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Ms. Jackson | 27 avril 2008

 

« Il existe plein de marches nuptiales. »

Je bois mon café serré. Je ne suis pas très café habituellement, mais quitte à en boire, autant qu'il soit bien serré, et très sucré.

« Là par exemple, celle-ci est tirée de Lohengrin de Wagner. » L'autre tapote sur son piano, à parler pour ne rien dire. « Entre celle-là, et celle de Mendelssohn, on en a éclipsé beaucoup d'autres. » J'imagine bien. Je rajuste mon col, et avale un verre d'eau juste derrière le café, comme si ça allait changer quelque chose. L'arôme s'accroche à la moustache. C'est bien pour ça que je ne bois pas de café : parce que je ne me rase pas. Ce détail mis à part, et qui en plus n'a aucune importance dans la communauté rasta du coin, je continue de faire le gendre idéal.

« La musique, c'est quelque chose. Tu sais ce qu'ont inspiré les champs de coton, toi. » J'ai bien envie de répondre « non », mais il faudrait développer des absurdités du genre, « moi c'est plutôt canne à sucre ». Je me concentre donc sur mon travail à venir.

L'autre m'a appelé parce que je suis le meilleur, et qu'il ne sait pas comment quitter sa femme. A vrai dire, il sait bien comment, il a commencé depuis longtemps, mais il a peur de sa belle-mère. Alors il a pensé que l'idéal, ce serait un gendre idéal, il n'en avait pas sous la main, par contre il m'avait moi, ou pour dire vrai, une de mes cartes de visites.

La belle-mère, madame Jackson, elle a l'air d'être une coriace, de celles qui vous font bouffer vos dents pour un mot de travers. J'ai connu un Jackson. On connaît tous un Jackson, me direz-vous, du genre qui danse sur les scènes sous les lumières et chante « prendre un enfant par la main » pour des covers musclés d'Yves Duteil. Moi, j'ai connu un Jackson, le roi de la soupe pop. Il avait atterri là, après avoir vexé sa madame Jackson, et il ne s'en était jamais remis. Il portait sa photo dans un médaillon et il l'embrassait en faisant des « pardons pardons » particulièrement ridicules.

Dans la veine touche minable, l'autre continue de me parler musique et marche nuptiale. Pourquoi est-ce qu'il me parle de marche nuptiale après tout ? Le serveur m'a emmené des Madeleines de la Jeannette pour aller avec mon café. Elles sont plutôt bonnes et leurs pépites de chocolat fondent sur la langue et craquent sous les dents.

Chez lui l'autre, je me demande si sa Jeannette née Jackson pleure comme une madeleine, des situations comme celle-là, je vous jure, ça s'invente pas.

Quand madame Jackson arrive dans le bar, j'ai juste envie de dire « bye-bye », j'ai déjà vu son regard furieux dans un médaillon. J'imagine que la Jeannette avec une maman comme ça, elle ne doit pas pleurer comme une madeleine. Madame Jackson a dans les yeux quelque chose qui dit « tu vas avoir mal, et en plus tu vas souffrir... longtemps. », mais en même temps, elle a ces joues et ce front qui font « je sais préparer des bons gâteaux. » Bref, quand elle entre dans une pièce, on pense qu'il va y avoir du spectacle, et qu'il vaut mieux ne pas être parmi les acteurs... D'ailleurs quand l'autre va la rejoindre, qu'il lui ouvre les bras et l'embrasse puis se tourne vers moi en disant « voici mon avocat », je ne suis plus là, et ma cuiller continue de tinter toute seule dans sa tasse.

Dans la rue il fait bon, et je croque dans une madeleine. « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu », aurait dit Marcel. Il l'a écrit. Ce goût, c'était celui du morceau de pain au beurre avec lequel je m'enfuyais de la maison, pour échapper aux grands, et rêver d'histoires qui tiennent à un fil. J'ai appris bien plus tard, combien la pratique des machines à laver le linge en racontait sur l'évolution des couples. Les plus vieux s'en doutaient depuis longtemps eux qui lavaient leur linge sale en famille. Moi, je découpais des bonhommes dans du papier, et ils cheminaient souvent pour le pire, entre les draps qui séchaient.


