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Coup sur coup, deux rapports pointent à nouveau du doigt l'absence de diversité dans les médias. Le premier, officiel, émane du CSA via son « observatoire de la diversité » ; le second, plus cinglant, du club Averroès. A l'heure où le décalage observé entre la France et les Etats-Unis en matière de promotion des minorités fait débat, ces énièmes constats sont lancinants. D'autant plus qu'ils sont très sévères. Pour Michel Boyon, DG du CSA, les conclusions de l'étude de l'Observatoire de la diversité une progression des minorités à l'écran de seulement 1% an dix ans sont « inacceptables et intolérables ». De nombreux responsables politiques, à droite comme à gauche, lui ont emboité le pas, à l'instar de Jean-François Copé ou de Frédéric Lefèvre. Pour eux, qui planchent au Parlement sur la loi sur l'audiovisuel public, une telle situation justifierait une action positive à France Télévision.
Effet Obama oblige, les responsables publics sont prompts à s'engager, parfois radicalement, sur le sujet. La diversité ne laisse plus indifférent. Michel Boyon veut même en faire « l'un des grands chantiers de l'année 2009 ». Tout le monde s'émeut donc, une nouvelle fois, à l'unisson, de ce que les lieux de pouvoirs en France, les grandes entreprises, les grandes écoles, les médias, la haute fonction publique, ne représentent pas suffisamment la diversité. Tout le monde s'émeut, oui, mais personne ne fait rien.
Car cela fait dix ans que notre pays vit au rythme de ces déclarations d'intention, de ces péroraisons et préconisations qui, désormais, à défaut d'actes, sonnent creux, énervent, horripilent. D'autant plus que, dans les circonstances actuelles, la légitimité du discours sur la diversité est elle-même fragilisée.
Car de quelle diversité parle-t-on ? De diversité ethnique, sociale, religieuse, des talents, des mérites, des personnalités ? Par diversité l'on entend bien sûr, traditionnellement, par euphémisme, la diversité culturelle. A l'écran, on fait ainsi le compte des noirs, des beurs et des blancs. Ce n'est évidemment pas blâmable, au contraire, tant nos appareils de pouvoir sont monocolores, absolument pas représentatifs de la diversité culturelle, donc, de la population française. Et s'il n'y a pas d'appareil statistique pour mesurer les proportions sur le fondement d'un critère ethnique, mais qu'à-cela-ne-tienne, tant pis, on bricole. On a toujours bricolé sur ce terrain-là.
Le problème, c'est que la diversité, surtout en République, ne peut se réduire à la diversité culturelle et la question de la sous-représentation ou de la mal-représentation à une question de stigmate culturel. Le problème, en vérité, est bien plus large et il est désormais nécessaire de l'appréhender plus largement, en incluant la diversité culturelle, ou plutôt la différence culturelle, dans une catégorie plus vaste et consensuelle, celle de diversité sociale. L'enjeu est même, et il est grand, de faire de la diversité sociale le nouveau paradigme de la défense de l'égalité des chances, de l'égalité réelle des droits.
On le sait bien, nos lieux de pouvoirs ne sont pas seulement blancs, monocolores, blafards. Ils sont aussi élitistes, paralysés par des logiques de cooptation et de favoritisme, engoncés dans des crispations de classes, de privilèges qui, parfois, ont un parfum d'ancien régime. Les médias, naturellement, en tant qu'ils sont les instruments porteurs, les vecteurs, du discours politique, relaient la parole de ceux qui sont dans le système, des insiders, au détriment de tous ceux qui, par leur naissance, par leurs stigmates, restent en-dehors, spectateurs passifs et simples récipiendaires des images et des mots de ceux qui détiennent les pouvoirs en conservent jalousement le périmètre sacré.
Le problème de notre société, ce n'est pas tant le racisme que l'inégalité structurelle des chances, l'absence de porosité sociale, les rigidités systémiques qui entravent l'ascension d'individus qui, en raison de leurs stigmates (couleur de peau, lieu de résidence, origine sociale, etc.), ne maîtrisent pas les codes, souffrent depuis le début d'une marginalisation que les institutions, malgré elles, orchestrent. L'école (collège et lycée) étant de ce point de vue devenue la machine à créer et à pérenniser des inégalités la plus formidable qui soit !
