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Le système des castes en Inde | 16 avril 2006

A propos de castes

On nous pose souvent la question sur l'origine des castes en Inde. Voici quelques éléments pour une reflexion plus approfondie.

Définition de Bouglé :

"Nous dirons qu’une société est soumise au régime des castes si elle est divisée en un grand nombre de groupes héréditairement spécialisés, hiérarchiquement superposés et mutuellement opposés, si elle s’oppose à la fois aux mélanges de sang, aux conquêtes de rang et aux changements de métiers"

Origine des castes

Sur l'origine des castes, il y a beaucoup d'essais d'explication, mais aucune pleinement satisfaisante à ce jour. Sans doute se trouve-t-il des éléments exacts dans chacune.
Les données historiques, bien qu'insuffisantes, sont instructives : rappelons que vers 1500 avant notre ère, des bandes originaires du Caucase et qui s'appelaient eux-mêmes "Arya" envahirent l'Inde par le nord-ouest jusqu'aux plateaux du Deccan : d'où les langues indo-européennes parlées dans la moitié nord, alors que le sud parle des langues dravidiennes.

Facteurs structurels

1) division du travail
Le sociologue Ghurye considère le système des castes comme le développement sur le sol indien d'une institution indo-européenne plus large. On connaît les trois grandes fonctions qui, selon Georges Dumézil, ont déterminé les classes sociales communes aux sociétés indo-européennes : prêtre - guerrier - agriculteur. Et certains ont voulu voir une origine "raciale" au système des castes : une structure imposée par les envahisseurs aryens. Sans doute la culture de ceux-ci a-t-elle eu une influence, mais cela ne veut pas dire que les populations dravidiennes n'étaient pas déjà elles-mêmes organisées en castes, suivant le principe défendu par Louis Dumont dans son grand ouvrage, "Homo hierarchicus", qui fait référence même s'il est contesté.
2) endogamie
Claude Lévy-Strauss, dans "Les Structures élémentaires de la parenté", après avoir souligné l'universalité de la prohibition de l'inceste, jette les bases d'une classification des groupes humains selon le type de mariage.

Endogamie : Règle (ou pratique) enjoignant à un individu de choisir son conjoint à l’intérieur de son propre groupe (groupe de parenté, groupe territorial, groupe statutaire, etc.).

Exogamie : Règle (ou pratique) enjoignant à un individu de choisir son conjoint à l’extérieur de son propre groupe (groupe de parenté, groupe territorial, groupe statutaire, etc.).

Emmanuel Todd, dans "La diversité du monde" analyse les conséquences des différences structurelles
"Le trait original et fondamental du système familial de l'Inde du Sud est le mariage préférentiel asymétrique, qui repose sur un double postulat : un interdit d'ordre exogamique sur l'alliance avec les parents du côté du père, une prescription d'ordre endogamique obligeant à l'alliance du côté de la mère. Le conjoint est, idéalement, une cousine croisée matrilatérale (fille du frère de la mère). Mais, dans certains cas, il peut s'agir d'une nièce, c'est-à-dire d'une fille de la soeur. Les deux faces de ce mécanisme - exogamie patrilatérale et endogamie matrilatérale - sont également importantes. C'est leur combinaison qui engendre les principales idéologies indiennes, et en particulier les castes.
L'existence d'un modèle endogame au niveau familial explique celle d'une idéologie endogame au niveau social. La fermeture matrimoniale de la famille sert de modèle à la fermeture matrimoniale de la caste. Mais plus subtilement, le système matrimonial encourage une perception asymétrique de l'espace social: tous les individus n'occupent pas des positions équivalentes, tous ne sont pas épousables, tous ne sont pas égaux. Dans un tel environnement anthropologique et mental, l'idée d'égalité des hommes ou d'équivalence des peuples paraît singulièrement abstraite".

 

L’hindouisme et le système des castes

Pour ceux qui souhaiteraient se familiariser un peu avec le système des castes en Inde, voici quelques extraits d’une intervention de M. Pierre Amado, directeur de recherche au CNRS, professeur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes.


