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ECRIRE EN SILENCE...

Les maux de l'inceste

Chapître 5 : un chien, un amour | 04 juillet 2006

Stefan ne reverra plus Paul après son accident.
    
L'appartement de Réginald. Six heures dans la chambre aux volets clos. Le soleil pénètre timidement par le store entrouvert. Quelques vêtements sur le sol : un peignoir vert amande, une chemise blanche. Trois livres sur la commode aux tiroirs éventrés : Colette, Freud et probablement Hervé Guibert. Une plante encore endormie sur la table de chevet. Un chien sur le lit défait. Un chien qui attend patiemment que la place se libère afin d'en profiter à son tour. Qui contemple un homme ensommeillé, un homme beau et jeune. Un Narcisse ressuscité pour de nouveau séduire. Un Narcisse pur et tendre ; ses longs cils blonds lui permettant de conserver encore quelques années sa jeunesse déjà envolée. Allongé sur le côté, un bras replié sur sa poitrine. Paisible et pourtant agité. C'est Stefan et Morphée.

     Soudain, la salle de bains s'éveille, Réginald en sort, une serviette nouée autour de la taille, le peigne à la main et les cheveux en bataille. Lentement, il s'approche de Narcisse endormi, fait signe au chien de ne pas bouger, caresse tendrement les cheveux blonds et courts, puis dépose un baiser sur les lèvres tièdes. Tout juste un soupir. Retour à la salle de bains où retentit un bruit sourd. Du fond de son sommeil, il entend nettement le bruit et la voix qui le couvre immédiatement. Une voix angoissée et à laquelle il n'est pas habitué ; la voix de quelqu'un qui est sur le point de partir, qui veut tout faire en même temps et en silence pour ne pas réveiller son ami. Il la reconnaît cette voix familière. C'est le moment d'ouvrir les yeux, de caresser le chien, d'arroser la plante assoiffée, d'ouvrir les volets sur le jour qui se lève et de respirer l'odeur du soleil sur la peau.
Autant de gestes mécaniques mais rassurants. Des gestes qui rendent la vie facile et agréable. Sa première pensée du matin : quelque chose n'est plus comme avant. Assis sur le bord du lit défait, le chien sur les genoux, la voix ne lui répond pas. Et c'est un corps sans voix qui s'offre à lui.

    
Réginald est là, devant lui. Il ose se montrer si beau et se refuser d'un geste brusque et agacé. Un pull-over sur les épaules, une valise à la main, et la main crispée sur la poignée de la porte. La porte qui n'en finit pas de se fermer sur le vide et l'absence. Sur Réginald, sur son ami, sa vie. Stefan ne sait plus qui regarder, qui prier. Il est agenouillé par terre, sur le tapis. Il pleure et il gémit. Pas un sursaut de colère, seulement de la peine et de la douleur qui s'échappent par effluves. Réginald comprend bien qu'il soit difficile de dire non à quelqu'un qui vous aime et que vous aimez, quelqu'un qui vous agrippe, et vous dit entre deux sanglots : « Ne pars pas ! ». Quelqu'un qui supplie et qui se roule pratiquement sur le sol, devant le chien ébahi, devant l'ami qui s'en va et qui ne tente rien pour le relever.

     Il est neuf heures. Encore sur le sol. Il a dit qu'il reviendrait certainement, que la séparation ne durerait pas plus de quelques jours. Pour réfléchir à cette situation nouvelle, pour méditer sur ses sentiments réels et faire fuir la part de rêve. Trop grande pour eux deux.
Il a dit : « Attends-moi et repose-toi. Tu as toujours l'air d'être malade ». Pâle et beaucoup trop nerveux. Il est vrai que les crises surprenaient souvent Stefan alors qu'il était heureux. Il devenait alors si faible qu'il se réfugiait dans le sommeil ou la lecture. Et dans ces moments-là, Réginald avait très peur des convulsions qui le secouaient, du cœur qui voulait s'échapper de sa poitrine-prison. Narcisse, ne voulant pas lui infliger ce spectacle déroutant plus longtemps, s'enfermait dans la salle de bains et attendait, assis sur le rebord de la baignoire, que les médicaments fassent effet ou que le docteur l'en déloge autoritairement.

