensus autour du capitalisme, de la démocratie, de la république, mais aussi, conjointement, comme une société multiplen divisée, atomisée, fragmentée, ou l'opposition politique ne se constituent plus sur des enjeux relatifs à une position économique et sociale dans le processus de production, à un antagonisme de classe. L'illusion des 30 glorieuses en ce qui concerne la moyennisation de la société à fait disparaître l'antagonisme de classe et démobilisé le mouvement ouvrier, et les avancées de la mondialisation on eu tendance a effacer les identités nationales, à diffuser la conscience d'une citoyenneté mondiale. Les enjeux politiques se sont alors constituées sur tout un ensemble de luttes parcellaires, relatives a des appartenances symboliques, religieuses, de genre, ethniques, régionales, d'orientation sexuelle, ainsi qu'un ensembles de risques transcendantes aux classes sociales, notamment en matière d'énergie, et d'environnement.
Ces analyses qui dominent la scène intellectuelle depuis une 20 aine d'années, tendent aujourd'hui, à décrire le présent comme un univers pétrifié, inerte, immuable, indépassable, dans lequel la lutte de classe a laissé place à l'inter compétitivité au sein d'un ensemble convergeant vers un but commun. Cependant, cette analyse si elle est objective, n'en est pas moins contestable. En effet, ces théories ne reflètent qu'une représentation d'un état antérieur de la société projeté entièrement dans le présent, sans analyse critique plus fine de la situation, constituant alors un discours politico-idéologique allant dans le sens du pouvoir dominant. Cette analyse n'est pas vraie car elle n'est que partielle, car d'une part, elle ne prend pas en compte que les conditions objectives qui constituaient la base de la moyennisation de la société ont changées, et d'autre part, elle ne reflète pas la dynamique des forces sociales en œuvre, la conflictualité croissante qui se dessine, les opposition au consensus global, qui même si elles ne sont que peu structurées, pourraient à l'avenir donner naissance à une force nouvelle, qui réactiverait alors sur des bases plus avancées la lutte de classes.
Nous estimons ainsi que les luttes pour l'acceptation des différences - en ce qui concerne les différences fondamentales constituant de réelles formes de négation de la vérité établie, de l'idéologie dominante sont en train de s'imposer. Ces luttes pour la démystification du mensonge social sont toutes celles qui s'opposent à l'idéal type de l'homme blanc chrétien hétérosexuel, à sa posture dominante : la luttes pour l'émancipation des femmes, les différents ethnies, les orientations sexuelles. Ces luttes sont vraies car elles balayent les fausses consciences et les théories naturalistes légitimant la supériorité génétique d'une fraction de l'humanité sur l'ensemble.
Les luttes religieuses, quant à elles ne constituent que les derniers élans de résistance de l'ordre ancien face à la rationalité technologique la où celle-ci fait la preuve de son irrationalité. Enfin les luttes de types régionalistes ne sont que le symptôme d'une perte de pouvoir et d'identité liée à l'entrée des Etats Nation dans la mondialisation. Ces deux derniers types de luttes contrairement aux premières sont fausses de part leur caractère conservateur, car elles se basent sur un ordre social et des instituions, dont le caractère mystifiant à été démasqué et démenti intellectuellement depuis déjà longtemps. Leur victoire ne constituerait alors pas un dépassement du présent, un avancement dans le dévoilement de la vérité, mais un retour à l'aliénation de la conscience, un blocage de l'histoire.
Il est ainsi possible que dans les démocraties occidentales, le triomphe des luttes pour l'acceptation des différences, dans le cadre de la logique d'égalité, remette alors au goût du jour, la question des classes sociales, du fait de la remontée croissante des inégalités économiques. Cette lutte pour l'égalité constitue en effet une lutte pour la vérité dans la mesure où elle est la négation de l'idéal type de l'homme occidental dominant, qui est également bourgeois capitaliste. Elle se révèle alors lutte de classes.
Enfin, pour clôturer cette partie en ce qui concerne les erreurs d'analyse de la structure sociale, nous opposerons que l'ensemble des analyses sur la moyennisation de par leur cadre trop anthropocentrique, ne peuvent être que réductrices et fausses, si elles ne prennent pas en compte le phénomène de la mondialisation, et la manière dont ce processus influe sur l'organisation géo-économique du monde. En effet, c'est comme si on avait analysé la société française et ses mutations en se centrant exclusivement sur les grandes villes et en excluant les campagnes, ou les banlieues. Il est ainsi nécessaire, dans le cadre de l'économie mondialisée, de la délocalisation de l'industrie, de repenser les inégalités, les classes sociales sur une base mondiale afin de mettre à jour la profondeur des inégalités qui n'apparaissent pas dans la structure sociale nationale des Etats occidentaux.
