<< L'Extrême Gauche détruit-elle l'Université ? | Les Médias et les limites de lanalyse journalistique | Au sujet de la manifestation anti-carcérale du 10/10/09 à Poitiers /suivi de Civilisation et destructivité >>
1/ Les limites de l’objectivité : la réception subjective
Une information objective consisterait à produire un récit des faits sans y glisser de jugement de valeur ni d’élément interprétatif. Cependant, la réalité de l’entendement humain étant essentiellement subjectif, bien qu’interagissant avec le monde objet dont l’homme se sert comme support pour exister, il ne peut y avoir de réception objective, neutre des faits. L’être recevant l’information est ainsi affecté par celle-ci et se construit alors des représentations en fonction de cette affection. Or généralement, cet entendement est limité, puis que le sujet réceptif est passif. L’Homme face à son poste télé, radio, sur Internet, ne peut appréhender les affections que du point de vue d’une rationalité limitée : la combinaison particulière des élément constituant son expérience singulière, son histoire, c'est-à-dire son processus de socialisation. Or si l’on considère que ce processus est déterminé par la vie dans la famille, à l’école, par les émissions de télévision, la publicité, force est d’admettre que l’entendement de chacun est en partie ou totalement déterminé, de manière médiatisée, par l’Etat et le Capital. En ce sens nos affections sont, dans le cas d’une attitude de positivité parfaite vis-à-vis de cette détermination, celles que l’Etat et le Capital attendent de nous. Ainsi l’objectivité du journalisme, même si elle se contente d’une description pure, se rallie toujours au parti de l’Etat et du Capital, puisqu’elle ne s’oppose pas aux processus sociaux de construction des subjectivités, qui déterminent l’a priori de la réception de l’information.
2/ Idéologie et réception de l’information : critique de la réification comme autolégitimation
L’activité journalistique instituée, en ne traitant que des faits, et par conséquent en éludant les processus déterminants, produit généralement une analyse réifiée, chosifiée. Elle révèle plus la fixité de la situation que sa dynamique propre, et par conséquent procède de l’inversion entre l’effet et la cause. Elle part de la réalité établie sans en expliciter les mécanismes, et se fait organe de légitimation et de diffusion des normes, des valeurs, de la morale (de la classe) dominante. En cela, les médias constituent un des dispositifs de reproduction de l’ordre établit. Cependant, cette erreur méthodologique n’est pas volontaire, elle n’est pas la manifestation d’un mégacomplot visant l’asservissement de la population. Il s’agit d’une conjonction d’éléments et de processus plus complexes : le processus de socialisation de l’individu, et les processus de sélection inhérents à l’activité journalistique. En ce qui concerne le premier processus, nous naissons tous dans un monde préétablit, qui nous préexiste. Nous sommes initialement tous soumis à la détermination de ce monde, et cette détermination initiale se combine à un ensemble de déterminations hétérogènes et constantes qui composent progressivement notre manière d’être affectée, de nous représenter le monde, l’existence, la vie, ainsi que, de manière conséquentielle, notre manière d’agir, notre orientation politique et notre prise de parti dans l’action. Sur ce point, le manifestant, le flic, le journaliste, le politicien, l’ouvrier, et l’entrepreneur capitaliste ne diffèrent pas. Ils diffèrent au niveau qualitatif, c'est-à-dire que les expériences qui composent leurs déterminations ne sont pas semblables, elles ne partent ni n’aboutissent aux mêmes positions dans la société. Le Capitaliste, en tant qu’appartenant au groupe social dominant ayant réalisé, matérialisé sa propre Utopie, ayant transformé le monde à l’image de sa propre idéologie, de ses désirs et de ses intérêts, et ainsi produit une unité entre subjectivité et objectivité, a la réalité pour lui. Il n’a point besoin de justification, car le monde existant, fruit de sa domination, expression de sa volonté, fait office pour lui de justification, d’où la récurrence dans le discours de la droite de l’expression « réalité objective ». En ce qui concerne le journalisme, le processus d’entrée dans la profession est à la fois un apprentissage de méthodes, de compétences, et un processus de normalisation. C'est-à-dire que le journaliste apprend les méthodes, les compétences, et les normes de la profession, puis lorsqu’il se présente pour une embauche, se trouve face à face avec une ligne éditoriale avec laquelle il doit partager une certaine représentation du monde, pensée par les employeurs comme étant objective, et qui est le fruit du façonnement du monde par la classe dominante. En cela, le journaliste animé par une disposition positive à l’égard de l’idéologie dominante et du monde préétablit ne subit pas de pressions et se sent totalement libre dans sa profession. Simplement, s’il n’est pas contraint dans l’exercice de sa profession, il n’en est pas moins libre pour autant. Il est seulement déterminé positivement dans une posture spécifique qui lui confère sa place, et dont il ne peut se défaire. Il est libre de suivre, mais pas de s’écarter, car dans cas, il se ferait renvoyer et devrait changer de journal, ou pointer à l’ANPE. En ce sens, sa liberté n’est qu’un subterfuge.