(…) La civilisation indienne est une civilisation traditionnelle. Dans les civilisations traditionnelles, l'homme s'éprouve comme une parcelle de l'univers, il ne ressent pas le besoin de se distinguer, de se singulariser, de s'individualiser. Il préfère se fondre dans le groupe, dans l'environnement naturel dont il se sent part intégrante.

Les civilisations traditionnelles sont donc extrêmement rassurantes, puisque leurs traditions paraissent intangibles à ceux qui les vivent du fait que leurs lois et leurs coutumes ont été fixées par des mythes fondés sur une révélation.

Dans les civilisations « rationnelles » qui sont les nôtres, rien de la tradition n'existe sans qu'elle passe au crible de la raison. Je peux même dire que la tradition, chez nous, c'est de refuser la tradition.

Le noyau, le cœur, la maxime de la civilisation indienne peut s'énoncer de la façon suivante : l'univers n'est pas chaotique, il y a un ordre du monde, il y a une disposition naturelle des choses, il y a une norme universelle. Cette formule s'exprime dans un mot sanskrit : le "dharma". Le "dharma", c'est ce qui fonde l'univers et le maintient, c’est ce qui lui donne une cohésion. Si, durant votre vie présente, vous agissez dans le sens de cette harmonie et de cet équilibre, alors vous serez réincarné à une meilleure place, mieux intégré à l'univers dans votre prochaine incarnation. Si au contraire, vous faites des "entorses" à la disposition naturelle des choses, si vous vous écartez de cette loi du bon ordre, si vous faites un faux pas, alors votre prochaine incarnation sera plus lourde à porter (…).

Ainsi, dans la tradition de l'Inde, l'échelle sociale apparaît comme une échelle de valeurs morale. L'inégalité des naissances apparaît comme la manifestation même de la justice. Il faut bien reconnaître que c'est tout à fait opposé à ce que nous pensons dans nos sociétés égalitaires. Mais puisque l'inégalité des naissances est la manifestation même de la justice, comment pourrait-on la mettre en question ? Or l'inégalité des naissances, c'est ce que nous appelons l'inégalité des castes.

(…) Pour se sentir intégré à l'univers, il n'est donc que d'agir en accord avec sa naissance. Le but final des renaissances et de toute cette série de réincarnations, c'est la délivrance de toute naissance, c'est-à-dire la dissolution dans l'absolu qui est l'unique réalité. Donc, observer les règles de la naissance, suivre le code de conduite de sa caste, c'est une manière d'être dans l'univers qui témoigne qu'il est plus important d'être que d'avoir.

Bien sûr, cela n'implique pas que tous les Hindous soient des philosophes, mais cela implique que chacun, consciemment ou non, agit en accord avec une certaine manière d'envisager les rapports de l'homme et du monde, exactement comme, que nous le voulions ou non, chacun d'entre nous pense et agit selon notre civilisation judéo-chrétienne occidentale.

Si donc je ne veux considérer que l'aspect social du problème, je peux dire que notre société maintient un idéal égalitaire qui met l'accent sur l'importance, l'indépendance et la responsabilité de l'individu, alors que la société hindoue se fonde sur un modèle hiérarchisé, et non égalitaire, où la prééminence appartient aux groupes fermés, complémentaires et interdépendants, et non pas à l'individu. Chaque groupe, chaque caste se caractérise en accord avec sa place dans la hiérarchie par un ensemble de règles spécifiques, héréditaires d'ailleurs, qui entraînent un comportement particulier dans la société. Par exemple : mariage endogame, pratiques religieuses particulières, coutumes alimentaires, interdits, privilèges, spécialisations professionnelles...

On peut dire que l'histoire sociale de l'Inde, plus enchevêtrée encore que son histoire politique, consiste essentiellement dans la concurrence de ces innombrables groupes, les uns ambitieux de s'assurer un rang plus élevé dans la hiérarchie, les autres jaloux d'y maintenir leur position privilégiée contre leurs rivaux. Preuve donc que ce système n'est pas statique mais a des capacités d'adaptation qu'il n'a cessé de manifester au cours des âges, de sorte que la société indienne, malgré tous les changements économiques et politiques qui ont pu se produire, a conservé ses caractères propres et sa structure unique.