L'inégalité des chances est générale. Elle concerne bien sûr les Français que l'on dit (mais qui ne se disent jamais) « issus de l'immigration », c'est-à-dire d'origine étrangère, mais pas seulement. Trop de gens sont aujourd'hui dans les contre-allées de l'ascension sociale, en raison de leur origine, de leur religion, de leur lieu de résidence, de leur handicap, de leur sexe ou encore de leur âge. Et bien souvent les stigmates se superposent, s'accumulent, produisant une sédimentation de problèmes, de tristesse.
Le discours sur la diversité ne peut omettre ces gens-là. Il ne peut se focaliser sur le critère culturel, ou ethnique, car il laisse de côté des catégories essentielles de la population qui, elles aussi, se trouvent à l'écart des lieux où s'exercent les pouvoirs en raison de processus de ségrégation de facto, non institutionnalisés bien sûr, qui figent les situations de départ et, donc, les inégalités de départ.
En vérité, le grand problème avec la diversité et ce problème saute de plus en plus aux yeux -, c'est que celle-ci n'a jamais été conceptualisée. En l'état, et malgré quelques tentatives intéressantes de formalisation du concept (voir le rapport de M. Wieviorka sur la diversité dans l'éducation nationale), elle ne vaut rien. Elle n'a pas de contenu. Elle est vide de sens. Ou plutôt, elle n'a que le sens que lui prête celui qui l'utilise. Cette situation n'est pas satisfaisante. Elle en devient même contre-productive car la « diversité » est en train de constituer un alibi : se contenter d'en parler exonère de toute responsabilité d'agir.
KA
Publié par karimamellal à 10:26:19 dans Analyses | Commentaires (2) | Permaliens
Les paradoxes des politiques antidiscriminatoires françaises
10 juillet 2008
Au centre de la lutte contre la discrimination, il y a un paradoxe. Quand une société produit des lois interdisant la discrimination (raciale ou autre), elle demande à ses membres de ne pas tenir compte de certaines catégories pour prendre des décisions concernant d'autres personnes. Mais le législateur est bien obligé de préciser quels sont les motifs de discrimination qu'il entend prohiber : race, ethnie, sexe, orientation sexuelle etc., si bien que cet interdit lui-même confère aux catégories correspondantes une existence juridique et une pertinence sociale. Dans son effort même pour ébranler ces catégories, le droit antidiscriminatoire ne peut que leur donner encore plus de réalité.
En France, jusqu'à ces dernières années, les dirigeants de la gauche et la plupart des intellectuels ont traité la difficulté en s'arc-boutant sur un strict républicanisme unitaire, selon lequel les catégories juridiques de race, de religion ou d'ethnie sont également illégitimes, qu'elles servent à disqualifier des citoyens ou à corriger des maux hérités de l'histoire. Cette conception du peuple français comme bloc homogène, qui, issue de l'universalisme jacobin et ravivée par les traumatismes de l'esclavage, de l'affaire Dreyfus et de Vichy, marque en profondeur la vie politique, concourt, avec les idées post-modernes de contingence et d'instabilité des catégories raciales ou ethniques, à délégitimer l'idée que celles-ci puissent être, d'une manière ou d'une autre, « réelles » et que leur prise en compte puisse contribuer à un travail constructif contre le racisme.
La fidélité de cet attachement à une attitude strictement « aveugle » - c'est-à-dire foncièrement indifférente - à la race ou à l'ethnie (colorblind) est partout manifeste dans le paysage politique français, que l'on considère l'état du droit ou, plus généralement, l'ensemble du discours public. Le Conseil constitutionnel a invalidé à plusieurs reprises des projets de loi qui, en vue de remédier à certaines situations d'inégalité, mentionnaient des catégories raciales, ethniques ou régionales. Celles-ci sont également rejetées avec véhémence, même à des fins d'information, par de nombreuses organisations et personnalités influentes comme SOS-Racisme ou le président de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité), Louis Schweitzer.