OST - Ms. Jackson - OutKast

 

Publié par maximgar à 18:03:31 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (3) |

Le récit décousu de la triple aveugle | 04 avril 2008

 

« C'est le malheur du temps que les fous guident les aveugles. » C'est cité du Roi Lear. Mais ce n'est en rien le commencement de cette histoire. Juste une citation qui fait chic, comme des fois dans les films à la télé ou au cinéma.

- Tu crois qu'ils l'ont fait exprès, ai-je braillé dans le magasin parce que j'avais le casque sur les oreilles, si le titre « Blind » est suivi d'un autre nommé « Iris » ?

Mon disquaire du 4 route de l'Abbé m'a pris le disque des Hercules & Love Affair d'entre les mains. Il ne l'a même pas vraiment lu et me l'a rendu, en haussant les épaules :

- Plus rien n'est laissé au hasard maintenant. Ça te plaira. Tu danses toujours comme un épileptique électrocuté ?

« Même les meilleurs ont des défauts », pensai-je avant de rétorquer que je ne dansais toujours pas, alors qu'a priori une fois chez moi je me transformerai en baladin précurseur de la tektonite du rein, et uniquement du rein, car j'étais assez nonchalant du reste. Mon disquaire me secoua les épaules :

- Mais si, mais si, j'en suis sûr.

J'avais fait l'erreur une fois, il y a une éternité, d'aller me trémousser au Pym's et cette histoire semblait me suivre encore, alors que je m'étais depuis longtemps exilé très loin de cette boîte et de ses canapés mauves. J'ai payé et je suis parti penaud. Dans le fond cet achat n'a rien à voir avec toute cette histoire, si ce n'est d'introduire une remarque subtile : je sais pertinemment que je ne suis pas toujours le meilleur, et je n'irai pas m'inscrire en cours de danse pour autant.

Alors que j'arrivai chez moi, dans mon appartement du 64 boulevard Eusebio Cafarelli, mon téléphone a soudain sonné. Beaucoup de mes aventures commencent comme cela : le téléphone sonne, je décroche, on me propose un plan pourri, je refuse, on insiste, je dis « non non » de la tête, on me rappelle que je suis le meilleur et j'accepte. J'ai décroché en me débattant avec le film pellicule qui protégeait le disque. A l'autre bout du fil j'avais la secrétaire des Laboratoires Pharmaceutiques que nous appellerons ici Grocayou. Cette dernière voulait à tout prix que je participe à un protocole d'essai sur un médicament. Je refusai poliment en exprimant le peu de désir que je pouvais avoir à l'idée de finir bleu et boursouflé.

- Vous ne finirez pas bleu et boursouflé, m'assura-t-elle. Et nous avons besoin de vous, spécialement parce que vous êtes le meilleur.
- A quelle adresse ? ai-je répondu.

Mais ce n'est pas vraiment là que tout commence non plus. J'arrivai engoncé dans ma gabardine en même temps que deux autres individus en imperméable. Nous eûmes à peine le temps de nous jeter des regards suspicieux qu'un docteur - ou quelqu'un faisant très bien semblant - nous invita à le suivre dans son bureau. Prévoyant que les deux autres allaient se faire des politesses je me précipitai vers la porte. Eux de même ! mais comme j'avais un peu plus de chance, je passais au milieu, et les deux autres mangeaient l'embrasure. Notre hôte nous fit asseoir devant son bureau, quand lui, restait à faire les cent pas dans la lumière de sa fenêtre.

- Je vais être bref, commença-t-il, parce qu'après tout, vous êtes les meilleurs.