     I
l n'aimait pas la voix grave du docteur. Ses petites lunettes qui le rendaient mesquin et sournois. Son malaise lorsqu'il pénétrait dans leur chambre. Il aimait en revanche la voix douce et sensuelle de Réginald. Mais ce matin, il l'avait détestée car elle mentait et lui faisait mal, alors qu'elle le savait déjà fragile. Ce matin, il l'a maudit tout en comprenant ses raisons. Il devait en avoir assez de surveiller la fréquence des crises, la prise des médicaments, la jalousie de Stefan à l'égard de ceux qui rendaient visite à son amant, au risque de le lui dérober. A jamais. C'est peut-être ce que l'un d'entre eux a tenté aujourd'hui.

    
Il faut vivre. Du moins essayer. Il faut attendre comme il l'a demandé et tout préparer pour fêter son retour à la maison. Il faut arroser la plante qui se plaint, nourrir le chien, faire le lit, ranger les livres et les vêtements. Aérer cette pièce pour en chasser les cris, la dispute et les pleurs, pour laisser pénétrer le soleil, unique consolateur. Tant de choses à dire, trop de choses à faire. Stefan ne sent pas ses forces revenir. Il ne se sent pas courageux et laisse la chambre dans un désordre inhabituel. A qui parler lorsqu'on est seul ? A qui écrire ? A quelle adresse surtout ?

     Une cigarette, puis deux, puis trop. Pas envie de manger. Le vertige s'installe. Trop faible pour quitter le lit-refuge. La tête sur l'oreiller de Réginald, il sent sa demie présence et pleure en silence. Il fuit la vie qui le quitte petit à petit, et ce chien qui ne comprend plus la douleur, les pleurs, les jours se succédant sans lui apporter la moindre nourriture vitale. Il n'a plus droit aux caresses, aux mots chuchotés au creux de son oreille noire et fauve, à la laisse qu'il faut deviner, cachée derrière le dos, à l'amour. Comment pourrait-on lui en donner d'ailleurs ? Ce mot n'existe plus dans cette maison, restreinte à la chambre aux volets clos et à la porte verrouillée.
Le soleil s'éteint et la plante avec lui. Faute de soin, faute d'amour, il y a la mort. Et le chien s'éteint à son tour. Il ne pouvait plus supporter les gémissements, l'affection mendiée, la main qui le repoussait sans cesse, lui interdisant le lit défait, la douleur contagieuse et la faim qui le tiraillait.

    
Soudain, la salle de bains s'éveille. Stefan s'y engouffre avec le peignoir vert amande aux initiales de Réginald. Brodées à la place du cœur. Un pas mal assuré. Des gestes maladroits. Une main tremblante qui ouvre la pharmacie et qui choisit au hasard quelques dizaines de pilules multicolores. Ce poison irisé qui soulage la douleur paroxystique. Une pour Stefan, une pour Régi. Une pour Stefan, une pour... Les boîtes basculent à la renverse dans le lavabo. Les pilules se mélangent en une masse grouillante, en une boue grisante et peu appétissante. L'estomac est vide mais la vision de cette infamie a réveillé la nausée. Persistante. Toujours ce refus de manger, car manger c'est vivre. Et il ne veut plus vivre justement. Il ne veut plus attendre quelqu'un qui ne reviendra pas ; Il en est certain. Cela fait trop longtemps qu'il est parti. Sans nouvelle depuis ce matin-là, sans amour.

     En quittant la salle de bains, il bute sur le dos du chien qu'il croyait endormi et son pied le pousse vers le lit. Trop faible pour le hisser jusque là. Le chien ne respire plus entre ses bras. Sa truffe est froide sur sa joue. Il est lourd. Un homme et un chien sur un lit défait. Les livres de Réginald effeuillés sur le sol comme des marguerites amoureuses. Et la plante hors de sa terre qui mesure les dégâts du haut de son paradis végétal.
Une porte qui s'ouvre. Un visage radieux et serein. Une cigarette allumée. La valise dans le couloir. Les pas pressés de retrouver l'amant esseulé pour un moment, pour trop longtemps. Une voix qui appelle. Une voix qui se rappelle. Et une voix qui ne répond plus alors qu'elle en mourait d'envie. Lorsqu'il passe la tête par la porte entrebâillée de la chambre, Réginald comprend tout. Il comprend la plante perdue, ses affaires emportées par un vent de colère. Il comprend surtout dans un effroi et dans un sursaut de panique, les corps serrés de Stefan et de son chien. Deux corps qu'on ne pourra réanimer. Un spectacle insoutenable, un lit défait sur lequel il se jette. Enlaçant ses deux amis. Il imagine alors la souffrance que renferme cette pièce tant aimée auparavant. La violence des sentiments qu'elle a subis. La peur qui a claqué sur le vide, le désordre. Il regrette amèrement et ses larmes coulent en silence. Il dit qu'elles sont chaudes et qu'elles réconfortent. Mais il s'aperçoit qu'elles peuvent également tuer ceux qu'il aimait le plus.