Classe Bourgeoise et fin des classes : une confusion dans l'analyse...
Les analyses sur la fin des classes ne font que traiter de l'endormissement de la lutte de classe, du fait de la dissolution du mouvement ouvrier. Elles ne s'intéressent qu'a une seule classe : le prolétariat. Cependant, elle ne traite pas de l'autre classe antagonique : la bourgeoisie. Ici réside l'erreur d'analyse fondamentale de la théorie de la fin des classes, qui l'invalide instantanément. En effet, la bourgeoisie, la vraie, la haute bourgeoisie aristocratico financière, dynastique, n'a jamais cessé d'être, d'avoir conscience de ses intérêts en tant que classe, de s'organiser. Cercles de réflexion, syndicats, lobby de pression, rallyes mondains, homogamie et reproduction sociale, capital financier et patrimoine démesuré, élitisme, on voit bien que la structure sociale n'a guère évolué depuis le XIXeme siècle (voire antérieurement). Qu'elle s'affirme ouvertement dans un système libéral, ou concède des formes hybrides de social libéralisme, d'Etat social à économie de marché, la bourgeoisie n'a cessé d'être, de dominer socialement, économiquement, matériellement, symboliquement, et idéologiquement.
... Qui tient du discours idéologique sur la démocratie
Le discours idéologique sur la démocratie se fonde sur plusieurs présupposés source de confusion. Le premier concernerait la notion d'intérêt général, qui tient de l'amalgame entre intérêt du peuple/de la nation et intérêt de l'Etat, d'où la notion d'Etat Nation.
La notion apparaît suite à la Révolution Française et l'avènement de la démocratie, et définit l'intérêt général comme intérêt supérieur aux intérêts particuliers, transcendant la nation. Ainsi, suivant cette définition, les classes dominantes et dominées agiraient de concours pour l'intérêt de la collectivité, pour un progrès global dont tous bénéficieraient à des échelles différentes. L'Idéal républicain nous décrit une société à la fois homogène et atomisée dans laquelle l'individu-citoyen contribuerait a son échelle au bien commun. La République et ses institutions constitueraient ainsi un dispositif de contrôle social dont l'objet serait la création d'un consensus. L'idéal Républicain s'oppose à la reconnaissance des opinions politiques hors de ce consensus, et par la même la possibilité d'auto détermination du peuple, il est par essence anti-démocratique.
Le second présupposé est en partie la conséquence du premier : au XIX eme siècle, lorsque les luttes sociales s'accentuèrent, le pouvoir dû concéder tout un ensemble d'avancées sociales afin de justifier la démocratie. S'en suit une seconde définition de la démocratie et de l'intérêt général : le paternalisme, pouvoir bienveillant, ou socialisme bourgeois (Marx) : le Bourgeois agit au nom du peuple, pour le bien de celui-ci, mais toujours en tant que bourgeois. Cette dimension philanthropique constitue certes une avancée puisque le pouvoir est ici exercé pour le peuple, mais toujours pas par celui-ci. Il ne s'agit pas là réellement d'une démocratie.
S'en suit tout au long du XIX et XXeme siècle un ensemble de luttes politiques aboutissant à l'apparition dun pluralisme politiques, plus ouvert à gauche, dans lequel il est plus ou moins admis que l'intérêt général se joue dans un rapport de force, essentiellement numérique en terme de légitimité, entre les différents intérêts de classe. Cependant, les années 60 à 80 marquent un tournant déterminant dans l'histoire politique moderne, ou la reconnaissance d'intérêts spécifiques indépendants des classes sociales entraînent l'amoindrissement de l'antagonisme premier, et provoquant le retour à l'acceptation initial d'intérêt général.
La démocratie ainsi fondée sur le consensus républicain, tolérant le pluralisme (bipartisme officieux) dans la mesure ou celui-ci ne remet pas en cause, ou n'as pas la force effective de remettre en cause l'ordre établi, mais aménage celui-ci en fonction des tensions relatives au sein de la société, dont l'Etat est l'appareil de régulation, bloquant par là même toute potentielle transformation fondamentale de la structure sociale. Le paradoxe du pluralisme républicain réside ainsi dans une tolérance relative de la pensée, si celle-ci s'incorpore au consensus, est précédée par l'idéologie du pouvoir.
