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Pas d'argent pour les banlieues | 16 novembre 2008

Nouvel article de Luc Bronner dans Le Monde sur les insuffisances de l'action gouvernementale en faveur des banlieues. En effet, de plus en plus d'observateurs remarquent le décalage existant entre une communication offensive, dont le "plan banlieue" de Fadela Amara constitua le point d'orgue, et les résultats sur le terrain, pour le moins mitigés. Le principal élément qui ressort du rapport de l'ANRU (à venir), c'est, comme l'on pouvait sans douter lorsque la secrétaire d'Etat annonça son plan, l'absence de moyens budgétaires en rapport avec les objectifs fixés par le gouvernement, notamment en matière de mixité sociale.

Ce constat marque une fois encore les limites de la politique d'affichage de ce gouvernement, dans le domaine de l'action en faveur des territoires défavorisés comme dans tant d'autres domaines. Dans les crconstances actuelles, et compte tenu de la défiance accrue que le décalage affichage/résultats ne va pas manquer de produire, autant de rien annoncer du tout.

Enfin, je souligne juste, au passage, que les premières victimes de la crise financière, lorsque celle-ci s'étendra à l'économie réelle (et malgré le masque absurde du 0,14% de croissance au dernier trimestre annoncé récemment par la ministre de l'Economie), seront les catégories les plus fragiles de la population qui, en grande partie, résident dans les banlieues de nos grandes villes.

KA

 

 

L'Etat ne tient pas ses promesses pour la rénovation des banlieues

LE MONDE | 12.11.08 | 09h36  •  Mis à jour le 13.11.08 | 09h27

lacée au cœur de l'action gouvernementale pour les quartiers sensibles, la politique de rénovation urbaine présente un bilan très mitigé, cinq ans après son lancement. Dans un rapport inédit, qui devrait être rendu public fin novembre, le comité d'évaluation et de suivi de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) met en évidence l'importance des retards accumulés, l'insuffisance des ressources budgétaires et l'impossibilité de tenir les promesses effectuées depuis le lancement du programme par Jean-Louis Borloo en 2003.
 

La critique est d'autant plus sévère que les experts soulignent l'insuffisance des moyens accordés au reste de l'action gouvernementale, notamment au plan banlieue de Fadela Amara.

 

Des objectifs revus à la baisse. "Les trois quarts des crédits de l'Agence ont financé la moitié des objectifs du programme", s'inquiètent les rapporteurs. Plus de 9 milliards d'euros, sur les 12 milliards attribuables par l'ANRU d'ici à 2013, avaient déjà été programmés fin 2007.

A cette somme importante s'ajoutent des subventions des collectivités locales et des organismes HLM. Mais le total ne permet de financer que 45,3% des démolitions (sur les 250000annoncées), 42% des reconstructions (sur 250 000), 54,4 % des réhabilitations (400 000) et 62,4 % des résidentialisations (400 000).

"Il est donc probable que les crédits disponibles ne permettront pas d'atteindre les objectifs du programme", indique, de manière diplomatique, le rapport. Ce qu'un de ses auteurs résume plus crûment : "Le programme risque d'échouer."

Des retards dans les travaux. Au décalage important entre objectifs et programmations, s'ajoutent des retards "conséquents" dans l'engagement physique des travaux. Cette situation explique le ressentiment, parfois la colère, exprimés par les habitants et les élus quant à la lenteur des changements sur le terrain.

Le rapport révèle que, fin 2007, 43,7 % seulement des opérations programmées avaient été effectivement lancées. Une partie de ces retards relève certes des difficultés habituelles dans les chantiers. Mais le comité souligne que c'est la lourdeur des procédures administratives qui a le plus ralenti les opérations.

Des problèmes budgétaires. Le contexte économique complique encore la situation : alors que l'ANRU bénéficie d'enveloppes financières "fermées", les besoins ont explosé, notamment avec la hausse du coût de la construction (+24,6 % entre 2003 et 2007). Le comité d'évaluation anticipe aussi dans l'avenir des "difficultés financières" pour l'ANRU, du fait de l'"insuffisance chronique" des subventions de l'Etat.