Nous nous jetâmes tous les trois des regards plein de défi. Notre hôte, le docteur Riofrio, à défaut d'être bref, fut long comme un jour sans pain. Son équipe et lui-même - il avait appuyé très fort sur son « moi-même » - travaillaient depuis des années, voire des vies complètes, sur un procédé révolutionnaire destiné à guérir n'importe quelle mégalomanie ! et comme par magie ils avaient synthétisé deux pilules. Sauf qu'il lui avait fallu vingt minutes pour nous l'expliquer. Et au bout de ces vingt minutes, il avait ajouté :

- Alors comme vous êtes tous les trois les meilleurs... nous voudrions tenter une triple aveugle.

Une certaine gêne se fit sentir dans son audience. Mais il ne s'en souciait guère. Quelque part j'étais persuadé que ce docteur Riofrio se prenait pour le meilleur. Il poursuivit :

- Vous savez ce que c'est qu'une triple aveugle ?

Nous répondîmes tous les trois par l'affirmative. Mais moi j'étais sûr de savoir - sans fouiller sur wikipedia une fois chez moi. Dans leurs cliniques à tests des effets secondaires, ou leurs dispensaires des expériences à effets secondaires - comme ça tout le monde est content aux pays de la grammaire, de l'industrie pharmaceutique, et de la critique du système paramédical - il y a cet exercice de style qu'on appelle une double aveugle. Il s'agit de confier à un groupe de cobayes le médicament à tester et à un autre un placebo. On ne prévient personne de qui prend quoi, pas même les médecins, et des Big Brothers à l'échelle micro observent le tout à la loupe sur la seringue. Dans le cas d'une triple aveugle, deux testeraient les deux médicaments, et le dernier une vitamine C ou quelque chose se rapprochant.

- Alors je n'ai pas besoin de vous donner d'explications supplémentaires.

Pas un de nous ne sortit un mot.

- Bien, semblait conclure le docteur, nous allons procéder à la distribution des protocoles, à la signature des décharges, à vos contrats.

Il se tourna vers mon voisin de droite :

- Numéro 1, l'appela-t-il ce qui me fit grincer les dents, nous commençons par vous.

Mon voisin de gauche s'empressa d'intervenir :

- Il n'est pas question que je sois Numéro 2 ou Numéro 3.
- Evidemment, sourit le docteur sans se démonter un instant, vous êtes le numéro A.

Et se tournant vers moi :

- Vous serez le numéro Alpha.

Voilà me dira-t-on une histoire bien lancée, mais en fait rien n'avait vraiment commencé jusque là. Bien sûr, ça m'avait un peu contrarié de me faire indirectement traiter de référence mégalomaniaque. Ça m'énervait aussi d'être un numéro lettré, grec qui plus est. Je m'étais installé devant mon matériel de petit chimiste, et j'attendais les résultats de l'analyse des médicaments que j'avais à gober, et pour patienter j'essayais de défaire la pochette plastique de mon nouveau disque. Au moment où je me décidais à y aller au hachoir, mon matériel de petit chimiste émit une alarme stridente. Un mot clignotait sur un son écran à deux lignes de cristaux liquides : IBUPROFENE. C'était donc moi qui avait le placebo. J'avalais les cachets sans aucune crainte et j'allais me cuisiner un petit cabillaud poché sur son lit de petits légumes de saison nappé d'aïoli.

Au réveil, je constatai bien quelque chose de bizarre. Comme à mon habitude, je ne retrouvai pas mes lunettes. Mais tout me semblait pire qu'avant, plus nébuleux. La télé était restée allumée, j'étais donc dans le canapé, mes lunettes sur mon nez ! devant mes yeux ! La petite lucarne HD ready chantait ses réclames : « Il est fou, il est fou Afflelou », permettez ce jeu de mot bien naze, mais il était surtout flou Afflelou. Une sensation de lumière intense m'indisposait comme si j'avais la Porte des Etoiles accrochée à un mur du salon, et que le colonel O'Neill l'avait mal claquée en partant. Mon Dieu, mes références devenaient grotesques ! je chaussais mes lunettes de soleil et je sortis immédiatement dans le vent l'orage et la tempête... il faisait malgré tout toujours trop jour pour moi.