3/ Projection de représentations dans le traitement de l’information : le référentiel connoté des journalistes
Partant de ce qui précède, tout journaliste pense qu’en relatant les faits, il révèle la réalité et la vérité, et que tout ce qui le contredit n’est qu’idéologie. En ignorant sa propre subjectivité, le journaliste réinjecte dans sa retranscription des fais des jugements qui sont ceux de l’idéologie dominante. Il s’appuie de plus sur un ensemble de représentations et de catégorisations préétablies, qu’il estime neutres, mais qui ne le sont pas, et agissent de manière performative sur les représentations des récepteurs de l’information. Ces représentations et concepts sont en fait la production intellectuelle des idéologues passés et présents de la domination, qui font de ce fait office d’autorité, et contribuent à l’établissement du statu quo. S’ils ont pour but de produire des représentations adéquates à l’appréhension du monde objet, ils ont bien davantage pour effet de produire un masquage de cette réalité objective, sous forme de moralité ou de spectacle, et par ce biais, une disposition non éthique de la population administrée à la servitude. Ces intellectuels prédéterminés par les normes et valeurs de la domination, contribuent ainsi à sa défense et à sa reproduction. Le journaliste adoptant ces concepts et représentations pour tenter de décrire le réel perd ainsi sa neutralité et se fait alors malgré lui le médiateur de normes et valeurs dominantes. C’est un entrepreneur de morale qui s’ignore. Pour se sortir de cette posture, et ainsi justifier sa prétention à la vérité, le journalisme devrait alors se soumettre à une profonde autocritique, à une remise en question radicale de ses présupposés moraux et intellectuels hérités de la civilisation occidentale, ainsi que de sa méthodologie positiviste au caractère profondément réifiant.
4/ Le journalisme contre le positivisme et l’idéalisme bourgeois : vers l’Intersubjectivité et l’Analyse Compréhensive
A partir de là, il s’avère impossible et illusoire de produire une information neutre et objective. Le nihilisme et le relativisme absolu que l’on pourrait être tenté de revendiquer afin d’obtenir une information de qualité se révèlent alors sous leur jour le plus chimérique puisqu’ils demeurent impuissant face au système de représentation et d’affectation du récepteur. En effet, celui-ci, prédéterminé, y projettera alors ses normes et valeurs et ne dépassera alors pas sont degré d’entendement limité. Si le discours journalistique à pu prétendre relater une vérité et une réalité objective, en ignorant l’effet que cette information pouvait produire sur le récepteur, c’est parce que l’épistémologie journalistique s’est basé sur deux postulats erronés : le premier réside dans l’illusion de produire de l’objectivité à travers la simple description des faits, sans nécessairement s’intéresser aux causes, aux subjectivités ou du moins de manière limitée et superficielle : erreur caractéristique du positivisme et de l’empirisme, car aboutissant à la réification. Le second postulat concerne la conception libérale de l’individu libre et autonome dans sa pensée. Cela supposerait un individu non déterminé au niveau social, politique, intellectuel et moral, c'est-à-dire qui n’appartiendrait et n’aurait jamais appartenu à aucune famille, à aucune classe sociale, qui n’aurait jamais entendu parler de citoyenneté, de république, de démocratie, de bien, de mal, et qui se serait construit son jugement dans une expérience directe et immédiate au monde, en en comprenant les relation de causalité, les processus et les modes de détermination. C'est-à-dire que cette posture nécessiterait à la fois le sujet Ethique de Spinoza, ainsi que le sujet a-classiste de l’Utopie Communiste de Marx. Or, dans la réalité effective, on est très loin d’un tel sujet Utopique. Le sujet dont on parle est un sujet surdéterminé au plan intellectuel et affectif. Son affectivité et sa morale sont celles de l’ordre établit, de la classe dominante, elles lui sont introjectée, par le médium de structures institutionnelles telles que la famille, la télévision, l’école, le travail. A partir de cela l’Utopie objectiviste de l’activité journalistique devient instrument de domination à la solde de la civilisation occidentale capitaliste, puisqu’elle se base sur les fondations de l’idéalisme abstrait et ne tient pour le coup plus compte de la réalité matérielle et effective. Pour réaliser pleinement et véritablement sa prétention à la neutralité, le journalisme doit disposer de récepteurs non surdéterminés, et doit par conséquent contribuer à l’avènement d’un tel sujet. En cela, le journalisme véritable sous-tendrait une démarche profondément révolutionnaire. Cependant, les journalistes sont généralement très bien intégrés à la société, au capitalisme, à l’ordre établit, et n’ont dans la majeure partie des cas pas intérêt à un basculement révolutionnaire qui pourrait modifier leur situation de classe privilégiée. Cela signifie alors que leur Utopie de neutralité et d’objectivité n’est pas tenable dans la situation présente et qu’elle doit être abandonnée. Ainsi, le journalisme, au lieu de fuir éternellement une subjectivité et une idéologie dont il ne peut se défaire, devrait bien plus remettre en cause sa propre méthodologie, et se concentrer sur l’éthos, l’intersubjectivité, les processus et les déterminations des sujets, plutôt que sur la morale, l’objectivité, les faits et les effets. Il devrait abandonner le positivisme et l’empirisme, et proposer des analyses compréhensives approfondies sur les groupes et les mécanismes sociaux, afin de développer un niveau d’entendement supérieur à l’idéalisme obscurantiste et périmé de la philosophie humaniste des lumières. Pour cela il faudrait alors que les journalistes soient préalablement initiés aux bases indispensables des sciences humaines et sociales, au matérialisme et à l’éthologie. Dans ce cas, le journalisme deviendrait une institution profondément différente, critique et pertinente, qu’il serait difficile d’instrumentaliser. Ce ne serait plus un dispositif de façonnement des subjectivités, de contrôle de la pensée et des affections, mais un véritable outil d’ouverture vers un niveau d’entendement supérieur. Ainsi distancié de ses fonctions de contrôle social, il constituerait le plan fixe d’affrontement de l’intersubjectivité, et deviendrait potentiellement un des médiums d’une remise en question fondamentale de la civilisation.
Publié par pensée-critique à 15:38:54 dans actu | Commentaires (0) | Permaliens
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