Dans son budget 2009, le gouvernement prévoit ainsi de réduire sa subvention au strict minimum en demandant au 1 % logement d'assumer quasi intégralement le financement de l'ANRU. Cette tendance au "désengagement financier" est qualifiée de "menace" par les experts, qui réclament, à l'inverse, le lancement d'un second plan Borloo porté par l'Etat.

Des doutes sur la mixité sociale. La rénovation urbaine devait permettre de favoriser la mixité sociale, grâce à des démolitions d'immeubles suivies de reconstructions sur d'autres sites. Le comité estime que le mouvement est entravé par "les comportements malthusiens de certains élus qui freinent, voire empêchent la construction de logements sociaux sur leur territoire". A l'inverse, les experts notent "la résistance" d'élus face aux démolitions de logements dans leur commune, dans le but de maintenir, sans doute à leur profit électoral, la sociologie des quartiers.

En conséquence, la diversification de l'habitat – qui constituait une des motivations premières du programme – apparaît inégale selon les projets, en particulier en région parisienne, où 58 % des logements seront reconstruits sur place. Cette proportion atteint même 81 % en Seine-Saint-Denis et 82 % en Seine-et-Marne. "L'importance des reconstitutions sur site est de nature à compromettre définitivement l'objectif de mixité sociale", regrette le comité d'évaluation.

Un manque de suivi. La rénovation urbaine a d'abord été pensée comme une intervention sur le bâti, en minorant les questions sociales. Le rapport fait état d'"un déficit de gestion urbaine de proximité qui pourrait menacer les investissements de l'ANRU". Les experts signalent que, faute de suivi humain, des dégradations ont déjà été observées sur "plusieurs sites emblématiques de la rénovation urbaine".

 
Luc Bronner

Publié par karimamellal à 00:32:37 dans Chroniques et analyses sur l'actualité | Commentaires (0) |

Youpi, on a un préfet noir !! | 13 novembre 2008

 

Dans le bruit et la fureur médiatiques, au rythme des coups de clairon du gouvernement, Pierre N'Gahane a été nommé préfet des Alpes de Hautes Provence hier en conseil des ministres, devenant ainsi, selon les mots de toute la presse, le « premier préfet noir de France » !

Et même si d'autres préfets ont été noirs, car antillais, ce que l'on retient, c'est le symbole : Pierre N'Gahane n'est pas antillais, il est d'origine africaine. Il est donc noir, noir au sens où on l'entend traditionnellement, vous me suivez...

 Ce matin, tous les quotidiens consacrent donc au moins un article à cet événement  formidable qui, quoiqu'on en dise, fait bien écho à la victoire de Barack Obama aux Etats-Unis. Le ministère de l'Intérieur et l'intéressé s'en défendent ? Soit. M. N'Gahane a été professeur de droit et, déjà, préfet à l'égalité des chances avant cela ? Et alors ? Ce qu'il faut retenir, bien sûr, forcément, c'est qu'il s'agit, comme on l'a dit, et tant pis si ça n'est pas vrai, du premier préfet noir de France et que, à l'instar d'Aissa Dermouche qui fut le premier préfet « beur » de France, ou de Rachida Dati qui est la première « beurette » garde des Sceaux, il s'agit d'une véritable révolution impulsée par Nicolas Sarkozy en faveur de la « diversité ». 

Wouahhhhouuuu... !!!!!!!!!!!!!!!

Depuis 2007, deux membres du gouvernement nommés + 1 préfet nommé = la « diversité », comme on dit, enfin assumée au plus haut niveau, les élites aux couleurs de la France, etc. Rachida Dati, hier : « une politique volontariste d'intégrer une population qui au départ de la vie a plus de difficultés, c'est d'aider beaucoup plus ceux qui ont beaucoup moins au départ. » Dans ce contexte, dès lors que ce préfet a été nommé, et puis qu'il y a Rama Yade et Rachida Dati, qui pourra dire qu'il y a encore de la discrimination ? Grâce au préfet noir, on pourra sonner l'hallali de la France monocolore, blanche, réfractaire au métissage. Peut-être même – et je vous assure que certains ne sont pas loin de le dire – que l'on pourra parler de l'avènement d'une société post-raciale !

Rachida Dati, inénarrable, toujours hier en sortant du conseil des ministres : « Regardez son gouvernement (elle parle bien sûr de Sarkozy), je crois qu'on semble l'oublier. Peut-être qu'Obama s'est inspiré du gouvernement français ». Sans commentaire.