Mon ophtalmo est un ami. Il est persuadé que j'adore ses calembours. C'est vrai que la première fois, à huit ans, c'est drôle. « Ouvrez l'œil, et le bon ! » ou « ce sera réglé en un clin d'œil », même la gravure de la Légende des Siècles avec son Caïn assiégé par une rétine divine, ça me fascinait, et puis, je n'allais pas me plaindre : il fallait à tout prix qu'il me reçoive, là maintenant, sans rendez-vous. Après m'avoir matraqué de son best-of d'humour professionnel tout en me balançant plein de petites lampes dans les pupilles, il me demanda si j'étais sous traitement médicamenteux en ce moment. Je lui parlais de l'Ibuprofène, et j'eus l'impression dans un flou total de le voir hausser les épaules :

- Au premier coup d'œil c'est ça, une allergie à l'Ibuprofène, ça crève les yeux : nous allons vous prescrire des gouttes pour vous calmer la rétine.

Je me relevais et me cognais la tête sur quelque chose de non identifié.

- Il ne devrait pas y avoir de séquelles. Nous y verrons plus clair, plus tard...

Il continuait de parler tandis que je me cognais un peu partout. En fait il n'y avait rien de sûr, rien de précis, presque rien d'important, juste laisser venir. Laisser passer. Un peu excédé, je laissais échapper un « Vous me cassez les pieds » qui le fit bien rire alors qu'il me tendait mon ordonnance :

- Ce serait dommage, car bon pied bon œil !

Je n'y voyais pas plus clair, et dans la rue il pleuvait. Et après ? Il y a juste que je m'inquiétais de ne plus écrire, ou de devoir réapprendre. De ne plus avoir de stylos pour m'étaler. Il y avait le bruit des flaques. Il y avait le goût de l'eau. Le froid de septembre qui ne ressemble plus à l'été. Ou peut-être celui de mars, qui fait le contraire sur des notes légères. Il me paraît évident, maintenant, que si l'amour rend aveugle, c'est qu'il rend plus sensible au satin de la colonne dans le creux du dos, à l'empreinte d'une phalange sur l'ourlet des cotons, au froissé des lèvres qui précède le sourire. Je me souviens de ce qui n'a pas d'image et qui n'en aura plus. Mais dans la confusion de ce qui reste, qui n'a ni ombre ni laideur, on ne trace pas le commencement des histoires.

La pharmacienne m'a tendu mon paquet en m'annonçant que le printemps arrivait. Je n'y avais pas pensé. Je n'y pense pas. Mais il y a dans l'air, derrière le parfum de la pluie quelque chose qui y ressemble, que je n'ai jamais pensé décrire.

- J'aime le printemps, ajoute-t-elle.
- C'est une bonne raison d'aimer.
- Mais c'est plus compliqué.
- Ça n'a pas l'air compliqué comme vous le dîtes.
- Oui c'est ce qui est compliqué. Et justement ça me chagrine que ça ne voit pas plus que ça.

J'aurais pu en rajouter, dire qu'en général personne ne voit jamais rien. Moi-même, le premier. Alors quand j'ai franchi la porte, pour continuer à dériver, en clignant des yeux sous mes verres fumés, l'histoire a vraiment commencé.


OST - Blind - Hercules & Love Affair


Publié par maximgar à 23:52:11 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (2) |

Entre deux rêves | 01 avril 2008

Je sais très bien ce que vous vous dîtes. « Qu'est-ce qui lui prend d'écrire un truc qui s'appelle entre deux rêves ? sûrement un poisson d'avril qu'il va nous coller entre les dents avant la fin de ce faux post romantique qui finira en tragédie gore et sanglante ou sur une boutade foireuse ! » Et si vous ne vous le dîtes pas, c'est que vous pensez plutôt à quelque chose du genre « mais comment ça je suis pas sur un blog plein d'oiseaux qui chantent... avec le minimum syndical d'une mélancolie trop chouette pour accompagner le titre ! » Ou pire, vous pensiez vraiment avoir cliqué sur le lien qui mène discrètement à la vie intime de la bourgeoise soumise, mais dans ce cas-là vous n'avez pas atteint ce paragraphe et avez cliqué direct sur page précédente. Toujours est-il que mon post s'appelle bien « entre deux rêves », parce que j'ai pas trouvé mieux. Et que je n'y ai pas beaucoup réfléchi d'ailleurs.