(…) Ce tableau idyllique que je vous trace de la société indienne a son revers. D'abord, c'est une organisation qui maintient une idéologie conservatrice. Par ailleurs, le sens des responsabilités, dans une société comme la société de castes, se dilue.

(…) Cette société est-elle bloquée par le système des castes ? Il se trouve qu'elle a toujours été dynamique, ne serait-ce d'ailleurs que grâce à la concurrence des castes. Mais en plus, cette tradition est vivante (…). Par exemple, les interdits que nous connaissons dans la civilisation de l'Inde n'ont cessé d'évoluer. Contrairement à une opinion répandue, le végétarianisme est une création récente. A une époque ancienne, on sacrifiait des vaches et on donnait la viande de vache à manger au peuple à qui on la distribuait (…).

De même, l'hérédité des métiers, à laquelle on réduit trop souvent certaines images simplistes du système des castes, est loin d'être aussi rigoureuse qu'on le dit. Par exemple, parmi les brahmanes, on trouve des hommes d'affaire opulents comme de pauvres cultivateurs et de modestes cuisiniers (…). Cela n'empêche d'ailleurs ni les uns ni les autres d'observer les règles de leur naissance et, en particulier, d'apprendre et d'enseigner le sanskrit dès leur enfance.

(…) Le développement économique de l'Inde a fait croître de façon considérable la classe moyenne urbaine. La riche bourgeoisie commerçante et industrielle a augmenté de même. Il n'en est pas moins vrai que si la conscience de classe a augmenté parallèlement à ce développement commercial et industriel, la conscience de caste n'a pas disparu, loin de là, même chez les 200 ou 300 millions d'Indiens qui appartiennent à une nouvelle société de consommation. Par ailleurs, tous les mouvements d'émancipation des basses castes qui ne se développent pas seulement dans le monde ouvrier, témoignent précisément que la conscience de caste est bien vivante.

(…) Le non-attachement (je préfère dire "le non-attachement " que le "renoncement" ou le "détachement ") demeure aujourd'hui même l'une des valeurs les plus haut placées spirituellement et on est fier, en Inde, que son grand-père ait abandonné tous ses biens pour vivre en ascète dans un ashram de la montagne, de même que chez nous, on est fier d'un grand-père qui, étant parti de rien, dirige sa propre usine... Est-ce à dire que l'on doive tenir la société indienne pour une société d'ascètes ? Bien sûr que non.

(…) On pourrait même dire, en se référant à ce que disait Max Weber en parlant de la société industrielle au 17e et 18e siècles, que l'idéal de non-attachement s'accompagne souvent en Inde d'une certaine austérité de vie chez ceux-là mêmes qui sont les plus riches. Ils continuent à pratiquer leur industrie, leur commerce, à amasser de l'argent, mais l'argent, dans les castes commerçantes, se trouve justifié et valorisé grâce à des dons. Et nombreux sont ceux qui donnent des legs et des sommes importantes à des institutions religieuses, culturelles ou charitables, lesquels investissements prennent place souvent dans des fondations qui favorisent le développement, tels que dispensaires, écoles ou universités (…). 
 

Le système des castes

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Le terme caste vient du portugais casta, ou catégorie pure, non mélangée (allusion à l'étanchéité des castes entre elles), qui fut introduit en Inde au 16ème siècle. Il est ambigu et, bien que largement employé, il ne reflète pas l'arrière-plan qui explique l'origine et le développement de cette organisation de la société.

On lui préfère le terme varna, qui signifie couleur et englobe les quatre grands groupes sociaux originels suivants :

 Les Brahmanes, dont sont issus les prêtres
 Les Kshatriya qui fournissent les gouvernants et les guerriers
 Les Vaishya ou agents économiques (commerçants)
 Les Sudra ou artisans, au service des trois premières varna.

Dans la conception traditionnelle, telle que décrite dans les Dharma Shastra, l'appartenance d'un homme à une varna donnée dépend de sa naissance : un fils de Brahmane naît Brahmane. Cette appartenance est intangible pour la durée de cette vie. S'il est né dans une basse caste, Sudra, par exemple, il ne pourra améliorer son statut qu'au cours d'une incarnation ultérieure par l'effet des bons karma accumulés au cours de la présente vie. Pour l'Hindouisme, cette division de la société est naturelle et correspond aux tempéraments et prédispositions de l'être humain. Telle personne avec une grande force de caractère et de la bravoure est Kshatriya par nature.

