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Fabula Bovarya...ou l'art de la fuite romanesque

" Fabula Bovarya" est un blog qui s'adresse à tous ceux qui, comme moi, sont atteints d'un incurable bovarysme.

Fabula en latin, c'est l'histoire, la fable, celle dans laquelle on plonge avec délice, pour fuir les réalités pesantes...


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La première gorgée de bière | 17 janvier 2008

La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm (Gallimard- L'Arpenteur, 91 pages). Terminé le 16 janvier 2008.

Genre : Inclassable

Avis : 3/5

RESUME EDITEUR : « C'est facile, d'écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s'ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes - une incision de l'ongle de l'index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d'un seul doigt. La dernière est si minuscule... L'écossage des petits pois n'est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes mais c'est bien de prolonger, d'alentir le matin, gousse à gousse, manches retroussées. On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C'est doux ; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau vert tendre, et l'on s'étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis : - Il y aura juste le pain à aller chercher. »

   

Dix ans après la parution de ce petit livre bien connu de Philippe Delerm, je me suis enfin décidée à le lire...

Combien de fois avais-je entendu les éloges de cet auteur qui capture l'instant magique et marquant, banal et simple, d'une vie d'humain ! Combien de fois avais-je entendu parler de la beauté pure de son écriture !

Mais en toute honnêteté, même si j'ai apprécié ma lecture, je n'ai pas pour autant réussi à percer l'insondable mystère de l'engouement passionné qu'avait déchaîné (et déchaîne peut-être encore ?) ce livre.

Peut-être m'en avait-on justement trop parlé ? Bien souvent, on est déçu quand on nous a trop vanté les mérites d'un livre. Parce qu'on s'attendait à quelque chose d'extraordinaire, mais ce finalement en-deça de nos folles espérances....Je ne sais pas. Je lui attribue ainsi un 3/5 (j'aurais peut-être pu aller jusqu'à un 4 avec un peu de bonne volonté...) et je reprocherais à Philippe Delerm deux ou trois petites choses :

 - Tout d'abord, pour la trentenaire que je suis, je n'ai pas forcément accroché à tous les plaisirs minuscules de l'auteur, parce que nombre d'entre eux sont inextricablement marqués dans le temps, signes d'une époque, ou marqués par un contexte familial et social que l'on n'a pas forcément connu : je n'ai pas, par exemple, pu entendre l'annonce de la mort de Jacques Brel à la radio, je n'ai pas cueilli les mûres avant la rentrée, le kaléidoscope ou le bibliobus ne me parlent pas...

Alors bien sûr, d'aucuns me répondront que ce n'est pas tant le détail de l'expérience décrite que l'universalité du sentiment qu'elle recèle qui est important, et que l'on peut aisément, avec un tant soit peu d'imagination, transposer l'expérience à un fait proche qui nous parle. Certes. Mais certains récits sont des expériences très particulières à l'auteur et ne peuvent justement pas se satisfaire d'un simple décalque ajusté à notre propre vie. Et que dire des plaisirs qui n'en sont pas pour nous ? Je n'aime même pas la bière éponyme du roman ! Et imaginer un autre plaisir liquide et gustatif ne pourrait convenir parce que finalement, les mots ne coulent que pour le plaisir raconté par Delerm. Il y a dans la démarche de l'auteur quelque chose d'égoïste au fond. C'est comme s'il semblait vous dire : « Vous pouvez trouver vous aussi un moment qui correspond à ce que j'ai vécu » (Ben oui, après tout, la mort de J. Brel pour moi peut aisément se transformer en 11 septembre). Mais finalement, on a l'impression que Delerm est comme ces profs qui s'écoutent parler : « Savourez cette expérience parce que c'est celle qui M'a marquée... »

 - Ensuite, je dois concéder de bonne grâce que Delerm a tout de même la plume légère et fluide et que ses textes ne se déroulent pas sans une certaine poésie, et qu'ils s'offrent avec un certain charme littéraire. Mais si je me faisais pernicieusement l'avocat du diable, et que je soumettais le texte de La première gorgée à une étude lexicographique, je pense que l'on retrouverait trop souvent les mêmes mots : après une première lecture rapide, on sait ainsi que Delerm aime les mots « mat », « blondeur », « rousseur », « vert »... Delerm a une écriture très visuelle et les ambiances qu'il aime reviennent régulièrement sous sa plume dans des descriptions similaires. Oui, c'est beau parfois. Oui, c'est bien tourné, élégant et bien trouvé...mais, je ne trouve pas cela non plus d'une originalité folle ! Quelques néologismes à la fois curieux et paradoxalement familiers émaillent le texte deci-delà, mais c'est presque trop pour que l'on trouve cela profond.

 - Enfin, et même si la vie qu'il décrit est un peu celle que je mène aujourd'hui, je n'apprécie pas forcément cet encensement de la vie  « d'avant », de la richesse de la vie campagnarde, du citadin qui vit en décalé dans la société actuelle parce que « le temps d'avant, c'était le bon temps ». Je suis infiniment et profondément nostalgique, mais à force de lire cette mélancolie bohème sur 90 pages, on finit par la prendre en aversion. Retrouver sa « madeleine » de Proust est un bonheur, soyons honnêtes. Mais gare à l'intoxication. Delerm, a mes yeux, a fini par passer à la fin de cet ouvrage pour un ex-baba cool pétri de tendances « campagne et temps d'avant », ce qui a desservi son texte à mes yeux.

 

Je ne doute pas que les accros au Delermisme trouveront moult contre-arguments, mais très honnêtement, La première gorgée n'a pas été la révélation que j'attendais. Et c'est peut-être bien là justement le problème : j'en demandais peut-être trop.

 Devrais-je alors envisager tout simplement l'ouvrage comme ce qu'il est : la collation sans prétention des plaisirs d'un homme, et dont certaines expériences sont communes à tous ? Sans doute. Après tout « Invité par surprise » est le texte qui m'a le plus marquée et je n'ai alors pas manqué d'y trouver les sensations éprouvées par tout un chacun dans cette expérience ! C'était réaliste, fin et lucidement débonnaire.

 Mais beaucoup trop de ces plaisirs me sont restés étrangers, trop éloignés de mon temps ou de ma culture. Delerm n'aura donc malheureusement pas pour moi le goût de cette première gorgée pleine et satisfaisante qu'il décrit dans son livre. Non. Et j'ai malheureusement toujours trouvé la bière amère.

Publié par Alwenn à 19:51:33 dans @ Inclassables | Commentaires (0) |