Lorsque Réginald a rencontré Stefan, il avait changé. Il avait quitté ses parents et l'atmosphère sinistre du petit atelier. Il vivait seul et de son mieux dans un vaste et clair appartement. Et surtout, il était professeur de littérature. Depuis, il attend. Il attend et est heureux d'attendre un homme qui lui ressemble, auquel il peut parfaitement s'identifier, une sorte de calque de lui-même. Il se voit lui, tel qu'il est, dans ce corps autre et pourtant semblable. Il cherche cet autre qui est le même, qui ne fait qu'un avec lui. Il attend cet homme et il l'aime. J'ai bien dit : il l'aime. D'un amour brûlant, confiant, mais qui dérange la morale. Un amour d'autant plus brûlant qu'il est interdit. Un amour secret qu'ils déguisent en amitié pour les autres. Pour ceux qui ne savent pas ou qui feignent de ne pas savoir. Ceux qui ne veulent pas entrer dans leur jeu, dans leur monde. Ceux qui restent à la frontière de l'hétérosexualité et qui ne les comprennent pas toujours.
Il attend cet homme qui l'aime et qui vit pourtant loin de lui. Il est bien trop loin de lui, trop loin. Dans un pays froid et blanc. Un pays situé par-delà les mers et les continents. Loin de ses yeux mais toujours dans son coeur. Un pays qui dort sous la neige purificatrice et pacificatrice. Neige pure et stérile recouvrant tous les éléments de la nature et de la vie. Neige signifiant Noël pour les uns, amour pour les autres. Pour ces deux hommes la neige signifie rencontre, amour et plaisirs. Plaisirs des sens en éveil, de la voix que l'on entend à nouveau et qui réconforte le coeur meurtri par la trop longue absence. Amour amer mais tellement sincère. Amour qui réunit deux pigeons sur une branche, deux hommes dans la blancheur et le silence. Sous la table, ils se tiennent la main lorsqu'ils sont seuls et qu'ils n'ont rien à perdre. Puis la main ne leur suffit plus, alors on imagine le pire.
Il s'approche enfin. L'odeur de la cigarette se mêle à celle des parfums. La cigarette qui, comme le temps, se consume et file à toute allure entre les doigts. Leurs yeux se rencontrent avec insistance. Ces yeux qui savent et qui peuvent nommer la vérité dans toute son horreur. Ces yeux qui ont peut-être frémi ou pleuré durant l'absence, face aux adversités que leur réserve la vie. Régi est si différent des autres. Homme à la voix douce et à l'allure affectée, aux manières précieuses et au timbre de voix féminin, au comportement androgyne et à la démarche légère, presque féminine. Quelques fois, emporté par l'enthousiasme, un rire lui échappe et c'est merveilleux. La distance qui les sépare ne met pas fin à leur amour. Bien au contraire, elle le ravive et l'entretient. Il lui écrit des lettres enflammées, comme le font les amants, des phrases instantanées, éparpillées, désordonnées mais sincères. Des phrases qui l'entraînent jusqu'à la nuit trop noire. La nuit durant laquelle il se réveillera, pour ne plus se rendormir ensuite. Trop noire, trop longue, trop seul.
Adieux. La neige, le vent, l'atmosphère inoubliable, le temps passé auprès de celui qui l'aime, l'amertume des regrets, des adieux sur les quais, dans les aéroports, les bras qui s'étreignent une dernière fois, les coeurs qui se déchirent. Réginald l'aime et l'attend de nouveau. La douleur du souvenir et la nostalgie se font alors plus fortes que jamais, l'appartement lui paraît austère, vide et calme. Les rires ont disparu, la solitude peut reprendre sa place parmi les meubles et les photographies. Le corps est torturé par l'absence ; il n'est plus qu'un pantin sanguinolent et le coeur qui lui donnait toute sa vie, toute sa chaleur n'en est pas moins mutilé, déchiré par les mots qui font mal, qui tranchent comme des couperets, qui cinglent comme les bises d'hiver, qui claquent comme des vérités jetées au visage ; Vérités qui reviennent en force, implacables, avec les souvenirs et la ranceur.
