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Herbert Marcuse, Vers la libération : au-delà de l’homme unidimensionnel, 1969
III Une période de transition pour les forces subversives
Situation absurde : la démocratie établie reste le seul cadre possible du changement, et comme telle il faut la défendre contre toutes les tentatives de la droite et du centre pour restreindre ce cadre ; mais la perpétuation de la démocratie établie protège aussi le statu quo, et par à s’oppose au changement. autre aspect de cette ambiguïté : le changement radical devra s’appuyer sur les masses, mais chaque pas vers le changement radical contribue à isoler l’opposition par rapport aux masses, à intensifier la répression, à mobiliser contre l’opposition la violence institutionnalisée, et ainsi à réduire les perspectives du changement radical. Après les élections françaises qui ont suivi la révolte étudiante, et ou la gauche à été écrasée par la réaction, L’Humanité écrivait (cité par The Los Angeles Times, 25 juin 1968) : « Chaque barricade, chaque voiture incendiée, a fourni au parti gaulliste des dizaines de milliers de voix. » Cet énoncé est parfaitement exact – tout autant que la proposition corollaire : sans les barricades, sans les voitures incendiées, le pouvoir n’aurait rien perdu de son assurance ni de sa force, et l’opposition, absorbée et enfermée dans le jeu parlementaire, continuerait de pacifier et d’émasculer les masses dont seules peut naître le changement. Que faut-il en conclure ? L’opposition radicale se heurte inévitablement à la défaite de son action directe et extra-parlementaire, de sa désobéissance civile ; mais dans certaines situations, elle doit prendre le risque de cette défaite, si cela doit consolider sa force et démontrer la nature destructrice de l’obéissance civile à un régime réactionnaire.
Car telle est précisément la fonction historique objective du système démocratique, d’utiliser la Loi et l’Ordre du libéralisme bourgeois comme des forces contre-révolutionnaires, contraignant par là l’opposition radicale à l’action directe et à la désobéissance civile, et la confrontant en même temps à une puissance bien supérieure à la sienne. Dans cette situation, l’action directe et la désobéissance civile sont indispensables si l’on veut transformer la démocratie indirecte du capitalisme des monopoles en une démocratie directe qui ne mettrait plus les élections et le système de représentation au service de la domination. [Dans nos sociétés de masse, aucune forme de démocratie n’est concevable sans un quelconque système représentatif. La démocratie directe, ce serait, à tous les niveaux, la possibilité de choisir et d’élire des candidats de façon vraiment libre, et de les révoquer à tout moment grâce à une formation et à une information libre de toute censure. Cette démocratie suppose que chaque citoyen ait fait également l’apprentissage de l’autonomie.] En tant qu’elle est dirigée contre la domination, l’action directe devient un moyen de démocratisation et de changement, même à l’intérieur du système établi. Malgré toute sa puissance, celui-ci est incapable de supprimer l’opposition étudiante (pourtant plus faible et plus diffuse que n’importe quelle opposition dans l’histoire) ; et il est de bonnes raisons de penser que le changement de l’attitude gouvernementale aux Etats-Unis à l’égard de la guerre du Vietnam doit moins aux scrutins parlementaires ou aux sondages Gallup qu’aux émeutes des universités et des ghettos. En France, la mémoire historique des organisations ouvrières avait été totalement réprimée ; c’est par leur désobéissance civile que les étudiants parisiens ont pu forcer cette répression, et faire revivre, pendant une très brève période, le pouvoir de la grève générale et des occupations d’usines, du drapeau rouge et de l’Internationale.
Il ne s’agit pas de choisir entre une évolution démocratique et une action radicale, mais bien entre la rationalisation du statu quo et le changement. Aussi longtemps qu’un système social reproduit par l’endoctrinement et l’intégration, une majorité conservatrice apte à se perpétuer, cette majorité reproduit le système – et les seuls changements possibles sont ceux qui restent dans le cadre institutionnel. En conséquence, toute lutte pour obtenir des changements profonds est vouée, par sa dynamique propre, à devenir non démocratique par rapports aux critères du système ; cette dynamique suppose d’emblée une réponse violente. De la sorte, toute opposition radicale est coupable, soit de capituler devant le pouvoir du statu quo, soit de contrevenir à sa Loi et à son Ordre.
