Cher Monsieur Martin,
Vous avez raison : une très large majorité de Français, de droite comme de gauche, soutiennent le principe de l’immigration choisie. Mais est-ce bien là un argument valable ? Est-ce parce que, à une autre époque, une majorité de Français se déclaraient favorables à la peine de mort qu’il ne fallait pas l’abolir ? Est-ce parce qu’une majorité de Français, aujourd’hui, se déclarent en faveur de Ségolène Royal que celle-ci sera forcément élue présidente de la République ? Un sondage n’est qu’une photographie de l’opinion à un instant T, compte tenu d’une série de facteurs qui influent, à ce même instant, sur cette opinion. Mais une opinion n’est jamais figée. Il suffit que les facteurs qui la façonnent se modifient pour que cette opinion se modifie. Il n’y a pas de fatalité dans un sondage, heureusement ! Par conséquent, libre à chacun d’entre nous de faire valoir des arguments afin d’influer sur l’état d’esprit d’une collectivité.
Sur le fond, je comprends votre position qui consiste à dire que puisqu’il y a 3 millions de chômeurs, il est ridicule de proposer de recourir à l’immigration. Mais ce n’est absolument pas ce que je propose ! Je ne dis pas qu’il faut recourir à une immigration massive pour pallier le déficit de main-d’œuvre existant dans certains secteurs, je dis simplement que nous avons besoin d’un flux régulier d’immigrants de toutes catégories (des qualifiés et des peu qualifiés), à condition que ce flux soit maîtrisé (ce qu’il est depuis une dizaine d’années, soit environ 120 000 entrées légales par an) et gérable sur le plan de nos capacités d’accueil et d’intégration. Ce qui est le cas puisque je vous rappelle que ce ne sont pas les primo-arrivants qui sont « problématiques » au sens où vous l’entendez, mais des Français depuis deux ou trois générations !
Il y a d’autre part une réalité économique dont il faut prendre acte. Je trouve, comme vous, tout à fait regrettable que, malgré un fort volume de chômage, de nombreux emplois soient désertés par les nationaux et que de nombreuses entreprises aient par conséquent besoin de recourir à des travailleurs migrants (primo-arrivants). Mais cette situation n’est pas propre à la France. Elle est propre à tous les pays industrialisés dans un contexte de mondialisation des flux. En témoigne d'ailleurs ce qu’il s’est récemment passé aux Etats-Unis (où les immigrés hispaniques, clandestins ou non, se son mobilisés pour montrer aux gouvernants que, sans eux, beaucoup d’entreprises couleraient). Bien sûr, vous allez m’opposer que les Etats-Unis connaissent une conjoncture économique favorable et sont dans une situation de plein-emploi. Certes, mais la demande de main d’œuvre des entreprises américaines dans certains secteurs (du reste toujours les mêmes : bâtiments, restauration, travail saisonnier…) est comparable à celle de nos propres entreprises. Celles-ci ne trouvent pas d’acquéreurs nationaux pour occuper des emplois peu qualifiés réputés durs, mal-payés, etc.
Je comprends votre angoisse et votre incompréhension, Monsieur Martin, et au-delà, naturellement, celles de tous ceux qui ont exprimé de vives critiques à l’égard de mon article du Monde. Avoir 3 millions de chômeurs et recourir encore à l’immigration, même si celle-ci est aujourd’hui infinitésimale, cela paraît choquant, scandaleux, un non sens ! Hélas, la réalité nous dit qu’il peut très bien coexister un taux de chômage important et des besoins de main-d’œuvre également importants. Il n’y a pas de matching automatique.
En outre, et observez le paradoxe, lorsqu’on nous dit (Manuel Aeschlimann par exemple, dans les jours qui ont précédé le vote de la loi) que l’immigration choisie vise à ne prendre que ceux dont la France a besoin, c’est-à-dire, précisait-il, les plus qualifiés, autrement dit les meilleurs, comment peut-on accepter cela alors même que nombre de chercheurs produits par nos universités ne parviennent pas à trouver d’emplois en France ?
Alors, dans ces conditions, on peut naturellement regretter que notre système d’indemnisation du chômage et certaines de nos prestations sociales (le RMI en particulier) aient un fort aspect désincitatif pour de nombreux demandeurs d’emplois. On peut aussi regretter que notre modèle d’intégration (et je suis le premier à le dire) ait lamentablement échoué. Mais il faut disjoindre toutes ces questions et ne pas tout mélanger. La réforme des modes d’indemnisation du chômage et le renforcement du caractère incitatif des prestations sociales, voire le recours à des prestataires privés (type agences d’intérim) pour pallier les dysfonctionnements de l’ANPE, s’inscrivent dans un chantier bien plus vaste de flexibilisation du marché du travail, dont on sait à quel point il est politiquement très risqué ! Quant à l’intégration, ou ce que l’on appelle hélas ainsi, faut-il une fois de plus rappeler que c’est une question distincte de celle de l’immigration ? En effet, ces jeunes qui ne se seraient pas intégrés, ceux des banlieues, ceux qui casseraient au lieu de travailler, qui sont-ils donc ? Sont-ils encore des immigrés, c’est-à-dire, selon la définition usuelle, des personnes nées étrangères à l’étranger et résidant en France ? Bien sûr que non ! Ces jeunes-là sont des Français à part entière qui n’ont plus rien à voir avec l’immigration, à moins bien sûr que l’on parte du postulat très contestable qu’un beur ou un black, ipso facto, ontologiquement, n’est jamais et ne pourra jamais être qu’un immigré, quand bien même il est Français depuis plusieurs générations !