Il lui dit : « Tu es l'unique et le préféré », propos qu'une femme est seule à pouvoir tenir. Ils restent là, les yeux dans les yeux, à se fasciner à longueur de jour, à longueur de nuit. Ils se murmurent des paroles tendres mais leur amour est mortifère, pathogène. Il paraît qu'on en guérit, qu'on oublie. Mais eux, veulent-ils guérir et oublier, ou simplement en rire ? Il attend et il reste là. Le vent l'emporte dans sa course folle avec les dernières feuilles. Il entraîne avec lui ses souvenirs, ses douleurs, son amour. Il s'envole avec les feuilles, avec les flocons étoilés qui dansent autour de lui. Pour lui. Rien que pour eux. Il faut la voir la danse de la neige ! Le ciel se fait tout blanc, le sol se fait tout blanc, la rivière gelée brille de mille éclats d'argent la première neige qui scintille.
Comme sa mère, il aime les hommes-femmes. Il ne voulait pas d'un père trop doux, trop modeste, trop opprimé. Il ne voulait pas non plus d'un père mort, divorcé, détaché de son enfant par une attitude froide et distante. Il aimait sa mère et aujourd'hui, il aime Stefan, comme sa mère l'aimait, lui, lorsqu'il était enfant. La même relation symbiotique s'est installée entre ces deux hommes. Féminin certes, Réginald est pourtant dur comme l'acier et repousse volontairement les femmes de son destin. Il introduit en toute conscience une distance morale et physique entre lui et ces créatures frivoles. Ces créatures qui l'effraient, l'intriguent et le fascinent en même temps. Ces créatures qui représentent un véritable danger, un piège pouvant se refermer sur sa liberté à tout moment. Et peut-être celui où il s'y attend le moins. Il les méprise, détourne son regard. Et si par hasard ou par envie, l'une d'entre elles essaie de percer à jour son secret, il prend la fuite. Il ne leur offrira rien. Rien de ce qu'elles peuvent attendre ou demander en tout cas. Rien qui ne les intéresse vraiment. Il ne leur prêtera pas un regard, pas un sourire, pas un brin d'attention. Il préférera tout conserver pour Stefan, pour eux.
Comment accorder sa confiance à une femme ? A un être entêté et profond comme le plus noir des gouffres. Un être attachant mais bien trop différent, trop insondable dans sa féminité. Peut-être que l'une d'entre elles parviendra un jour à le sonder. A le reconnaître parmi les autres et à se l'approprier. Comme un animal que l'on trouve, que l'on soigne et que l'on ne relâcherait pour rien au monde. Que l'on continue d'aimer malgré lui, malgré sa volonté de partir trop loin, de nous fuir à jamais. Que l'on continue de soigner, de supplier en pleurant, malgré son empressement à nous repousser, à se détacher de nous, et à nous faire du mal, peut-être sans le vouloir réellement, ou bien sans le savoir. Et ç chaque fois qu'il nous repousse, c'est comme un peu de notre coeur qu'il arrache et qui part en lambeaux.
Mais la femme est forte. Elle se tait et se contente de l'apercevoir, même rarement, pour entendre sa voix, pour lui dire quelques mots et surtout pour penser, penser toujours à la même chose jusqu'à la prochaine fois. Elle l'admire en secret même si c'est défendu. Elle le suit comme une ombre qu'elle est devenue. Il occupe toutes ses pensées, le jour comme la nuit, tous ses désirs et tous ses rêves. Il partage sa vie dans l'absence. L'absence amère et lourde à supporter. La présence ne suffit plus. Un regard dérobé, un mot échappé, tout cela ne reste que discours. Elle veut tout lui donner mais il refuse tout d'un seul regard désarmant mais charmant. Elle le trouve merveilleux et ne sait pourtant rien de lui. Il ne comprend pas sa peine et elle non plus, ne le comprend pas. Il reste ambigu, impénétrable et impassible. Elle s'en remet à lui, implore son appui car sa raison défaille et elle ne sait pas ce qu'il lui arrive. D'un seul regard, elle voudrait qu'il ranime l'espérance de son coeur ou qu'il déchire ce lourd cauchemar par un reproche hélas ! mérité.