Le consensus républicain basé sur la libre entreprise, l'égalité des chances, le mérite, la reconnaissance de l'individu, est ainsi la condition de la liberté pour ceux qui disposent de conditions sociales favorables, c'est-à-dire de la culture, du capital économique, du patrimoine, des réseaux, pour atteindre les positions sociales avantageuses. Mais il résulte de la contrainte pour ceux qui n'en disposent pas. Pour ceux-ci s'en suit une situation d'aliénation entre condition objectives d'existences et idéologie du système, entraînant une incapacité individuelle d'en jouir, une disposition à la soumission, à la dépréciation de soi, à défaut d'outils théoriques pour penser la réalité et la déconstruire, la révéler en tant qu'elle est idéologie.
La Démocratie vraie ne peut être la démocratie du consensus Républicain, car a ce moment là, elle est pénétrée par une idéologie qui se masque derrière le réel et qui cherche à s'imposer à la conscience comme système rationnel, bridant alors toute émancipation, toute autodétermination du peuple.
Elle ne pourra devenir vrai qu'à partir moment ou l'idéologie Républicaine se sera effondrée et où les positions idéologiques (subjectives) émanant des conditions matérielles (objectives) d'existence pourront s'affirmer clairement en tant que tel, et ou l'endoctrinement laissera place à l'autodétermination et l'expression des rapports antagoniques. A ce moment là il sera possible de distinguer les idéologies fausses des idéologies vraies, et de déterminer un intérêt général qui sera l'expression des conditions objectives d'existence du plus grand nombre, un consensus vrai et dynamique, à tout moment redéfinissable, car autoproduit par l'expression du rapport entre les différentes forces composant le social.
Mais là encore, la Démocratie ne constitue pas un système abouti, du fait qu'elle se fonde sur un principe implicite amalgamant le nombre et le vrai, sur la « tyrannie de la majorité ». Or historiquement, il est rare que le plus grand nombre ait été porteur de vérité de manière initiale, et celle-ci émergea bien d'avantage par la pression constante de minorités agissantes. Il en résulte alors que la démocratie devient le lieu d'affrontement entre le vrai et les faux, et laisse alors libre cours à toute sorte de courants politiques en quête de pouvoir, car constituant le courant d'expression privilégié de la démagogie ce qui bloque alors l'avènement du vrai et proclame le triomphe de la fausse conscience, l'expression de l'opinion.
La démocratie véritable ne pourrait alors se fonder sans un esprit critique poussé global et avéré, une norme sociale de déconstruction/reconstruction constante des idéologies, détruisant les fausses consciences, affirmant les vraies jusqu'à ce que celles-ci soient réfutées à leur tour, et dont l'aboutissement ultime, l'utopie résiderait dans la formulation d'un consensus indiscutable signifiant la mort de la politique et de la démocratie.
Il est cependant bien évident qu'a cet instant, l'aboutissement du processus démocratique ne constitue qu'une utopie chimérique, et que de plus la mort de la démocratie, tel que nous l'entendons, constituerait un état final de l'humanité, , une structure pétrifiée dans laquelle l'histoire ne serait plus.
A l'instar des démarches scientifiques et philosophique, où la quête de la vérité réside dans la déconstruction perpétuelle du faux, la quête de destruction de la démocratie telle que nous la présentons constitue un processus dynamique de dépassement constant du présent, , qui en tant qu'idéologie dominante, serait le moteur d'une société plus juste et satisfaisante pour le plus grand nombre.
Retour des classes sociales, retour de la démocratie ?
Il ne fait nul doute que le consensus produit de l'idéologie du groupe dominant bloque aujourd'hui possibilité de la démocratie. En effet, si celle-ci était l'expression du peuple, elle serait l'expression de la position du groupe dominé, non celle du pouvoir. Le retour des classes sociales et leur autodétermination politique, c'est-à-dire l'auto organisation, pourrait alors signifier la naissance de la démocratie, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire non comme une fiction, un mythe transcendant reflétant de manière théâtrale la structure d'une société basée sur un modèle hiérarchique de domination, mais comme mode d'organisation réel, vivant, conflictuel et dynamique.
Publié par pensée-critique à 10:30:06 dans analyses et essais politiques | Commentaires (0) | Permaliens
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