Enfin, si l’on conteste le « retour sur investissement » de l’immigration dans le temps long, cela revient à nier, depuis la Révolution française (et en réalité, bien sûr, depuis bien plus longtemps !) la contribution colossale des immigrés de tous horizons, et en particulier, justement, des moins qualifiés, à l’édification de notre nation et à son développement économique. Mais si l’on pense, au mépris de l’Histoire et en se figeant sur le court terme, sur l’actualité des banlieues, que l’immigration, et notamment celle qui serait « subie », n’apporte strictement aucune valeur ajoutée à la collectivité nationale et ne fait que l’handicaper un peu plus, alors oui, on fait un pas supplémentaire vers l’extrême-droite et son concept d’immigration-zéro. Mais je suis convaincu, cher Monsieur Martin, que ce n’est pas là votre intention.
Publié par karimamellal à 14:06:56 dans Tribunes publiées | Commentaires (1) | Permaliens
Publié par karimamellal à 15:58:04 dans Tribunes publiées | Commentaires (0) | Permaliens
Voici quelques éléments relatifs au roman Cités à comparaître que je viens de publier aux éditions Stock :
4ème de couverture :
« Silou est en prison. On dit que c’est un terroriste, un cousin de Ben Laden. Lui ne sait pas ce qu’il est. Il sait juste qu’il a fait un truc de mal. Sa psy lui a dit de raconter sa vie parce que ça lui ferait du bien. Alors il raconte. Comment il a grandi et comment il s’est retrouvé là après une condamnation en assises pour « actes terroristes ». C’est l’histoire d’un « jeune des quartiers », d’un gosse d’une cité avec une moitié de mère et une grosse faiblesse pour le shit. Quand il a quitté l’école, parce qu’il ne comprenait pas à quoi elle servait, il a fait quelques petits coups. Que des mauvais. D’ailleurs, lui-même doit être un mauvais coup puisque aucune fille n’a jamais voulu de lui… Les filles n’aiment pas les mecs qui n’ont pas de thunes et pas les yeux bleus. D’ailleurs Nadia, sa « princesse des étoiles », celle qui habite dans la tour d’en face, elle ne le regarde pas. Alors la came a attrapé Silou par l’épaule. Il a enfin vu à quoi ressemblaient les étoiles. Puis il y a eu la descente... Heureusement il y a des mecs qui sont venus le chercher. Ils l’avaient repéré. Ils le respectaient et lui ont promis un autre paradis s’il acceptait de les aider. Alors, bien sûr, il a accepté. Il avait pas des masses d’autres propositions. Les mecs l’ont embarqué dans leur combine, puis il y a eu un braquage, une bombe, des morts. Il n’a rien vu venir. C’est comme ça qu’il est devenu terroriste. »
Extrait :
"Aujourd'hui je me suis levée avec un vieux goût dans la tête. Un goût de pourri de mort quoi. C'est chelou ce goût-là. Ça ressemble à rien d'autre que je connais. Ça m'a fait les yeux mouillés et la bouche pâteuse comme après trop d'alcool. Et puis il y a un sale truc dans mon ventre. Encore un creux. Même si j'y connais rien, je touche pour voir si tout est à sa place, je crois que oui, tout y est. Mais y a ce putain de creux. Comme si j'étais suspendu dans le ciel deux kilomètres en l'air. Je crois que c'est parce que je flippe. Ça fait ça quand on flippe non ? Je sais pas ce qui va m'arriver encore. Je voudrais crever mais je sais même pas si ça ira mieux après. Y a pas mal de musulmans avec moi en taule. Eux au moins ils savent ce qu'il y a après. Ils en sont sûrs. Ça les aide à tenir. Sérieux, même les tox. Parfois j'ai envie de me convertir. Je vais peut-être le faire d'ailleurs. Ils ont de la chance d'être musulmans. Ça change tout d'être sûr à ce point qu'y aura quelque chose après la merde. Ça fait du bien. Ça calme les nerfs."
1ère phrase :
"Ma profession c'est terroriste et ma vie elle se termine comme ça. Par une coupure dans les journaux."
Dernière phrase :
"J'aurais juste voulu être un homme dans ma vie. Pas un terroriste."
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Publié par karimamellal à 19:36:38 dans Cités à comparaître, roman (éditions Stock) - Revue de presse, chroniques et émissions | Commentaires (2) | Permaliens
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