     Il ferme leurs yeux encore humides et quitte la chambre aux volets clos et à la porte verrouillée.

Publié par ecrirecesthurler à 21:53:27 dans Un roman | Commentaires (8) |

Chapître 4 : Passe-Passe | 25 juin 2006


Avant de rencontrer Réginald et de donner vie à des marionnettes, Stefan était magicien. Longtemps avent cette rencontre, et son mariage désastreux il partageait alors la scène avec Paul, danseur et parfait amant. Stefan savait cependant que la santé faisait défaut à son compagnon ; mais le spectacle comptait avant tout, jusqu'au soir où le danseur a dansé pour le magicien. La scène les avait réunis et avait métamorphosé Stefan pour séduire le danseur au corps souple et félin ; les bras en croix, levés vers le ciel, le visage impassible et muet, la semi-nudité laissant paraître les muscles forts et jeunes, la peau hâlée. Sous les bravos, la peur. Des gants blancs, un nœud papillon, une veste grise, Stefan attend le silence des enfants ; lorsqu'il ne reste alors plus qu'un murmure et que la dernière rumeur s'éteint enfin, il s'approche lentement du mage danseur, assis en tailleur à même le sol. Un mage vêtu de blanc et d'un visage grave. Vide de sentiment, de ressemblance, unique à lui-même et différent de tous.

Paul s'est concentré toute l'après-midi, priant pour que tout soit parfait, comme d'habitude. Pour que Stefan ne s'énerve pas. Il est si fragile en ce moment, si puérile. De son côté, Stefan a médité pour que Paul maîtrise l'angoisse qui le dévore à petit feu. Le mage s'est alors levé, comme foudroyé d'un ordre imaginaire, et s'est avancé, somnambule irréel, vers son ami inquiet mais fier de lui.
En un regard, tout est passé : le mage a su deviner les cartes, les chiffres et le vertige de son ami. Le frisson de sa voix incertaine, la pâleur de son teint malgré le maquillage, l'éclair bleuté de ses doux yeux. Autant de petits détails qui ne lui ont pas échappé mais qu'il a su refouler au plus profond de son cœur pour ne pas effrayer les enfants heureux et en attente de l'impossible, de l'inimaginable. Pour ne pas éteindre les étoiles dans leurs yeux étonnés.

Incommodé par l'agitation croissante de la foule en émoi, et le malaise momentané de Paul, Stefan perdait sa concentration et les efforts lui paraissaient de plus en plus pénibles. Immobile, les bras le long du corps, ses mains tremblaient, incontrôlables. Ses yeux cherchaient désespérément un soutien dans le regard de Paul. Sa mémoire oubliait les cartes et embrouillait les chiffres. Les enfants ne comprenaient plus rien. Plus rien que les larmes repoussées, les sanglots et les spasmes étouffés. Que leurs rires résonnant dans la pièce illuminée, que la nuit qui avance pas à pas, sans qu'elle ne soit réellement désirée. Devant la marée immobile des spectateurs éblouis, devant les regards interrogatifs et admiratifs, devant les yeux grands ouverts dans le noir, son corps exprimait la douleur.
« Écoutez-moi, les enfants, dit Stefan, il ne faut plus faire de bruit désormais, il ne faut plus rire surtout. Il faut laisser Paul se reposer un peu et il reviendra demain. En pleine forme, la tête vide. Ce que vous venez de voir ne compte pas. Le spectacle est terminé. »