Cependant, mis à part les représentants et les intermédiaires légaux de la majorité, quelqu’un a-t-il le droit de s’ériger en juge de la société établie ? Il ne pourrait s’agir que d’une élite qui se désignerait elle-même, ou de meneurs qui s’arrogeraient seuls le droit de porter ce jugement. Certes, entre la démocratie et une dictature – si « bienveillante » soit elle –, il faudrait sans conteste opter pour la démocratie. Mais il se trouve que cette démocratie n’existe pas, et qu’en fait, le gouvernement est exercé par un système de groupes de pression, d’ « appareils », d’intérêts établis, système représenté par des institutions démocratiques qui ne sont rien d’autre que l’objet et le moyen de ces agissements. Ces institution ne sont pas l’œuvre d’un peuple souverain ; la représentation ne représente rien, sinon une volonté que les minorités dirigeantes ont fabriqué de toute pièces. Par conséquent, si même les révoltés ne voulaient qu’accorder le pouvoir à une élite, il ne s’agirait jamais du remplacement d’une élite par une autre ; et si celle-ci devait être cette élite intellectuelle que l’on redoute tant, sans doute serait elle aussi qualifiée et menaçante que la précédente. Il est vrai que ce gouvernement ne recueillerait pas, au début, l’adhésion de la majorité qu’il aurait « héritée » du gouvernement précédent ; mais, d’un autre coté, une fois rompue la chaîne des gouvernements précédents, on aurait une majorité extrêmement fluctuante, qui étant affranchie de son organisation antérieure, serait libre de juger du nouveau gouvernement en fonction d’un nouvel intérêt commun. Certes aucune révolution ne s’est jamais déroulée ainsi ; mais jamais non plus les révolutions n’ont disposée des réalisations actuelles de la productivité et du progrès technique. Celles-ci peuvent en effet servir à imposer un nouveau système de contraintes répressives, mais tout notre débat repose sur l’hypothèse qu’une révolution ne pourrait être libératrice qu’a condition d’être portée par des forces non répressives dont nous constatons l’activité dans la société existante. Cette hypothèse n’est ni plus ni moins qu’un espoir ; tant qu’elle n’est pas réalisée, seuls évidemment l’individu, les individus, peuvent en juger, sans autre garantie que leur sentiment et leur conscience. Mais ces individus sont plus, sont autre chose que des personnes privées dont les préférences et les intérêts seraient purement contingents. Leur jugement transcende leur subjectivité, pour autant qu’il se fonde sur une information et une réflexion indépendantes, sur une analyse et une évaluation rationnelles de la société. Qu’il existe une majorité d’individus capables d’une telle rationalité, c’est le postulat de la théorie démocratique. Si la majorité existante n’est pas formée de tels individus, alors sa pensée, sa volonté et son action ne sont pas celles du peuple souverain.
C’est la vieille histoire : le droit s’oppose au droit ; le droit positif, codifié, exécutoire, de la société existante s’oppose au droit négatif, non exécutoire, de la transcendance ; celui-ci appartient à l’existence même de l’homme dans l’histoire : c’est le droit à réclamer pour l’humanité moins de compromissions, moins de culpabilité, moins d’exploitation. De l’opposition de ces deux droits résultera nécessairement un conflit violent, aussi longtemps que le fonctionnement de la société établie, reposera sur l’exploitation et sur le sentiment de culpabilité. L’opposition ne peut pas, de toute évidence, pour modifier cet état de choses, se servir de moyens qui ne font que le protéger et le maintenir. A passer outre, elle ne trouve que l’idéal et le délit ; et ceux qui pour leur action délictueuse font appel au droit doivent répondre de leur action devant le tribunal de la société établie. Car ni la conscience intime, ni la soumission à un idéal ne peuvent rendre légale la subversion d’un ordre établi qui définit la notion même de l’ordre, ni même légitimer que soit troublée une paix qui est celle de l’ordre établi. C’est à ce dernier, et à lui seul, qu’appartient légalement d’abolir la paix, d’organiser le massacre et la brutalité. Dans le vocabulaire établi, le terme de « violence » ne saurait s’appliquer à l’action de la police, de la garde nationale, des « sheriffs », des marines ou des bombardiers. Les « mauvais » mots sont a priori réservés à l’Ennemi, et leur signification n’est définie et sanctionnée que par les actions de cet Ennemi, quels que soient ses motivations et ses buts. Peu importe que la fin soit « bonne », elle ne justifie pas des moyens illégaux.
