<< Thèses sur la technologie | Matérialisme et Idéalisme | 1er mai >>
Le concept de « Matérialisme » est en lui-même difficile à appréhender et comporte des sens, des interprétations radicalement différentes en fonction des courants idéologiques qui l’emploient.
Bakounine met ceci en évidence dans « Dieu et l’Etat » en opposant matérialisme capitaliste de droite et matérialisme socialiste de gauche. Le premier opère une séparation entre l’idée et la matière. Dans cette conception directement issue de la pensée judéo-chrétienne, l’idée est détachée de la matière, l’esprit est séparé du corps. L’idée, en tant qu’émanation divine, relève de ce qui est noble, pure, elle est enthousiaste et agréable. La matière est alors considérée comme quelque chose de vile, de froid, d’inanimé et de triste, elle est souffrance et misère. Il y oppose alors la conception matérialiste socialiste athée, selon laquelle la matière est la base de toute chose. Elle est alors considérée comme chaleureuse, dynamique, et innovante, elle devient libératrice.
La tradition marxiste orthodoxe, dans son évolution à la fois théorique et pratique, à hérité d’une conception positiviste et utilitariste du matérialisme, et ainsi d’un rapport froid, déshumanisé à la matière. Le marxisme est ainsi resté imprégné de ses racines judéo-chrétiennes au sens ou l’Homme, l’esprit, est resté dans sa considération étranger à la matière. Par conséquent, toute production de la pensée, toute idéalité était considérée comme expression petite-bourgeoise, bien qu’elle soit en fait inhérente à la matière, émanation de celle-ci, et ainsi, de par son caractère dynamique et créateur, capable de rétroaction sur la transformation objective du monde.
Marcuse reprochait à la conception matérialiste héritée du positivisme d’entraîner une réification de l’existant, une réduction du monde à l’état de chose, ce qui confère au matérialisme une dimension triste et austère. Il préconisait alors une double révolution : sociale et matérielle, et artiste, poétique et esthétique.
Dans la conception marxiste classique, la pensée est subordonnée à la matérialité. Il en résulte que la logique amène à penser qu’il est nécessaire de transformer préalablement la structure objective, l’infrastructure matérielle du monde pour ensuite entraîner une transformation de la pensée, de la superstructure. Mais qu'est ce qui éveille la volonté de transformer la structure objective du monde, sinon les affects qui conditionnent alors la pensée, la subjectivité, les représentations, systèmes mentaux de perception du monde objet, qui entraînent alors l'action ?
Dans ce raisonnement, on ne s’interroge cependant pas sur les déterminants culturels et symboliques, sur l’imaginaire social construit qui peut constituer l’ultime rempart contre le changement, ou bien le vecteur de celui-ci. Or dans ce cadre, qui dénie toute conception idéelle, en tant qu’elle est petite-bourgeoise, s’enferme alors dans le négatif du paradigme établi, et empêche alors le développement d’une « pensée radicale ». Il va sans dire que cette castration de l’imaginaire est relative à des questions de contrôle et de domination des masses, afin de contraindre celles-ci à accomplir leur « mission historique » « définie par le prophète Karl Marx dans la Sacro Sainte Bible du Communisme ».
Pour Marcuse, si le changement, la révolution, prend sa base dans la transformation des structures objectives du monde objet, elle est néanmoins nécessairement portée par une nouvelle subjectivité, libérée des dogmes dominants, qui orientera qualitativement tous les efforts de transformation matériels vers la libération totale des corps : matérielle, intellectuelle, affective, et imaginaire.
Sans cette subjectivité, la révolution aboutira à une société réifiée et austère ou règnera la technique, et ainsi l’auto exploitation, la frustration, et l’emprisonnement de la libido et de la créativité, une société figée sans perspectives de dépassement qualitatif de la vie vers une existence joyeuse.
Par conséquent, il est nécessaire que la théorie critique, notamment le socialisme scientifique, qui porte sur la transformation des bases objectives de la société, s’accompagne d’une « pensée radicale » qui balaiera la réification et révèlera les formes culturelles et symboliques de l’existence révolutionnaire. Une conception vraie du matérialisme est la seule voie possible vers la construction d’un communisme Joyeux et réellement émancipateur.
Sans cela, la révolution sociale entraînera l’échec du projet communiste et l’avènement d’une société technicienne réifiante, froide, frustrante, coercitive, austère et déshumanisée à l’image des différentes tentatives de communisme, que ce soit en URSS ou ailleurs, qui se sont soldées historiquement par des échecs.
Publié par pensée-critique à 12:35:10 dans analyses et essais politiques | Commentaires (0) | Permaliens
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