Dans un murmure, un à un, les enfants ont quitté la salle et le magicien épuisé s'est retrouvé seul avec lui-même, avec le danseur évanoui sur le sol. Il a utilisé ses dernières forces pour le porter jusqu'à leur chambre d'hôtel. Mais il ne se souvenait plus qu'elle fût si loin. Sur leur passage, on riait, on chahutait, mais jamais personne ne vînt à leur secours. C'est donc si drôle un homme portant un enfant dans ses bras, l'embrassant de temps à autres, mêlant ses lèvres à ses cheveux ? C'est donc si drôle deux hommes amoureux l'un de l'autre, deux artistes en émoi ? Là, tout contre sa poitrine, le cœur de Paul cognait pour sortir, haletait comme un chien après la course. L'hôtel approchait mais deux bras ne suffisaient plus. Le corps trop lourd roula à terre, toujours inerte, sans un cri, sans même un gémissement, sans vie. Un corps trop léger qui s'écrasa brusquement au milieu des pavés.

Publié par ecrirecesthurler à 21:50:53 dans Un roman | Commentaires (0) |

Chapître 3 : Deux amants (2ème partie) | 19 juin 2006


Chaque soir, il referme sur lui le couvercle pesant de la vérité qui n'ose pas se dire. Il rêve d'opaline et d'être un clown dans un cercueil boisé. Allongé dans la malle, le clown s'endort avec ses effets personnels. Il ne ressortira pas avant plusieurs jours. Quelques mois. Tout dépendra des rires des enfants. Il attendra sagement, les bras le long du corps, la tête légèrement inclinée vers la droite. Vers le rai de lumière qui lui permet de rester en contact avec la vie, avec l'amour, avec son chien qui vient de temps à autre renifler cette béance crépusculaire. Oubliant parfois de dormir, veillant un mort imaginaire, fouinant le sol jusqu'à en égratigner sa truffe brune. Rongeant le bois jusqu'à y laisser quelques dents. Il finira par s'enraciner auprès de la malle, par se confondre avec elle pour finalement sentir contre lui une présence humaine, une présence mêlée d'absence puisque personne ne tient les ficelles de ce clown. Puisque aucun coeur ne lui prête sa chaleur et sa vie. Le souffle chaud du chien, ses regards incessants sous des paupières ensommeillées, la moiteur de sa truffe, finiront bien par ranimer le pantin, lui redonner sa vie et son courage.

Alors, il sortira de la malle, petit diable farceur, sous les bravos de la foule en émoi. Il se révélera au chien jappant et à l'amant jaloux mais heureux. A la vie qui sourit. Irrésistiblement beau et jeune, éphémère. Mais quelqu'un découvrira bien vite la supercherie. L'homme que cache et que dévoile le maquillage. Les vêtements féminins. Ce sont deux hommes qui s'enlacent sur le sable de l'arène, devant les yeux émerveillés des enfants qui ne comprennent plus rien mais qui trouvent cela beau. Et drôle. Les mains des adultes les agrippant, les bancs que l'on bouscule au passage, le rideau qui tombe sur deux clowns démasqués, leur maquillage à leurs pieds. Sur deux clowns amoureux du même rêve. Petite flaque blanche, noire et rouge. Infâme déchet cosmétique sans consistance, sans appartenance précise. Une souillure ineffaçable que tout le sable du monde ne parviendra jamais à recouvrir totalement.

Stefan avait eu besoin de Réginald pour une histoire d'amour et de haine. Sans lendemain. Il ne savait plus dire joue contre joue, les yeux dans les yeux. Il ne savait plus dire je t'aime. Si on ne tournait pas sa clef à fond, il ne dansait pour personne. Il ne se déhanchait pour personne. Mais si une main experte remontait sa petite mécanique, il chantait à tue-tête, s'élançant avec le chien dans les bras et l'amour à leurs trousses. Aujourd'hui, dans ce rêve, quelqu'un avait dérobé la clef, le mécanisme était faussé, les bras désarticulés, la tête inclinée. Les vêtements et le maquillage avaient disparus. Seulement vêtu de poussière et de terre glacée. La malle est toujours à sa place, fermée, oubliée. Et tout cela n'est qu'un rêve amer et sincère. Un rêve qui s'achève par l'inexistence, l'incommunicabilité qu'est la mort. De l'être aimé, de l'amant perverti ? Du chien meurtri. Du clown en désordre, éparpillé aux quatre vents d'un chapiteau sinistre et déserté.