Toutefois, l'emprise de cette position de principe sur la réflexion française commence à se relâcher. Du côté de la recherche, on a vu apparaître dès les années quatre-vingt, dans certains travaux sur l'immigration, une approche plus ouverte de ces questions d'égalité et de différence, qui faisait écho aux militantismes ethniques ou régionaux de quelques espaces reculés de la République comme les Antilles, la Corse, la Nouvelle-Calédonie ou le Larzac. Sur le plan des institutions, les amendements constitutionnels de 1998 (Nouvelle-Calédonie) et de 2003 (décentralisation), conférant une certaine autonomie normative aux collectivités territoriales, et celui de 1999 sur la parité, finalement soutenu par la majorité du mouvement féministe, ont quelque peu atténué la dimension unitaire du peuple français caractéristique de la conception dominante de la citoyenneté.
Depuis, l'universalisme monolithique des militants antiracistes et des intellectuels français s'est nettement fissuré, comme l'ont montré par exemple le soutien apporté aux « statistiques de la diversité » par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ou les efforts déployés par l'INED et l'INSEE pour mener en 2008 l'enquête « Trajectoires et origines », dans le questionnaire de laquelle figuraient initialement deux questions sur la couleur de peau des personnes interrogées (finalement retirées en l'absence du « consensus » jugé nécessaire).
D'autres pressions dans le même sens viennent de l'Union européenne. Depuis l'adoption des directives 2000/43/EC et 2000/78/EC, la Commission encourage les États membres à lancer des études visant à mieux comprendre la discrimination et à évaluer leurs politiques antidiscriminatoires. Dans ce cadre, elle mentionne explicitement la collecte de données statistiques sur l'ampleur du phénomène et sur l'efficacité des mesures prises par les pouvoirs publics à son encontre. Les initiatives recommandées impliquent le recours aux catégories de race, d'ethnie, de sexe etc. correspondant aux motifs de discrimination prohibés par les directives. La Direction générale pour l'emploi et les affaires sociales de la Commission européenne a dit clairement, dans un texte de 2004, qu'il est impossible d'évaluer convenablement les politiques publiques de lutte contre les discriminations si l'on refuse de voir les catégories discriminées : « Vu l'absence de mécanismes de collecte des données et de suivi des tendances et des progrès dans les États membres, il est actuellement difficile d'évaluer l'importance réelle des défis existants et de mesurer l'efficacité de la législation et des politiques antidiscriminatoires. » Aussi, ajoute-t-elle, « la disponibilité accrue de données quantitatives et qualitatives pourrait[-elle] favoriser l'élaboration de politiques antidiscriminatoires en permettant de définir les situations initiales qui serviront de référence, d'identifier les conséquences des inégalités et d'analyser leur ampleur. »
En ce qui concerne la discrimination indirecte, les directives européennes 2000/43/EC et 2000/78/EC peuvent être interprétées comme un défi pour l'approche française de l'égalité des chances. Certes, le préambule de la directive 2000/43/EC précise dans son point 15 que l'appréciation des faits permettant de présumer l'existence d'une discrimination indirecte « appartient à l'instance judiciaire nationale (...), conformément au droit national ». Il n'en demeure pas moins que la preuve de la discrimination indirecte repose pour une part significative sur des statistiques comparant les impacts relatifs de pratiques apparemment neutres sur les groupes raciaux, ethniques, de genre ou autres, tels qu'indirectement évoqués par les textes. On voit mal comment une loi contre la discrimination indirecte pourrait être appliquée sans référence à l'impact des pratiques prohibées sur différents groupes définis sur une base ethnoraciale et sans informations démographiques à leur sujet. Les initiatives visant à corriger la discrimination indirecte doivent nécessairement recourir à ces catégories, ce qui met directement en cause le principe d'« indifférence à la couleur ».
L'utilisation de critères spatiaux comme substitut (transparent) de l'ethnicité dans la discrimination positive à la française est aussi une atteinte au républicanisme le plus intransigeant, car sa principale raison d'être est bien de le contourner. Les multiples « zones » spéciales - zones d'éducation prioritaire, zones urbaines sensibles, zones de redynamisation urbaine - constituent en réalité, au moins pour partie, autant de programmes de discrimination positive en faveur de groupes susceptibles d'être définis comme des minorités ethniques. Et chacun le sait, à quelque tendance politique qu'il appartienne.