Plus sérieusement, pourquoi la nomination de ce préfet fait-elle tant de bruit ?

D'abord parce qu'ainsi l'ont voulu les architectes de la com' présidentielle, à l'heure où la planète ne jure que par Obama et où notre pays se prend en plein dans la figure l'effet-boomerang d'une victoire qui marque aussi son colossal retard dans l'appréhension et la digestion du multiculturalisme.

Ensuite parce que la circularité de l'information est une spirale à laquelle aucun média ne peut échapper.

Mais aussi, et plus profondément, parce que notre pays, sans ces coups de pouce du prince que sont les nominations discrétionnaires, ne parviendrait pas à faire émerger de telles personnalités. Parce que notre pays, si on ne les nommait pas, serait toujours dirigé par une caste blanche, vieille et endogame. Parce qu'il y a une terrible hystérésis dans notre système social qui tend systématiquement à favoriser les mêmes au détriment des mêmes. Bref, parce que l'égalité des chances est un mythe et non une réalité.

Les médias se surprennent et les politiques se réjouissent d'un micro-événement en soi absolument insignifiant : la nomination d'un haut fonctionnaire de l'Etat. D'un seul haut fonctionnaire de l'Etat... Tout cela parce qu'il est noir et que sa couleur de peau résonne comme un coup de tonnerre dans le landerneau des élites.

Que de chemin encore à parcourir ! La société post-raciale est bien loin de nous.

Publié par karimamellal à 08:58:04 dans Chroniques et analyses sur l'actualité | Commentaires (2) |

Algérie : artistes censurés | 10 novembre 2008

Voilà maintenant plusieurs mois que de nombreux artistes n'ont plus droit de cité en Algérie. Aucun argument n'est avancé par le ministère de la Culture. La censure, car il n'y a pas d'autres noms, se déploie à visage découvert. Certains auteurs, par leurs prises de position, n'ont pas eu l'heur de plaire au pouvoir ; d'autres, par leurs textes, explorent une mémoire gorgée de blessures et de silences qui risquent de mettre un coup à l'Histoire et aux mythes officiels.

 

Les faits :

 

- limogeage par la « ministre » de la Culture, Khalida Toumi, d'Amin Zaoui, poète et romancier, le 26 octobre dernier de la bibliothèque nationale algérienne à la suite, notamment de la conférence donnée le 13 octobre par le grand poète arabe Adonis ;

- le 3 novembre dernier, lors du SILA (salon international du livre d'Alger), les autorités ont interdit 6 titres, dont les derniers ouvrages de Boualem Sansal et Salim Bachi – il s'agit là encore d'une décision de la ministre de la Culture ;

- Au même SILA, l'islamologue Youssef Seddik, l'écrivain Mohamed Kacimi et l'essayiste sud-africain Mandla Langa, pourtant officiellement invités, ont vu leurs livres au dernier moment interdits ;

- Ces deux dernières années, une commission spéciale composée de fonctionnaires du ministère de la culture et des affaires religieuses ont interdit des dizaines d'ouvrages d'auteurs algériens et étrangers, sur le seul fondement d'un certain nombre de mots-clés contenus dans les titres ou, plus rarement, dans les livres eux-mêmes...

  

Publié par karimamellal à 14:15:36 dans Publication de Cités à comparaître en Algérie - revue de presse | Commentaires (1) |

Obama, nouveau président des Etats-Unis | 05 novembre 2008

Premières leçons d'une victoire historique 

 

 

Le 44ème président des Etats-Unis est donc noir. « Africain-américain » dans la terminologie américaine. Son père, Barack Obama Senior était Kenyan, de culture musulmane. Il s'agit là, bien sûr, d'une formidable révolution, en Amérique d'abord, 44 ans après le Civil Right Act qui a aboli en pratique la ségrégation et 7 ans après les attentats du 11 septembre qui ont entraîné une série de mesures répressives ciblant en particulier la communauté musulmane américaine. Par contrecoup, ou effet de miroir, c'est aussi, de fait, un événement fondamental pour la France dans la mesure où l'élection – et ce terme est fondamental - de Barack Obama, en tant que symbole, ou symptôme d'une société post-raciale où la race en tant que construit social n'est plus un marqueur discriminant, doit nous alerter sur les faiblesses de notre modèle national.