Un râle dans la nuit, un chien qui hurle. Le clown fantôme donne encore quelques représentations pour ses fidèles et pour son amant. Pour la nuit, pour son chien et pour lui. Il a revêtu ce soir sa plus belle toilette. Une robe fourreau noire et or. Il a mis du rouge sur ses joues pour en travestir la pâleur. Du noir sur ses yeux pour couvrit ses pleurs. De l'or dans ses cheveux. Un arc-en-ciel s'élève au-dessus du pauvre chapiteau illuminé. Une clef tourne dans le vide. Une voix gémit et se plaint. Une voix suave et presque inaudible. Une voix brisée par le chagrin et la souffrance. Il est l'heure de saluer le public imaginaire et de retourner s'allonger dans la malle sombre et trop étroite. Adieu la vie, adieu l'amour.

Publié par ecrirecesthurler à 22:12:08 dans Un roman | Commentaires (4) |

Chapître 3 : Deux amants (1ère partie) | 19 juin 2006


Stefan était encore un enfant alors que sa femme avait déjà grandi. Peut-être trop vite pour le comprendre, mais trop petite pour le défendre. Trop faible pour baisser les doigts des accusateurs. Trop fragile pour le mettre à l'abri des regards obliques.

Elle, elle savait déjà. Elle le connaissait mieux que quiconque. Il était son ami. Il est devenu son mari. Mais il ne pouvait plus se contenter de travailler, de rentrer à la maison, un peu pour elle, un peu pour embrasser les enfants, un peu pour caresser son chien. Il ne pouvait plus se contenter de regarder la progression des saisons, par la fenêtre. Il n'a pas perdu la raison. Un été, tout simplement, il s'en est allé avec le chien. Ce chien qui ne savait plus que faire et qui a couru autour de chaque pièce, renversant tout sur son passage. Toujours pressé mais jamais fatigué. Il ne comprenait pas la femme qui pleure, les mains sur ses yeux. Les enfants à l'école sans hier, sans demain. L'homme et sa voiture, sa valise et la laisse. Pour tout de suite, pour lui. Et comme le chien est un ami fidèle et loyal, il a sauté dans la voiture de l'inconnu, de Réginald. Au revoir la vie, au revoir l'amour.

Et c'est ainsi qu'il a un nouveau foyer avec Stefan dans l'appartement de Réginald. Dans cette nouvelle demeure, tout est blanc, tout est froid. Les meubles sont blancs, les dallages sont blancs, les murs sont blancs. Même les assiettes sont blanches. Et le chien, lui, est noir... et blanc. Les deux amants sont toujours là, avec lui. Un peu moins affectueux qu'au début mais quand même présents à l'heure des repas et de la promenade du matin et du soir. Réginald, l'inconnu, est un homme blond, presque blanc ; et leur couple est noir dans un décor blanc. Ils s'aiment sans se comprendre, tout simplement. Ils ne pensent déjà plus à la femme, aux enfants, ni au chien. Au chien qui lèche le sol à la recherche de l'eau. Qui pense qu'il était heureux, qu'il avait une famille et qu'elle s'est morcelée. Qu'il avait un jardin et qu'aujourd'hui, il vit dans un atelier de marionnettiste. Celui de Stefan, sous la poussière, et dont la vie qui s'en dégage n'atteint pas la lumière. Peut-être est-ce le défaut de lumière qui détruit la vie émergente, encore toute faible de son effort pour naître. La vie fragile de ce chien de faïence, brisé dans ses rêves, cassé dans sa course.

Stefan est trop maquillé, trop fardé, sa penderie est pleine de toilettes pailletées or et argent, de costumes blancs ou beiges, de chapeaux assortis. Voilettes, frou-frou fous, perruques blondes et brunes, bas résilles. Il a trop changé pour Réginald. Sur sa poitrine, des seins factices qui tromperaient le plus virile des hommes. Un homme-femme silencieux et pudique. Complice de son amant et de son chien. De son amour. C'est un clown qui pleure plus souvent qu'il ne rit car sa personnalité ne le satisfait plus. Un clown blanc et triste. Au maquillage fade et violent à la fois. Aux allures mondaines et vulgaires. A la voix suave.