La proposition « la fin justifie les moyens » est certainement intolérable si on la pose comme énoncé général – mais il en va de même de sa contradictoire. Dans la pratique politique radicale, les fins relèvent d’un monde différent, voire antagoniste, de l’univers établit du discours et du comportement. Mais les moyens, eux, appartiennent à cet univers, et c’est lui qui les juge suivant ses propres critères mis en cause par les fins de ces moyens. Supposons par exemple une action qui vise à mettre fin aux crimes contre l’humanité que l’on commet au nom d’un prétendu intérêt national, et dont les moyens sont des actions de désobéissance civile organisée. Suivant la loi et l’ordre établis, ce ne sont pas les crimes concernés qui seront punis et condamnés comme crimes, mais au contraire la tentative d’y mettre un terme ; cette tentative est ainsi jugée selon les critères mêmes qu’elle met en cause. La société existante définit toute action transcendante selon ses propres termes : procès d’autovalidation, parfaitement légitime, et même indispensable à cette société : c’est l’un des droits les plus importants du souverain que d’établir pour chaque mot la définition qui lui sera appliquée.
La linguistique politique : c’est la cuirasse de l’ordre établi. En développant son langage propre, l’opposition radicale proteste, de façon spontanée et inconsciente, contre l’une des plus efficaces « armes secrètes » de domination et de diffamation. Le langage de la Loi et de l’Ordre établis, qui est celui des tribunaux et de la police, n’est pas une simple expression de la répression, mais bien cette répression en personne. Ce langage, loin de se borner à définir l’Ennemi et à le condamner, le constitue, et l’Ennemi ainsi crée n’apparaît pas tel qu’il est en réalité, mais tel qu’il faudrait qu’il soit pour pouvoir remplir la fonction que lui attribue l’ordre établi. Ici, la fin justifie les moyens, les crimes cessent d’être des crimes s’ils servent à la protection et à l’extension du « monde libre ». Cette diffamation linguistique a priori frappe d’abord l’Ennemi extérieur : défendre son pays, sa maison, ou seulement sa vie ; devient un crime, le crime suprême qui mérite le châtiment suprême. Bine avant que les forces spéciales – ou moins spéciales – soient physiquement entraînées à tuer, à incendier ou à torturer, leurs corps, leurs esprits sont désensibilisés et ne voient, n’entendent, ne sentent plus désormais en l’Autre un être humain, mais une bête – une bête pourtant qui mérite une punition absolue. Ce mécanisme linguistique se répète constamment : chacun sait qu’au Vietnam sont perpétrés des « crimes typiques de la violence communiste » contre les « opérations stratégiques » américaines ; les Rouges ont l’audace de « déclencher une attaque par surprise » (sans doute sont ils censés l’annoncer préalablement et agir à découvert), ou celle de « se dégager d’une souricière fatale » (dans laquelle sans doute ils auraient dû rester). Le Vietcong attaque les cantonnements américains « en pleine nuit » et tue des « garçons américains » (apparemment, les Américains n’attaquent qu’au grand jour, respectent le sommeil de l’ennemi, et se gardent bien de tuer des garçons vietnamiens). Le massacre, en Indonésie, de centaines de milliers de communistes, était « impressionnant ». Un « taux de massacres » identique, mais en sens inverse, n’aurait probablement pas été qualifié du même terme. La présence des troupes américaines en Asie du Sud-Est représente pour les Chinois une menace « idéologique », mais il va sans dire que la présence de troupes chinoises en Amérique centrale ou en Amérique du Sud serait une menace réelle, et pas seulement idéologique, pour les Etats-Unis.