 

Il ne s'agit pourtant pas de hâter l'analyse et d'en tirer la conclusion péremptoire selon laquelle notre République ne vaut rien parce qu'aucun représentant de ce que l'on appelle pudiquement les « minorités visibles » n'a encore été élu président de la République. L'élection d'Obama obéit en effet à une évolution profonde et rapide de la nation américaine et de sa capacité, tout au long de cette dernière décennie, à synthétiser de façon positive la diversité culturelle qui est à son fondement et qu'illustre la devise « E pluribus unum » (l'unité à partir de la diversité).

 

Ce phénomène de régénération permanente de la nation américaine, en dépit des caractéristiques structurelles d'une société marquée par de profondes inégalités, est pourtant stupéfiant et contraste avec nos difficultés hexagonales à penser et admettre le multiculturalisme. De cela, sans doute, nous pouvons nous inspirer.

 

Obama incarne, jusque dans les limbes de la société américaine, le changement radical dont il se fait l'apôtre et qui, au fond, avait échappé à ceux qui, depuis Paris, se gaussaient de la société balkanisée, au bord de l'explosion et sous le joug d'une pernicieuse dictature des minorités alimentée par la surenchère identitaire et la concurrence mémorielle : vision erronée et abstraite, teintée d'une bonne dose d'anti-américanisme, qui s'est pendant longtemps focalisée sur les méfaits de l'Affirmative Action, dont les programmes sont désormais, un peu partout, démantelés mais qui n'en ont pas moins produit maintes trajectoires d'excellence et sans lesquels, par exemple, Obama ne serait pas rentré à Harvard...

 

Bien sûr, la victoire du candidat démocrate tient à ses exceptionnelles aptitudes et à une campagne remarquablement conduite. Bien sûr, la société américaine continue de subir, à ses marges, des dynamiques de ghettoïsation et de ségrégation qui s'inscrivent dans les territoires et que des interventions publiques trop faibles ne parviennent pas à endiguer. Bien sûr, Obama à lui seul ne peut masquer les logiques de discrimination et d'exclusion dont sont encore victimes certains groupes ethniques. La société post-raciale est en marche, elle n'est pas encore achevée. Pour autant, personne ne peut nier que l'Amérique, grâce à Obama et à ce qu'il incarne, parvient à réconcilier mémoire et histoire, identités particulières et identité nationale, patriotisme et vivre-ensemble.

 

En France, les effets de cette victoire sur les représentations seront importants, l'un négatif à court terme, l'autre positif  à long terme. D'une part, les Français « issus de l'immigration », les plus jeunes surtout,  mesureront une fois de plus le décalage considérable qu'il existe entre des principes ressasés et la réalité constatée, entre notamment des élites et une classe politique blanches et une « France d'en bas » de plus en plus métissée. Cela accroîtra encore leur défiance dans des idéaux républicains disqualifiés qui affirment sur le papier l'égalité et promeuvent dans les faits l'inégalité ou, en tout cas, cantonnent la « diversité » à un rôle de propagande politique – ce qu'illustre depuis plusieurs années les nominations médiatiques, par le fait du prince, de quelques personnalités dites « représentatives ». D'autre part, les partis politiques et l'opinion publique dans son ensemble intégreront enfin l'idée, par capillarité, qu'un noir ou un Français d'origine maghrébine peuvent être de bons élus, fiables et compétents, et qu'ils n'ont pas nécessairement vocation à être pour l'éternité confinés dans les antichambres du pouvoir ou les cagibis des campagnes électorales.

 

Enfin, rappelons que le temps presse et qu'il faut désormais que la diversité – sociale et culturelle – de notre société apparaisse effectivement à tous les niveaux de la hiérarchie du pouvoir. Refuser cette impératif au motif que nos principes et nos valeurs s'en trouveraient dilatés nous conduirait inévitablement vers l'asphyxie du corps social et l'aggravation des rancœurs et de frustrations, non seulement de ces « minorités visibles » qui subiront de plein fouet les conséquences de la crise économique actuelle, mais aussi de l'ensemble des catégories sociales modestes qui ont le sentiment d'être exclues des allées de la prospérité.