A l'époque moderne, le Mahatma Gandhi restait fermement partisan de cette subdivision de la société en quatre catégories. Cependant, quelques rares textes anciens laissent entendre que le passage d'une varna donnée à une autre est possible au cours d'une même vie. Un enseignant (Brahmane) peut ainsi devenir commerçant (Vaishya). Mais l'on ignore si cette facilité était exceptionnelle ou la règle à certaines époques. La courte durée de la vie, la sédentarité dans les villages, l'absence d'éducation de la grande majorité des gens, expliquent aisément et justifient cette conception des varna ainsi que la spécialisation professionnelle héréditaire dans le cadre des jâti. Les siècles d'occupation par des pouvoirs étrangers ne peuvent qu'avoir renforcé le conservatisme de la société hindoue.

Les mythes rapportent que la race humaine est issue d'un Etre divin géant, à forme humaine, Purusha. De sa bouche, sont venus les Brahmanes, de ses bras les Kshatriya, de ses cuisses les Vaishya et de ses pieds les Sudra. Dans cette conception, il est bien évident que nul n'est supérieur à l'autre. L'humble artisan n'est pas inférieur au puissant guerrier ni au prêtre intercesseur des divinités. Il leur est complémentaire et indispensable. De tous temps, ont existé des intellectuels et des Sages d'une part, des gens de pouvoir et d'action d'autre part, des hommes d'argent et de commerce aussi et enfin des ouvriers et des serviteurs. L'asservissement de certains par d'autres est une faiblesse humaine, non une loi naturelle.

Au fil des siècles, cette organisation s'est complexifiée. A la notion de varna s'est surimposée celle de jâti ou groupement socioprofessionnel spécifique. Dans la société traditionnelle, le fils reprenait souvent le métier du père. Mais la société indienne est ainsi faite que chaque jâti a voulu se différencier des autres par un ensemble de règles comportementales et sociales particulières : c'est le dharma de la jâti. Parmi ces règles, celles qui portent sur la pureté rituelle des habitudes quotidiennes, alimentaires entre autres, sont très contraignantes. Le mariage endogamique est également la règle, mais il évite les risques de consanguinité en recherchant les opportunités de partenaire dans d'autres villages. Les règles qui gouvernent les jâti évoluent progressivement, mais toujours dans le sens d'exigences accrues, d'exclusions variées qui ont pour but de rehausser le statut de la jâti en question. Il faut en effet savoir que plus une catégorie est haut placée dans la hiérarchie sociale, plus elle se doit de suivre des règles de vie exigeantes. Ainsi, les Brahmanes très orthodoxes seront-ils soumis à des règles de pureté rituelle très complexes. A l'autre bout de l'échelle sociale, aucune exigence ne pèse sur les gens. Les jâti sont très nombreuses, plus de 4300. D'une province à l'autre, la place d'une jâti donnée dans la hiérarchie sociale peut varier très sensiblement.

L'apparition de l'intouchabilité au cours histoire de l'Inde s'explique probablement par les deux facteurs suivants :

 D'une part, certains métiers (vidangeurs, équarisseurs, etc.) sont par nature très sales. Les gens excluaient ceux qui manipulaient des substances pouvant propager des maladies.
 D'autre part, certains délits graves étaient punis d'une proscription sociale totale et définitive : meurtre d'un Brahmane ou d'une vache, mariage de grave mésalliance.

Reste à savoir si les métiers "sales" n'étaient pas justement les seuls qui restaient accessibles à des gens exclus du corps social... Ce phénomène de l'intouchabilité s'est développé au cours des siècles au point d'atteindre un pourcentage significatif de la société (160 millions de personnes actuellement) car l'intouchabilité, comme d'ailleurs l'appartenance à n'importe quelle caste, est une donnée héréditaire. Il nous paraît stupéfiant que la grave erreur d'un père soit transmise à toute sa descendance, mais il en est ainsi dans la société hindoue où la notion de karma collectif prime sur toute autre analyse. C'est la croyance en la pluralité des vies qui, seule, permet de changer de statut.