Mais il attend toujours, à l'affût de tout de qui bouge autour de lui, de tout ce qui fait changer le monde et qui ne le fera pas changer, lui. Il y a des jours qui sont encore plus longs que les nuits d'attente et d'angoisse. Les jours, puis les semaines et les mois, elle ne l'oubliera pas. Lui, il retrouvera bien vite Stefan et ils recommenceront la même folie. La neige en plein visage, les flocons s'attacheront à leurs vêtements de la même façon qu'il s'était attaché à lui et non à elle. Pourquoi lui préférer cet homme qu'elle ne connaît pas encore, qu'il cache au plus profond de lui, dont il ne révélera jamais l'existence ni l'amour qu'il lui porte ? Pourquoi ne pas lui céder et oublier le passé ? Guérir avec la volonté que cela suppose, avec toute la patience et tout l'amour nécessaires. Guérir et oublier. Surtout ne pas décider de mourir, ne pas décider de mettre fin à une vie bien trop précieuse même si elle est pleine de remords, de douleurs et de désespoirs. Surtout ne pas se laisser tenter par l'arme encore chaude. L'arme qui déchirerait les chairs en leur permettant de se cautériser lentement durant la longue vie qu'est la mort. L'arme qui ferait jaillir le sang donné par la vie et donnant la mort. La neige rouge et tiède qui délivre en fin des tourments de l'amour, de l'amer, de la mère... Qui apaise les coeurs oppressés. Les larmes sont comme ce sang, elles sont chaudes et réconfortent lentement. Elles coulent en silence, comme le temps, comme la haine.
Publié par ecrirecesthurler à 21:57:16 dans Un roman | Commentaires (9) | Permaliens
Quelques années après leur mariage, naquît Réginald, un petit garçon blond aux traits encore plus fins et plus féminins que ceux de ses parents. Au visage blême et farouche, aux lèvres et aux joues roses. Sa maman était folle de lui, délaissant son mari condamné à errer sans but, entre son atelier et le jardin. Toute son attention allait au petit ange qui grandissait trop vite. Désireux de prolonger cette symbiose protectrice, il restait enfant tout en étant déjà adolescent. Sa mère remarque qu'il s'intéressait beaucoup aux jeunes garçons qui le croisaient dans la rue. Et que, pour tenter de les séduire, il leur tenait des propos étranges. Étrangers. Il changeait pour eux sa façon de marcher, ses vêtements et sa voix. Il dérobait à sa mère des tubes de rouge à lèvres et des flacons de parfum. Mais pour tout cela, elle ne le réprimandait jamais, l'encourageant toujours, le félicitant même des conquêtes qu'il accumulait, observant avec tendresse le défilé de ces hommes plus ou moins féminins, et la métamorphose de son fils en femme du monde, somptueuse et grandiose.
Son père, lui, ne sachant comment le juger, n'osant le condamner, se laissa entraîner par l'alcool et les hommes. Il fréquentait de moins en moins son atelier et de plus en plus les bars pour homosexuels, à la recherche de quelques aventures extra-conjugales et particulières, capables de lui faire oublier le quotidien de son ménage.
Une nuit d'abandon et de solitude, le jeune garçon éphémère poussa l'étroite porte de cette pièce encombrée pour y découvrir la misère longtemps ignorée. Sur les étagères, parmi les pots austèrement alignés, certains étaient ouverts sur de la couleur sèche et rabougrie. D'autres empilés avaient dégringolé sur le sol, répandant au passage leur bile amère sur les toiles oubliées. Au centre, sur le grand chevalet, le dernier portrait représentait un visage fin et anguleux, au nez et aux lèvres bien dessinés. Un androgyne, une chimère mi-homme mi-femme au teint de porcelaine et aux yeux bleus. Un visage sans vie et presque sans couleur, qui ressemblait au sien à s'y méprendre. Une esquisse de la féminité masculine, une ébauche de l'éviration. Contemplant son reflet dans ce miroir esthétique, le jeune homme pensa qu'il aimerait rayer à jamais cette image de lui-même, qu'il voudrait être une femme, avec tout ce que cela implique, et plus seulement une âme de femme dans un corps d'homme.