On retrouve ces ruses démographiques avec la représentation ou l'absence de représentation de la différence ethnique dans le recensement. Comme les catégories ethniques ou raciales en sont absentes, les résidents d'origine subsaharienne, par exemple, qui sont perçus comme noirs, n'apparaissent pas comme tels dans les résultats, et l'on ne peut guère inférer cette information de leur nationalité ou de leur lieu de naissance, puisqu'un très grand nombre d'entre eux sont citoyens français, nés en France de parents nés en France. En résumé, dès lors qu'ils ne sont pas « immigrés », ils sont statistiquement invisibles. Il en va de même pour les personnes dont la famille est originaire d'Afrique du Nord. Selon l'expression du démographe Patrick Simon, les minorités bénéficient formellement en France d'une « égalité par l'invisibilité ». Mais comme elles sont démographiquement invisibles, il est impossible de savoir précisément combien de Noirs ou d'Arabes vivent en France, et encore moins si, à qualification égale, ils sont statistiquement sous-représentés à l'université ou dans tel ou tel secteur professionnel.
Bref, on peut dire que la politique d'égalité à la française a « un problème de catégories », puisqu'elle s'efforce de lutter contre le racisme sans reconnaître la race et contre l'ethnocentrisme sans reconnaître l'ethnicité. Les tensions qui en résultent ont déclenché « une controverse d'une rare violence entre ceux qui voudraient voir les statistiques prendre en compte la diversité de la population et ceux qui dénoncent les risques d'ethnicisation ou de racialisation que ce type de statistiques ferait courir à la société ». Les militants et l'ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre les discriminations sont aujourd'hui profondément divisés sur ce point.
Les débats peuvent, certes, bénéficier des travaux de la recherche française, qui a produit ces dernières années une solide littérature pluridisciplinaire sur le racisme et les discriminations, dans l'Hexagone et au-delà. Il a manqué toutefois une dimension à ce dialogue interdisciplinaire : celle de la psychologie sociale cognitive et de ses résultats empiriques, qui ont beaucoup contribué à nous faire mieux comprendre comment les stéréotypes religieux, ethniques, de genre ou autres influencent les perceptions sociales et produisent de la discrimination, y compris non intentionnelle. Au moment où la France s'interroge sur son modèle de non-discrimination fondé sur une stricte « indifférence à la couleur », ces recherches ont beaucoup à lui apporter.
Cet article est extrait du rapport de Linda Hamilton Krieger, professeure de droit à Berkeley, "Stéréotypes et lutte contre les discriminations", avril 2008.
Publié par karimamellal à 13:37:23 dans Analyses | Commentaires (1) | Permaliens
Avec sa permission, je publie ici un joli et utile texte de Fatoumata Sow, une jeune étudiante en deuxième année à Sciences Po.
Chronique « cultur'Elles », par Fatoumata Sow
Mercredi matin 8h : Je me retrouve en face de mon ancien lycée, dans un froid glacial et en train de préparer mes questions. Ma mission aujourd'hui, rentrer avec des tonnes de remarques sur un sujet délicat, banlieue et culture. Mes cobayes ? J'ai choisi des élèves de terminale littéraire, j'ai fait ce choix par affection car j'ai fréquenté cette section moi aussi. Face au grand bâtiment, de nombreux souvenirs me reviennent, me rappelant qu'il y a peu de temps, j'étais un composant de ce bâtiment, mais aujourd'hui et ce matin surtout, je sens que ce même bâtiment a en grande partie contribué à mon développement culturel et fait de moi la jeune femme que je suis aujourd'hui.
La cloche sonne, telle une fourmilière, des centaines d'individus se dépêchent de se diriger vers les salles de classe, certains me regardent, d'autres me reconnaissent, des saluts échangés par ci, des sourires échangés par là, je me décide enfin à franchir la salle de littérature qui avait inscrit en moi des vers du poète Bonnefoy ou encore quelques citations de mon fameux La Bruyère, grande émotion quand j'y repense. En entrant dans la classe, je sens braqué sur moi 30 paires d'yeux avides de savoir me dévisageant, je dirais même me dénudant, le malaise s'installe, mon ancienne prof de littérature prend la parole expliquant la cause de ma venue, certains sourient d'autres se moquent, enfin je crois. Je me sens mal à l'aise face à ces 30 élèves, puis tout d'un coup, un jeune homme lève la main, et me demande, « c'est quoi Sciences Po ? On y fait des maths c'est ça ? C'est pour les cours que tu t'habilles comme ça ? » La pression monte, je sens le sang taper dans mes tempes, calmement je lui réponds que lui et moi aurons le temps de parler de Sciences Po après s'il le veut bien, quant à ma tenue vestimentaire, je ne m'explique pas mais je me suis rendue compte que venir en chemise blanche repassée fraîchement avec un pantalon à pince n'est pas le vêtement idéal pour amadouer ces jeunes.