Cet univers qui intègre l’Ennemi (…) à la routine du discours quotidien, seule l’action peut le transcender. Car la violence est inscrite dans la structure même de notre société : c’est elle qui apparaît dans l’agressivité accumulée qui préside a toutes les activités du capitalisme des monopoles, dans l’agression légale qui à lieu sur nos grandes routes, dans notre agression nationale, d’autant plus brutale apparemment qu’elle choisit comme victimes les damnés de la terre – c'est-à-dire ceux qui n’ont pas encore été civilisés par le monde libre et le capital. La mobilisation de cette agressivité ranime les forces psychiques archaïques, pour les mettre au service des besoins économico-politiques du système : l’Ennemi, ce sont tous les gens sales et infestés de vermine, qui sont mois des hommes que des bêtes, et dont l’état contagieux (ça ne vas pas plus loin que la théorie des dominos !) représente une menace pour le monde libre, pour sa propreté anesthésiée et sa santé. Il faut absolument les liquider, les enfumer, les livrer aux flammes, comme des animaux venimeux ; leurs jungles infestées, elles aussi, doivent être brûlées et défrichées, pour faire place à la liberté et la démocratie. L’Ennemi dispose aussi d’une cinquième colonne dans le monde de la propreté : les commies et les hippies, et tous ceux qui ressemblent, par leurs cheveux sales et longs, leurs barbes, leurs pantalons sales – tous ceux qui mènent une vie trouble, et se laissent aller à des choses que rejettent tous les gens propres et ordonnés, qui restent toujours propres et ordonnés, même lorsqu’ils massacrent, incendient ou bombardent. Jamais peut-être depuis le Moyen Age on n’a assisté à un tel retour du refoulé, qui prenne la forme d’une agression organisée, à l’échelle mondiale, contre tous ceux qui sont extérieurs au système de répression : les « marginaux » du dehors et du dedans.
Face à l’ampleur et à l’intensité de cette agression autorisée, la traditionnelle distinction entre violence légitime et violence illégitime devient problématique. Si l’on range dans la violence légitime tout ce que comporte la routine quotidienne des « pacificateurs » et des « libérateurs », à savoir l’exercice massif de l’incendie, de l’intoxication et des bombardements, alors il est difficile de désigner comme violence l’action de l’opposition radicale, si peu légitime qu’elle apparaisse. Les actes illégaux que commettent les rebelles – dans les ghettos, dans les campus, dans les rues des villes – ont-ils quelque commune mesure, par leur ampleur ou leur atrocité, avec les crimes perpétrés par les forces de l’ordre au Vietnam, en Bolivie, en Indonésie, au Guatemala ? Peut-on raisonnablement traiter de criminelle l’action de manifestants qui interrompent l’activité des universités, des conseils de révision, des supermarchés, ou qui bloquent la circulation automobile, pour protester contre les forces armées de la Loi de l’Ordre, lesquelles interrompent de façon bien plus efficace, un nombre immense d’existences humaines ? Ici encore, la brutalité de la réalité impose que l’on redéfinisse les termes : le vocabulaire établi exerce une discrimination a priori au préjudice de l’opposition – il protège l’ordre établi.
« La Loi et l’Ordre » : ces mots ont toujours eu une résonance sinistre ; tout ce qui dans la force légitime est à la fois horrible et nécessaire s’y exprime et y trouve consécration. Aucune association humaine n’est possible sans une loi et un ordre, mais les associations humaines comportent des degrés de bien et de mal, qui se mesurent à la quantité de violence légitime et organisée dont la société à besoin pour se protéger des pauvres, des opprimés et des fous : des victimes de son bien-être. Par-delà leur légitimité constitutionnelle, la mesure dans laquelle la Loi et L’Ordre peuvent légitimement demander – et commander – obéissance et soumission dépend largement de la mesure dans laquelle eux-mêmes obéissent et se soumettent aux valeurs qui sont les leurs. Peut-être ces dernières sont elles avant tout idéologiques (ainsi les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, que mettait en avant la bourgeoisie révolutionnaire), mais l’idéologie peut devenir une force politique matérielle et une arme pour l’opposition s’il advient que dans la réalité sociale ces valeurs sont trahies, compromises et niées. Les promesses ainsi trahies sont alors pour ainsi dire « reprises » par l’opposition, et c’est elle dès lors qui revendique la légitimité. Dans cette situation, la Loi et l’Ordre se définissent comme ce qu’il s’agit d’établir contre la Loi et l’Ordre établis : la société existante est devenue illégitime, illégale : elle a enfreint sa propre loi. Telle à été la dynamique de toutes les révolutions de l’histoire : on voit mal comment il serait possible maintenant de l’arrêter à jamais. »
Publié par pensée-critique à 11:23:03 dans auteurs critiques | Commentaires (0) | Permaliens
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