Après chaque représentation, il referme soigneusement sa malle aux trésors et s'endort au milieu du satin et de la soie brodée. Chaque soir, un rire étouffé sur son passage, un éclat retenu afin de ne pas briser son coeur ni son pâle sourire.

Publié par ecrirecesthurler à 21:38:11 dans Un roman | Commentaires (1) |

Chapître 2 : Le palimpseste du masculin (2ème partie) | 14 juin 2006


Il ne faut pas se laisser tenter par la mort qui paraît douce sous prétexte qu'elle n'est qu'un mauvais moment à passer.

Réginald ne supporte plus le bruit, la foule, les nuées d'individus qui papillonnent autour de lui. Il arpente sa cage de droite à gauche. Homme-lion dans une cage de verre, qui peut se rompre à tout moment, laissant ainsi s'échapper celui qui cherche sa liberté et sa voie, loin de l'ordre du monde. De la cage de verre, il ira vers la cage de cristal. Fragile, docile, prisonnier d'une liberté dont il ne sait que faire. Il est trop seul et refuse pourtant le contact. Tant de paradoxes en un seul être. Il vacille entre les murs. Il contemple, écoute, écrit et puis pense, à tout et à rien, à celui qu'il attend et qu'il aime. Il pense qu'il est heureux mais qu'il lui manque malgré tout ce petit rien pour que son bonheur, leur bonheur, soit complet. Homme-coquillage toujours enfermé dans ses rêves, sous un monticule de livres relus maintes et maintes fois, de pages volages qu'il connaît déjà par coeur, sous un monticule de vie. Il attend la prochaine station où il ne descendra pas encore. Trop de liberté, il se perd et nous perd avec lui. Ce serait si facile de dire oui, de se laisser tenter, apprivoiser, approcher, approprier. Mais il réfléchit trop, trop longtemps et c'est la fuite irrémédiable hors du réel.

H
omme énigmatique et froid tout comme la neige de ses montagnes, homme brûlant de passions inconnues parce que trop dissimulées, trop profondément et trop vite enterrées. Comme les morts, elles dorment les unes à côté des autres, sans pour autant se connaître, en longues files interminables. Cimetière de passions empoisonnées, bien à l'abri sous la terre, sous la vie, à l'abri de tout regard humain, de tout contact avec ce qui leur est extérieur. Comme ces morts qui se parlent entre eux et que personne ne pourra jamais entendre ni comprendre. Il entraîne avec lui les autres, dans ce jeu du mensonge insoutenable et imbécile. Il aime faire souffrir les autres, les voir souffrir.

Homme monstrueux dans son sadisme revendicateur et perfide. Oserait-on pervers ? Désormais, elle n'a plus envie de savoir. Ce qu'elle sait lui suffit. Trop savoir, trop connaître, c'est déjà trop juger, trop condamner. Et ce n'est pas à elle de le condamner ; sa façon de vivre ou de penser ne la regarde en rien, tant qu'elle ne sera pas réellement, directement impliquée dans leur jeu. Il est des hommes que l'on ne peut apitoyer d'un regard ou d'une parole sincère. Il est des hommes trop libres et trop fiers de cette liberté qu'ils utilisent pourtant à mauvais escient. A des fins scabreuses et maladives, à des fins désespérées et désespérantes pour ceux qui les observent en silence, en secret. Ceux qui restent dans le noir, la peur et le doute. Seul, il a tracé sa voie et seul il la suit. Cette voie menant jusqu'à Stefan et jusqu'à l'autre monde. Celui qui récuse la morale, qui revendique le plaisir au détriment de la raison et qui, par conséquent, ne peur engendrer que contestation, incompréhension et effroi.

La chose que personne ne peut nommer, condamnée comme une perversion, une maladie mentale du ressort de la psychanalyse, une monstruosité insignifiante et impardonnable à jamais rayée des mémoires puritaines et réalistes. Un concept rejeté en un seul mot de treize lettres : l'homosexualité. Limpide dans sa prononciation et dans sa graphie, ce mot est pourtant lourd de signification, de préjugés et d'horreur. Un mot qui porte en lui tout le poids de sa faute et qui résume ainsi la voie que ces deux hommes ont choisie de suivre seuls. Ensemble, ils ont décidé de tenir à leur rêve. Pourquoi ne pas simplement fermer les yeux et les ignorer ? Faire comme s'ils n'existaient plus ou comme si tout était normal ? Mais fermer les yeux, n'est-ce pas fermer son coeur ? Est-ce possible qu'un homme puisse se vouloir femme pour appartenir à un autre homme ? Est-ce réellement possible qu'un jour le masculin rencontre le féminin si précisément qu'ils décident de fusionner, de se confondre dans l'absurdité du non-être, de la non-personne née des rôles échangés ?