Une bouffée d'air, et je me présente puis je leur dis un mot «culture » et leur demande de m'exprimer ce qu'ils en pensent. Les réactions fusent, des mots sont lancés à la volée : « richesse », « histoire personnelle », « société », « épanouissement », tels sont ceux qui m'ont le plus marqués, enfin, on recommence l'exercice avec le mot « banlieue », même réactions : « cité », « pauvreté », « communautarisme », « prison ». Une dernière fois, on recommence l'exercice avec les deux mots en même temps, « culture et banlieue » et là je suis impressionnée « mixage », « richesse » et le dernier mot « impossible » m'a frappé, j'en profite donc pour embrayer sur mes questions, la 1ère « pour vous la culture c'est quoi ? ». Timidement, une main se lève, elle s'appelle Mélissa, elle est d'origine Capverdienne et me répond que la culture pour elle signifie un enrichissement personnel que l'on acquiert par le biais de la société, une autre main se lève et ajoute que la culture est un moyen d'ascension sociale qui permet à tout le monde de partager des valeurs communes ; un jeune homme du nom de Dimitri réplique immédiatement : « partager des valeurs communes ? Nous n'avons pas les mêmes valeurs ou la même culture que les gens qui habitent Paris, en banlieue, il y a une culture différente de celle de Paris », face à cette remarque, je sens que le débat est ouvert, je laisse faire les choses et me place en tant que médiateur. Immédiatement, Fatima 18 ans, ajoute qu'en plus d'avoir une culture de banlieue et une culture parisienne, l'accès en soi à ces deux formes de cultures est énormément difficile pour des jeunes qui n'ont pas de revenu et dont la plupart des parents n'ont pas les moyens d'offrir à leurs enfants cet accès à la culture. Silence total après cette remarque. Je décide de prendre la parole et de poser une question innocente avec des sous-entendus : « mais ne pensez-vous pas qu'il y a certains lieux culturels qui sont gratuits, et peut-être dont vous ne profitez pas ? » Ils me regardent tous avec leurs yeux globuleux et là Claude qui a 19 ans me répond que si, justement il existe des musées qui sont gratuits par exemple celui de Colombes mais qui ne proposent pas des expos intéressantes et qui de l'extérieur n'a rien d'attractif. Il ajoute aussi qu'il admire la Maison de la Jeunesse et de la Culture qui propose une multitude d'activités culturelles telle que le théâtre, des activités sportives comme le Judo, le karaté, etc... mais il regrette que cette maison ne soit fréquentée essentiellement que de « bourges » selon le thème qu'il emploie, il pense que si tout le monde se bougeait un peu et se renseignait, la culture et l'accès à la culture serait la même pour tous, il m'informe que par exemple à Nanterre, la médiathèque est gratuite pour tout le monde que l'on habite la ville ou pas, et que peu de gens ne la fréquente malgré cela. Tout de suite une réaction fuse, Réda, qui a échoué au bac et qui était dans la même classe que moi, réplique que la culture ne peut pas être la même pour tous, car il la définit tout d'abord comme un élément inné propre à chaque personne, à chaque famille, qui se transmet de génération en génération et qu'elle relève du domaine de l'histoire personnelle, il précise ensuite en revanche qu'il existe une culture « commune », que l'on pouvait trouver dans les musées, il cite le Louvres, dans les expositions, etc...Dimitri intervient immédiatement et avance la réflexion en demandant à Réda si dans ce cas-là faisait-il une différence entre trois sortes de culture : la culture comme histoire personnelle, la culture de banlieue et la culture parisienne. Eblouie, je regarde ce jeune homme ainsi que toute la classe, l'abcès était crevé, on avait trouvé la faille du système : culture DE banlieue et culture parisienne. Il était à moi de calmer le jeu et d'intervenir, j'avance le débat en posant mon ultime question : « pensez-vous qu'une culture DE banlieue existe ? Et si oui, quels sont ses codes ? » Les élèves se regardent, ils étaient face à une question pertinente à laquelle il n'avait jamais pris la peine de répondre, car elle aurait désillusionnée certains peut-être. Melissa reprend la parole de nouveau et m'exprime qu'elle ne croit pas en une culture de banlieue car ce sont des choses inventées par la société selon elle, elle ajoute qu'on vit tous dans le même monde. Courageux et hargneux jusqu'au bout Dimitri réplique en disant qu'on ne peut pas se voiler la face et que oui, il y avait réellement une culture de banlieue mais qu'elle était très méconnue, car elle est synonyme de la présence d'une vie en banlieue, il me cite des pièces de théâtre auxquelles j'avais moi-même participé, il ajoute que les clichés ont voulu que cette culture soit vue comme négative mais selon lui c'est tout le contraire car cette culture était représentative d'une ouverture d'esprit dans la mesure où c'était une culture mêlée des différentes communautés, et il trouvait ce mélange magique et unique. Il ajoute pour justifier son idée que les Beatles venaient de banlieue eux aussi et que bien vite toute l'Angleterre s'est imprégnée de leur musique.