 

Barack Obama est donc devenu le 44ème président des Etats-Unis et, chez nous, la promotion de l'égalité des chances patine. Tout le monde se paye de mots sur le dos de la diversité : hormis Sciences Po et une poignée d'entreprises novatrices, celle-ci relève du répertoire publicitaire. Nos actions positives – les ZEP et les zones franches, par exemple -, seules à même de corriger des déséquilibres profonds, sociaux et territoriaux, sont engluées dans une bureaucratie inefficace qui en obère les effets. Notre dispositif de lutte contre les discriminations, malgré un réel arsenal juridique, se résume au rôle de centre de documentation de la Halde et aboutit, sur le terrain, à un nombre toujours dérisoire de condamnations au pénal, et au versement d'amendes qui, si elles n'avaient une prétention dissuasive, feraient sourire.

 

L'identité nationale, enfin. Car c'est aussi d'elle qu'il s'agit, en contrepoint, avec cette victoire. Obama a plusieurs fois « raconté » l'Amérique, avec ferveur et enthousiasme, respect aussi, comme par exemple dans son fantastique discours de Philadephie (18 mars) : aucune souffrance passée à l'as, un passé assumé, une Histoire endossée, une quête personnelle d'identité avouée et, au final, un récit national restructuré, franc, sincère, passionné, inclusif, prononcé par un candidat noir à une élection présidentielle. Cela, bien sûr, ne s'est pas fait en un jour, en une campagne. Mais en définitive, chaque Américain, quelque soit son origine, on le sait bien, est fier de son pays, de son drapeau, de son passeport, tout en restant fermement attaché à ses origines. Obama, par sa trajectoire, son exemple, sa rhétorique a concouru avec brio à refaire de l'Amérique un mythe – au sens propre : une parole – re-mobilisateur. L'identité nationale, soit l'attachement collectif, par-delà les enracinements particuliers, à des valeurs communes et à un dessein partagé est aux Etats-Unis le produit d'une synthèse positive – celle qu'incarne Obama – là où notre manière d'imposer au forceps, par le haut, au moyen d'un appareil administratif, une identité nationale factice et exclusive s'apparente davantage à un fumigène de la démagogie.

 

Obama n'a pas été élu parce qu'il était noir. Il a été élu parce que ses électeurs n'ont pas fait attention à sa couleur de peau. Puissions-nous parvenir un jour à accomplir cette prouesse. 

Karim Amellal

Publié par karimamellal à 08:45:46 dans Chroniques et analyses sur l'actualité | Commentaires (5) |

2ème volet de l'article de Luc Bronner sur la diversité | 30 octobre 2008



L'ascension, loin de la politique
LE MONDE | 29.10.08 | 19h05  •  Mis à jour le 29.10.08 | 19h05

ans son bureau en open space (espace ouvert), au coeur d'une pépinière d'entreprises du 11e arrondissement à Paris, parmi une poignée de patrons trentenaires, style décontracté, ambiance écolo-libérale, Saïd Hammouche, 35 ans, porte costard-cravate sombre et sérieux. Le directeur général de Mozaïk RH, spécialiste du recrutement de diplômés "issus de la diversité", pur produit de la méritocratie scolaire de la Seine-Saint-Denis, parle avec les mots d'un chef d'entreprise pour évoquer la France et ses banlieues. Des "process" à élaborer pour améliorer l'insertion des jeunes des quartiers. Du "sourcing" nécessaire pour dénicher les talents du ghetto. Et de la nécessité de contourner le monde politique pour réussir à peser sur la société française. Loin, très loin, des partis traditionnels.

 

Pas de subvention quémandée à des élus locaux. Pas de local associatif obtenu après mille supplications. Pas de conseiller municipal qui supervise le conseil d'administration. "On ne se place plus en position de demandeurs, mais on veut être acteurs", explique le jeune patron, originaire de Bondy. Diplômé d'un master en conseil aux collectivités locales, il a ouvert son propre cabinet de recrutement avec l'idée d'agir avec les outils de l'entreprise. "La politique est fermée, dit-il. Les espaces qui restent sont les espaces professionnels. C'est là qu'on peut faire bouger la société."