Dans l'éviration, on ne sait plus qui est qui, qui fait quoi et surtout pourquoi ? Absurdité des choses qui dérapent parfois de leur trajectoire initiale. Absurdité des êtres quand l'amour s'en mêle, quand l'amour s'emmêle et que la conscience se perd à jamais dans les replis des draps et des bras. Tour à tour, le dit et le non-dit des apparences sont révélés. Le dit est le non-dit. Qu'en dire ? Si ce n'est qu'on ne comprend pas ou bien qu'on ne cherche par réellement à éclaircir ce mystère de la métamorphose interne. Intense comme la chaleur des regards qu'ils s'adressent dans l'intimité que leur réserve la neige et le froid, la nuit et la peur.

Elle aussi a rencontré la peur en plus de la peine. C'était un jour où le temps était particulièrement beau. Elle se disait d'ailleurs qu'il était bien trop beau, bien trop chaud aussi. Elle aurait préféré comme eux la première neige, la première bise que l'hiver dépose sur les joues des enfants, la première étreinte des flocons et du vent. Mais c'était un jour indéniablement, irrémédiablement beau et gai. Un jour pendant lequel les gens en profitent pour s'embrasser sous le soleil, pour rejoindre la mer ou pour bavarder depuis les balcons aux rideaux multicolores. Elles, elle n'avait pas envie de bavarder et la mer l'attirait trop pour qu'elle ne se laisse de nouveau tenter. Car ensuite, il faut pouvoir s'y arracher, ne plus courir jusqu'au bout de cette ligne imprécise où se brisent les vagues, ne plus entendre sa voix se mêler à l'appel des goélands survolant le flot. Et puis le mer est trop proche de la mère et elles sont amères.

L
a peur l'a frappée comme la foudre abat un petit arbre encore fragile et délicat. Un petit arbre tendant ses quelques branches vers le ciel en espérant qu'au moins une fois dans sa courte vie, un oiseau viendra s'y nicher. L'oiseau apportant une petite touche de beauté, de vie et d'amour à l'arbre. Un regain de vitalité. La peur et l'angoisse l'ont frappée en plein coeur, là où elle était le plus sensible. Alors la nausée s'est installée et il leur a fallu apprendre à vivre ensemble, à s'adapter l'une à l'autre puisque aucune des deux ne voulait céder. Le combat fut long et douloureux car la nausée frappait plus fort de jour en jour, appelant pour tout renfort, l'angoisse qui fait palpiter le coeur, les convulsions qui agitent le corps dans son sommeil pour le rendre encore plus vulnérable. Mais ce combat n'était ni logique ni loyal ; elle n'avait que peu de force pour résister aux assauts des crises inattendues. Anéantie par le féminin, la femme ne croit plus en rien.

Si les valeurs qu'elle pensait stables se sont effondrées, si l'homme n'est plus l'homme et s'il aime un homme au lieu d'une femme, à quoi peut-elle alors se raccrocher pour ne pas tomber dans ce piège ignoble que lui tendent l'abîme et l'absurde ? Mais, il faut pourtant qu'elle continue à vivre car un jour, peut-être, elle écrira l'histoire de cet homme qui aimait un homme et qui devînt son semblable pour l'amour de lui. Elle décrira sa progressive transformation en cette monstruosité : un homme qui se fait femme. Un jour, elle écrira une histoire d'amour avec les mots de Réginald : « Voici l'humain dans ses figures inouïes, le flux femme et la virginité de l'homme, l'éternellement ouvert du maternel et le père errant, fuyant ; la monstruosité d'un couple cédant à l'identité plurielle de l'homme et de la femme. Comprenne qui pourra, la vie est incompréhensible. »

Publié par ecrirecesthurler à 22:34:38 dans Un roman | Commentaires (7) |

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