Les Intouchables étant des hors castes, il apparaît logique que les non-Hindous soient également considérés comme des Intouchables. Ainsi en est-il des populations tribales (Adivasi) des régions reculées du pays. Ainsi en est-il également des minorités religieuses.

Les discriminations liées à l'intouchabilité ou à l'appartenance à quelque caste que ce soit ont été abolies par la constitution (article 17) de l'Inde indépendante dès 1950. Mais force est de constater que l'ostracisme social dont les Intouchables sont frappés n'a que partiellement évolué. Dans les villages, les Intouchables sont relégués à la périphérie et doivent avoir leur propre puits, car l'accès au puits communautaire ne leur est pas permis. L'entrée dans les temples ne leur a été concédée qu'avec réticence. Autrefois, que l'ombre d'un Intouchable touche celle d'un Brahmane était considéré comme une offense. Les Intouchables, qui se désignent eux-mêmes sous le nom de Dalits (opprimés) sont encore l'objet de persécutions et de mauvais traitements. L'action du gouvernement tente de corriger les inégalités sociales qui les frappent. Moins scolarisés que la moyenne, du fait de la pauvreté des familles et des réticences des villageois à voir leurs enfants admis à l'école, ils bénéficient en compensation d'une politique de discrimination positive qui leur réserve des quotas d'emplois dans la fonction publique, en proportion de leur importance numérique. Ces dispositions pourtant déjà anciennes ne sont pas pleinement efficaces. Les quotas ne sont pas atteints et les emplois pourvus sont le plus souvent subalternes. D'autre part, cette politique de discrimination positive est fortement critiquée par les castes supérieures, surtout les Brahmanes qui, traditionnellement lettrés et bien éduqués, estiment qu'ils sont défavorisés et qu'une telle politique ne peut qu'affaiblir le niveau général de l'éducation.

Un débat actuel pose la question d'appliquer cette politique d'emplois réservés aux Intouchables dans le secteur privé. De nombreuses voix s'élèvent pour s'opposer à une décision qui n'est pas de la responsabilité des Pouvoirs Publics et amoindrirait l'efficacité du secteur privé, surtout en matière de compétitivité internationale. D'autres voix plaident pour l'équité sociale. Intouchable ne signifie pas forcément pauvre et exclu. De nombreux hommes d'affaires, des médecins et avocats réputés, des politiciens influents, ont émergé de la masse des Intouchables et militent souvent en faveur de leurs droits.

Le Mahatma Gandhi les appelait Harijan ou enfants de Dieu, marquant ainsi qu'il ne voyait pas de différence entre le plus puissant et le plus démuni. Mais cette vision d'un saint homme ne changea en rien la situation de ces malheureux et l'appellation fut même considérée comme paternaliste et malencontreuse car Harijan signifie également bâtard.

La situation commença à bouger de manière significative lorsque le Docteur Ambedkar, lui-même Intouchable et membre du Parlement, se convertit en 1956, peu avant sa mort, au Bouddhisme, religion qui ne reconnaît pas les castes, entraînant avec lui des centaines de milliers de personnes, rien qu'au Maharashtra.

La conversion à une autre religion est apparue à beaucoup d'Intouchables comme une solution pour sortir de leur état. Le Christianisme en a largement profité, par exemple dans les Etats du Nord-est (Nagaland, Tripura, etc.), christianisés à 90%, car peuplés de tribaux hors castes. Les missionnaires, souvent américains et se réclamant de sectes chrétiennes diverses, continuent à exercer une forte influence prosélyte dans les régions tribales arriérées. Leur action humanitaire indéniable ne peut cependant occulter l'objectif premier et persévérant de conversion obtenue par la persuasion et la distribution de nourriture.