Aujourd'hui, un coup de fil m'a réveillé en plein matin officiel, c'est-à-dire vers huit heures quarante-cinq. J'ai bafouillé comme je pouvais un « bonjour », et on m'a balancé un « nous savons que vous êtes le meilleur », j'ai désarticulé un « bien sûr, bien sûr », et l'interlocuteur a enchaîné par un « c'est pas possible ce qui se passe au ministère de la justice ». Je cherchais ma télécommande pour allumer la télé sur n'importe quelle chaîne info, mais dans mon lit il y avait peu de chance que je trouve une télécommande, et dans ma chambre peu de chance que je capte autre chose que Plus Belle la Vie, d'ailleurs question justice dans Plus Belle la Vie le juge Estève était sur une nouvelle piste pour retrouver la statuette égyptienne. Je me grattais la tête :

- Et, qu'est-ce qui se passe au Ministère de la Justice ?
- Il se passe qu'un couple de déments qui se fait appeler « Rachid et Christine » ont décidé de kidnapper madame la ministre. Ce qui est particulièrement débile !
- Comment ça ? demandais-je, plus pour avoir des explications que pour savoir pourquoi c'était débile.
- Et bien, Rachid a Dati et Christine la garde, des sots je vous dis ! c'est pas bien malin ça.

Je percutais au ralenti, et mon rire fit juste un « haaaaaaaaa » refroidi au lieu d'un « ha ha ha » d'opérette, parce qu'en opérette, je m'y connais un minimum.

- Surprises sur prises, hurla-t-on à l'autre bout du fil, et Poisson d'Avril ! C'est Marcel Belli...

Je raccrochais et retournais rêver.


Publié par maximgar à 16:16:22 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (14) |

Da Vinci Code de ma carte bleue : Max à l’école des sauciers | 28 mars 2008

 

Ce jour-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, le Ministère de l'Industrie » que c'était carrément le Ministère qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « Le Ministère de l'Industrie », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. » et je me préparai à un rétorquer un « Je me brosse les dents, je me coiffe, je m'habille et je vais sur sncf.fr » quand elle ajouta : « Madame la Ministre est en bas de chez vous. »

- En bas de chez moi ? répétais-je.
- 64 boulevard Cafarelli, m'indiqua la voix.

Un coup d'œil à la fenêtre m'indiqua qu'elle ne mentait pas : les véhicules dans la rue étaient bien plus impressionnants que les Twingo première génération habituelles. Un coup d'œil à mon appartement me laissa penser que je n'étais prêt à recevoir personne. Je demandai à mon interlocutrice s'il était possible que Madame la Ministre aille chercher des croissants pendant que je préparais un bon café. « Oui » me fit-on, « ce sera tout. » J'envoyais la Ministre me chercher l'Equipe, la Tribune et des clopes. Je ne sais pas pour vous, mais quand un Ministre vient vous voir, il ne va pas vous acheter des viennoiseries, non ? J'ai bien cru sur le moment que je le tenais mon poste de secrétaire comptable.

Vingt minutes plus tard, Madame la Ministre entrait dans mon appartement accompagné d'un jeune boutonneux à lunettes. Elle me tendit mes croissants, je lui proposais un café. Elle accepta de la tête. « Et votre ami ? » allais-je demander, quand elle me demanda un verre d'eau pour lui. De la cuisine, je fis part de ma surprise de recevoir « le boss » directement dans mon appartement. « Appelez-moi Christine », dit-elle. Je revins avec un café, un earl grey et un verre d'eau. Tout le monde s'assit à la table du salon qui sentait bon l'o'cedar que je venais d'appliquer comme un malade, même qu'il n'était pas question que je fasse ça tous les jours.