Publié par ecrirecesthurler à 12:10:22 dans Un roman | Commentaires (4) | Permaliens
Elle, elle était institutrice. Un joli métier quand on aime les enfants et les couleurs. Elle leur enseignait le rire et la vie, la musique et l'amour. Tous les matins, elle arrivait la première, tirait les rideaux et ouvrait les fenêtres au soleil de neuf heures. La classe était sa maison, les enfants ses enfants. Des dizaines de petites têtes blondes et brunes, de petits sourires édentés, de petits genoux écorchés. C'est ici qu'elle se réfugiait lorsqu'elle avait de la peine. C'était un havre de paix où personne ne pourrait plus la déranger ni la distraire. Elle contemplait alors chaque objet en silence puis rangeait les crayons dans les pots, les peintures et les craies sur les étagères, reconstituait les pyramides de cubes et caressait les cheveux des poupées endormies, des oursons éventrés.
Chez elle, il n'y avait pas de couleurs, de rires et d'enfants. Chez elle, tout était gris et maussade. Le mobilier sombre et restreint donnait aux pièces une dimension tragique et austère. Les fenêtres fermées sur le monde n'envoyaient plus aucun message. Plus de soleil, plus de facteur, plus de chien accueillant, plus de père. Absent injustifié à cause de son travail forcené, c'est un verre à la main qu'il s'endort et se réveille, tôt le matin, sa lourde sacoche dans une main, son déjeuner du midi dans l'autre. Cette vie dépravée avait fini par aigrir sa mère qui ne tolérait plus la présence de sa fille. Une mère devenue froide et distante ; parfois violente, elle osait lever la main sur elle ou déchirer ses livres, objets du savoir et de la connaissance du monde.
Tous les jours, elle se jurait de quitter cet endroit, cet enfer. De trouver un homme, peu importe lequel, et de l'épouser sans délai. Mais le sentiment qu'elle éprouvait pour les hommes de son âge ses situait plus du côté de la répulsion que de l'admiration. Elle détestait leurs sourires moqueurs, et leurs regards critiques. Elle maudissait leurs barbes broussailleuses et leurs cheveux grisonnants. Elle exécrait leur brutalité et leur autorité. Puis elle le rencontra par hasard ou par envie. Si différent des autres et si proche de sa conception personnelle de la virilité.
Lui, il était peintre. Son atelier, une petite pièce sous le toit d'un immeuble. Le mobilier se suffisait à lui-même, composé uniquement d'un grand chevalet, trônant au centre, de toiles éparses entassées contre les parois, de pots, de pinceaux et de chiffons. Deux lucarnes symbolisaient l'éclairage nécessaire et le parquet grinçait, même sous les courtes pattes de son chat. De la même façon qu'elle le faisait dans sa classe, il s'enfermait dans son atelier pour vivre pleinement. N'en sortant que pour s'alimenter, occasionnellement, acheter quelques toiles blanches ou embrasser sa femme.
Elle l'avait aimé dès le premier regard, pour sa différence et sa complexité. D'un homme, il avait l'apparence, d'une femme, la féminité des traits. Il choisissait toujours ses vêtements avec le plus grand soin et après maintes réflexions et concertations. Il se maquillait parfois, d'une légère trace de fond de teint et d'un trait brun sur la paupière. Il était délicat, fragile, enfantin. Il aimait les chats et sa peinture, les hommes et sa femme.
Amoureuse de l'éviration, elle aimait ses cheveux blonds et son regard bleu, l'ambiguïté de ses mouvements, le maniérisme de ses gestes et le ton suave de sa voix langoureuse.
Publié par ecrirecesthurler à 10:37:19 dans Un roman | Commentaires (4) | Permaliens
VIRILES PASSIONS
Publié par ecrirecesthurler à 21:32:46 dans Un roman | Commentaires (0) | Permaliens
J'avais envie de publier, sur ce blog, mon premier roman, chapître par chapître.
Pour l'instant, j'attends la réception d'une licence de Copyright. Dès que je l'aurai obtenue, vous pourrez me lire.
Merci d'être patients.
Publié par ecrirecesthurler à 10:03:25 dans Un roman | Commentaires (7) | Permaliens
| Di | Lu | Ma | Me | Je | Ve | Sa |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 |
| 27 | 28 | 29 | 30 | 31 |
Depuis le 19-05-2006 :
865700 visiteurs
Depuis le début du mois :
36213 visiteurs
Billets :
362 billets
Ecrit