Saïd Hammouche est à l'image des nouvelles élites issues des quartiers. Découragées par l'ostracisme des partis, elles ne font plus confiance à la politique. Fortement diplômées, elles privilégient la réussite professionnelle individuelle, le travail de réseau, pour faire carrière et se constituer une légitimité sociale incontestable. "On ne veut plus être dans l'assistanat, on ne veut plus du paternalisme, souligne El Yamine Soum, 29 ans, doctorant prometteur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Et comme on est nombreux à sortir de l'université avec des masters, ou plus, il y a de plus en plus de cadres, d'entrepreneurs, de chercheurs issus des quartiers." Ce que résume plus crûment un représentant de la nouvelle intelligentsia noire, trentenaire, surdiplômé et sans complexe - mais qui préfère rester anonyme : "Les jeunes issus des ZEP font de la finance pour rattraper en une génération le retard accumulé en dix générations. Et vous voulez leur parler des partis ? De figures comme Stéphane Pocrain (ex-porte-parole des Verts) ou Malek Boutih (ancien président de SOS-Racisme) ? On rigole."

Une élite qui a tiré profit de la "massification" de l'enseignement supérieur - même si l'absence de statistiques ethniques interdit d'avoir des données précises. Des juristes. Des ingénieurs. Des médecins. Des financiers. "Je suis bluffé par le nombre de bac + 4 ou de bac + 5 dans les quartiers", se réjouit Saïd Hammouche. Y compris, désormais, au sein des grandes écoles pionnières dans l'ouverture sociale. Comme Sciences Po, où les conventions ZEP mises en place en 2001 ont permis le recrutement de 477 élèves, dont 64 déjà diplômés ont commencé à peupler les étages de direction des cabinets d'audit, des sociétés de conseils et de la haute fonction publique. Un mouvement qui va encore s'amplifier : la promotion de 2001 ne comptait que 17 élèves issus des lycées de zone d'éducation prioritaire (ZEP), celle qui sortira en 2013 en compte 118. Ce n'est qu'un début, mais l'élite française commence à prendre des couleurs.

Cette génération accumule les diplômes. Mais a aussi appris à se donner les mêmes armes relationnelles que le reste de l'élite. Zoubeir Ben Terdeyet, 30 ans, consultant en finance islamique, a découvert l'importance des réseaux à l'université, puis au moment d'entrer sur le marché du travail. "J'étais à Paris-X, à Nanterre. Les jeunes de banlieue allaient plutôt à l'UNEF pour militer sur le prix des tickets au restaurant universitaire. Ou pour faire une action sur le conflit palestinien. Les autres, ceux de Neuilly-sur-Seine, je les voyais aller à la Junior entreprise et réussir à se faire facturer des prestations par des entreprises." Lui obtient un master en finance. Brillant mais insuffisant. Faute de contacts dans le milieu de l'entreprise, il ne trouve pas d'emploi - comme cinq autres étudiants issus de banlieue.

Zoubeir Ben Terdeyet s'est donc lancé dans la construction d'un réseau pour les jeunes diplômés des quartiers. En 2004, il fonde avec quelques amis les Dérouilleurs - en référence au livre d'Azouz Begag sur les jeunes des quartiers qui réussissent à ne pas "rouiller" au pied des immeubles. La volonté de s'entraider. Le désir de faire "comme les autres", comme les anciens d'HEC, les anciens de Polytechnique, ceux d'Henri-IV, les Arméniens, les juifs, les Bretons... : partager les contacts et les relations. "Le marché parallèle de l'emploi est essentiel. Et l'information est ce qui vaut le plus cher", explique-t-il.

Informel, farouchement apolitique, le réseau a connu un développement exponentiel par le seul bouche-à-oreille. Grâce à une liste de diffusion créée sur Yahoo! et des soirées "networking", il compte aujourd'hui près de 4 000 membres, dont beaucoup de bac + 4 et bac + 5, avec des antennes à Strasbourg, Marseille, mais aussi à l'étranger. Les membres se signalent mutuellement les stages et les postes disponibles dans leur entreprise ou leur entourage. Ou font passer des CV de "frères" et de "soeurs" en recherche d'emploi. "On ne voulait pas de la génération de la marche des Beurs, complètement désillusionnée, raconte Zoubeir Ben Terdeyet, attablé devant son ordinateur portable, dans un bar branché du 9e arrondissement de Paris, où se retrouvent les Dérouilleurs. On voulait repartir sur des forces vives, motivées, avec un objectif de court terme - trouver des stages, des CDD, des CDI - et un objectif plus lointain - avoir un réseau pour nos enfants."