Face à un aussi bel exemple, je décide de clore le débat, j'étais émerveillée par ces jeunes de 17 ans, qui, à peine entrés dans le monde des adultes avaient déjà développé une vision critique de leur environnement. En sortant chaque élève me sert la main, et j'ai pu deviner qu'ils sentaient que quelque chose avait changé dans leur tête, qu'ils ne verraient plus jamais le mot « culture » comme avant, en soi, on peut considérer que par ces 45 minutes, ils venaient de se cultiver sans même le savoir car la culture, c'est aussi l'échange, l'acceptation des idées d'autrui pour nous permettre d'élargir notre pensée.
Un peu après, je me retrouvai seule avec ma prof de lettres, elle me complimenta de mon action, elle m'informa qu'elle aussi avait ouvert un groupe de travail sur ces notions que sont la culture et la banlieue et qu'elle avait créee deux classes de niveau 6ème dans un collège à Gennevilliers où elle était en partenariat avec le musée du Louvres, elle ajoute qu'elle a trouvé ses élèves fort investis et que cette action leur avait donné un repère dans un monde qui n'est pas forcément le leur et avec tout cela, il y avait chez ces jeunes une prise de conscience, et le développement d'un esprit critique et d'une curiosité pertinente.
Pour finir, je lui demande son avis sur ma question ultime, « une culture de banlieue, ça existe ? », elle me répond que tout d'abord la culture pour elle est un moyen d'ouverture sur le monde et sur les autres, c'est un moyen d'intégration à la société, un épanouissement social et personnel, elle ajoute ensuite que la culture de banlieue selon elle est un territoire avec une dynamique d'ouverture et de diversité des influences, c'est un espace d'ouverture selon elle, enfin elle m'affirme que selon elle, la culture de banlieue existe, mais elle tient à préciser que celle-ci n'est pas incompatible avec celle de Paris, qu'elle mériterait à être développée. Elle imagine des passerelles fréquentes telles que l'initiative au grand Palais dernièrement où pendant une semaine, il y avait une entrée libre avec des expos présentant tous les arts et cultures de banlieue. Elle a trouvé cette initiative vraiment admirable.
C'est assez pensives que nous nous séparons après ce bref entretien. Je rentre chez moi, comme ébranlée et fatiguée à la fois, je sens en moi se mûrir une réelle prise de conscience sur la réalité de la vie et de la société.
Publié par karimamellal à 13:44:29 dans Analyses | Commentaires (5) | Permaliens
Voici une interview donnée au site internet allemand http://www.muslimische-stimmen.de/. Je vous la livre en version française, avant qu'elle ne soit traduite en allemand ! N'hésitez surtout pas à me faire part de vos remarques et questions.
Monsieur Amellal, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
De nombreux acteurs politiques allemands ont eu peur et ont encore peur que de tels actes de violence puissent éclater en Allemagne. Pensez-vous que cela soit justifié ? En quoi ces actes de violence peuvent-ils être vus comme « purement français » ?
Publié par karimamellal à 14:31:50 dans Analyses | Commentaires (0) | Permaliens
- Chronique publiée/Marianne/Agora/présidentielles
Publié par karimamellal à 19:53:40 dans Analyses | Commentaires (0) | Permaliens
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