Le cas des conversions à l'Islam est assez similaire. Si certains empereurs fanatiques comme Aurangzeb (17-18ème siècle) ont converti des populations entières par l'épée, les conversions pacifiques n'en ont pas moins existé tout au long des longues périodes de pouvoir Musulman en Inde. Elles concernaient déjà des Intouchables ainsi que certains courtisans du Palais qui acquéraient ainsi considération et pouvoir. A certaines époques, l'impôt prélevé sur les non-Musulmans (jizia) a également joué un rôle d'incitation. De nos jours, les conversions d'Hindous à l'Islam sont rares et se produisent, par exemple, lorsqu'une femme hindoue épouse un musulman. Les Musulmans (12% de la population) font ainsi de l'Inde le troisième pays musulman du monde (ex-aequo avec le Bengladesh), après l'Indonésie et le Pakistan

L'Hindouisme, lui-même non prosélyte, voit d'un oeil très défavorable les activités de conversion des missionnaires. Il est cohérent avec sa propre vision du monde : chacun naît dans un certain milieu, avec une religion donnée et doit assumer ses origines et sa culture. Les Hindous ne sont pas davantage favorables à ce que des étrangers, Occidentaux par exemple, se convertissent à l'Hindouisme, sans du moins s'y impliquer très sérieusement.

Malgré leur situation souvent misérable, la plupart des Intouchables ne se révoltent pas contre le système des castes puisque celui-ci résulte de l'ordre naturel des choses. On observe même que les Intouchables créent entre eux des catégories qui se comportent entre elles comme des castes. Il existe donc des Intouchables plus Intouchables que d'autres. Ceci est une preuve, s'il en est, de l'extrême solidité du système.

Cette rigidification et stratification de la société ne correspondent plus du tout aux conceptions philosophiques initiales car elles génèrent des antagonismes et non des complémentarités. Lorsque des castes agraires, comme les Jats et les Gujars, qui devraient être très proches l'une de l'autre, en viennent à se jalouser et se combattre, on peut penser que les impératifs de survie économique sont désormais étroitement liés aux intérêts propres à chaque caste. En ce sens, la caste a encore de beaux jours devant elle. D'autant que 65% des gens vivent encore dans les campagnes ou de petites agglomérations. Cependant, la croissance rapide des grandes villes (Mumbay 14 millions d'habitants, Delhi 11 millions) a déjà commencé à nuancer le tableau. La caste y est de moins en moins liée à la jâti. Les changements de profession de père à fils s'accélèrent. L'émergence d'une société aisée, voire riche, la vie en famille nucléaire, l'éducation supérieure, éloignent progressivement les gens des conceptions étroites de la caste et de ses contraintes. On ne saurait dire si le jeune Brahmane a des amis Intouchables mais ce n'est désormais plus impossible.

Le monde moderne altère sensiblement sinon la théorie de cette organisation sociale, du moins sa pratique. On ne change toujours pas de varna mais la caste de naissance influe de moins en moins sur le cours de la vie, du moins dans les villes. L'éducation moderne, l'allongement considérable de la durée de la vie, la grande mobilité, sont autant de facteurs qui facilitent les changements personnels et professionnels, quand ils n'y obligent pas.

On peut se demander si de nouvelles jâti ne vont pas se créer avec d'autres modes de fonctionnement. Mais leurs membres seront issus de castes différentes, par exemple un informaticien peut être Brahmane ou Sudra. C'est sans importance dans l'exercice du métier (jâti) mais l'on ignore jusqu'à quel point la sphère personnelle et comportementale (dharma) en est modifiée. Autrement dit, les varna sont-elles appelées à se dissoudre ou s'uniformiser ? On ne peut préjuger de l'avenir car l'on assiste en même temps à des phénomènes contradictoires. Par exemple, dans de nombreuses annonces matrimoniales, il est fréquent de lire : "caste indifférente". Dans le même temps, la revendication religieuse peut aller jusqu'à l'expression d'un extrémisme violent (conflit d'Ayodhya). Dans un autre registre, l'on constate la persistance du mariage arrangé et des exigences des familles face aux aspirations des jeunes gens.

castes (varna): dans l'Inde antique division de la société en quatre classes :
1.Brahman - caste supérieure (élite sacerdotale)
2.Kshatriya - familles princières (guerriers, scribes)
3.Vaishyas - citoyens ordinaires (paysans, artisans et marchands)
4.Sudras - hommes de basses besognes (travailleurs serviles)
Les castes inférieures se subdivisent en une multitude de sous-castes. Ceux qui sont hors castes sont appelés chandala, actuellement paria (intouchables).

 

Publié par simonlaporte à 14:41:06 dans Inde | Commentaires (0) |

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