La politique n'est pas oubliée, mais ces nouvelles élites mettent en place une stratégie du détour. Gagner le respect professionnel. Conquérir sa légitimité pour ne pas se contenter des strapontins offerts par les politiciens. Et, plus que tout, ne jamais être dépendant d'un appareil. "On veut être libres et conserver notre liberté d'expression", explique Hamza Bouaziz, 30 ans, originaire de la cité Salvadore-Allende à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), titulaire d'un master en finance et économiste dans une filiale de BNP Paribas. "Avant de faire de la politique, il faut être fort économiquement. Il faut pouvoir être indépendant. Sinon vous finissez comme les types qui ont commencé par être payés par SOS-Racisme, puis par le PS", dit Zoubeir Ben Terdeyet.

Les modèles de ces élites ne sont pas des hommes politiques - hormis l'étoile Barack Obama, bien sûr. La figure qui revient est celle de Mehdi Dazi, 42 ans, inconnu du grand public, diplômé de Sciences Po, passé par les Etats-Unis pour contourner le plafond de verre français, devenu directeur général d'un fonds d'investissement des Emirats arabes unis, aujourd'hui membre du conseil de surveillance de Vivendi grâce à son parcours international. Un itinéraire qui fait rêver les jeunes diplômés. Et qui valide, à leurs yeux, l'idée que la stratégie du détour peut être la bonne pour conquérir la France. Comme lui, un nombre important de diplômés ont choisi de s'exiler dans les pays du Golfe. Au point que les Dérouilleurs ont créé à Dubaï une antenne d'une cinquantaine de membres.

Ces élites maghrébines et noires en sont persuadées : si un Obama français devait apparaître, il ne sortirait pas du ventre d'un appareil politique. Mais plutôt du secteur privé. "Les entreprises sont plus avancées sur la question de la diversité. Constituer des équipes de clones ne les intéresse plus", relève Salah Houyem, Dérouilleur de 35 ans, titulaire d'un MBA, aujourd'hui cadre dans les ressources humaines au sein d'Areva. "Les partis ? Tout le monde sait que ça ne se passe plus là. Ils sont hors contexte, hors société", note l'écrivain Karim Amellal. A 30 ans, ce maître de conférences n'est pas, précisément, sur un strapontin : il dirige le mastère "affaires publiques" de Sciences Po, le coeur du réacteur de la prestigieuse institution.

Originaire de la cité sensible de la Fauconnière, à Gonesse (Val-d'Oise), Karim Amellal est passé par l'Institut d'études politiques de Paris avant la mise en place des conventions ZEP. Avec le collectif Qui fait la France ?, qui réunit des écrivains comme Faïza Guène, Mohamed Rezane ou Dembo Goumane, il défend une autre façon de faire de la politique. Hors des appareils. Pour ne parler que du fond, que du contenu, pour gommer les questions de carrière trop présentes dans les écuries partisanes. "Nous, on écrit, on va dans les lycées, on fait des conférences, on anime des ateliers d'écriture. C'est beaucoup plus utile", affirme-t-il.

Une prudence, un éloignement du politique, qui témoignent, paradoxalement, d'une forme avancée d'intégration. Une forme de banalisation, au fond, des élites maghrébines et noires. C'est la thèse que défend Marwan Mohamed, 33 ans, un rescapé de l'échec scolaire, qui avait arrêté l'école au CAP, avant de reprendre ses études jusqu'au doctorat, aujourd'hui une des figures montantes de la sociologie française. "Cette mise à distance de la politique peut être comprise comme une forme de conformisme social, dit-il. Les élites des quartiers font comme le reste des classes moyennes et bourgeoises : elles se placent aussi dans une logique individualiste." La résilience sociale et la "notabilisation", piliers de la carrière des futurs Obama français ? Réponse d'ici à dix ou vingt ans...


Luc Bronner
Article paru dans l'édition du 30.10.08

Publié par karimamellal à 12:37:10 dans Chroniques et analyses sur l'actualité | Commentaires (1) |

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