- Monsieur, commença la Ministre, vous êtes le meilleur, et ce jeune homme qui m'accompagne est le meilleur lui aussi.
- Ah... fis-je parce que ça me plaisait déjà moins comme entrevue.
- Je vous présente Harry Apporteur, ce génie de la finance est la meilleure chance d'avenir de l'économie française.

Il leva vers moi une tête d'ado intello acnéique.

- Comment ça, la meilleure chance d'avenir de l'économie française ? demandai-je.
- Vous avez eu une importante formation en économie, Monsieur, vous êtes un des plus grand spécialiste en France, de la macroéconomie libérale.
- Bien sûr, confirmai-je. J'ai eu mon DEUG en AES (du premier coup en plus).
- Vous vous rappelez donc de la pièce centrale de la théorie libérale d'Adam Smith ?
- Bien sûr, confirmai-je en espérant qu'elle explique.
- Adam Smith, véritable père du libéralisme, indique qu'il faut laisser faire toutes les bonnes volontés des entrepreneurs, et qu'elle iront toutes d'elles-mêmes vers le meilleur des ordres spontanés guidés en cela par une main invisible.
- Oui en gros on peut le dire comme ça, confirmai-je sur un ton d'expert.
- Et bien le jeune Harry Apporteur a depuis longtemps été formé aux sciences occultes, et nous pensons qu'il pourra guider la main invisible, vers un monde meilleur pour nous.
- Ah bien sûr ! confirmai-je alors que je n'en avais plus trop envie, mais quel serait mon rôle là-dedans ?
- Il serait tout simple. Je vous l'ai dit, vous êtes le meilleur. Vous seul pouvez accompagner Harry dans cette mission et parachever sa formation, car ses pouvoirs ne sont pas encore au maximum de leur potentiel.

Harry leva encore vers moi une tête d'ado intello acnéique.

- Dîtes-vous bien, insista-t-elle, qu'en cas de succès pour ce projet, la conjoncture économique s'en verra bouleversée, et vous pourrez enfin accéder au poste de secrétaire comptable que vous désirez.
- Assurément, confirmai-je carrément dans le vide. En fait vous voulez que j'accompagne le petit, et que je le ramène vivant, et que tout au long du chemin, je fasse gonfler le pouvoir d'H. A.
- Vous êtes effectivement le meilleur, acquiesça-t-elle. Gonfler le pouvoir d'H.A. assurera l'avenir de la France.
- Mais deux petites chose me chagrinent.
- Dîtes.
- Où dois-je l'accompagner Harry ?
- Et bien, commença-t-elle, il s'agit de sciences occultes, nous allons vous faire entrer dans une toile de Léonard de Vinci, ensuite à vous de trouver le chemin.
- Nous faire entrer dans une toile ?
- Oui comme Serge Gainsbourg, rappelez-vous quand il est sorti d'une toile de Francis Bacon.

Bien sûr que je m'en souvenais, mais il en était sorti pour faire l'amour avec un homme qui lui a dit Kiss me hardy, comme s'il le confondait avec Françoise.

- Bien passons, continuai-je, mon deuxième chagrin, est, pourquoi vous n'y allez pas vous ?
- Voilà une très bonne question, hésita-t-elle. Bien des nations sont sur le coup, et certains tueraient pour ça, sans parler des dangers mortels, de la prison pour l'éternité, des risques de schizophrénie au retour... Je serais évidemment prête à mourir mais Cambronne n'a-t-il pas dit que la garde meurt et ne se rend pas ? Je ne m'y rends pas donc.

Cambronne avait bien dit autre chose, mais, elle m'interrompit avant même que je n'ouvre la bouche.

- Et puis c'est vous le meilleur.

Après avoir traversé manu militari les craquelures de la Joconde, nous débarquâmes de l'autre côté du miroir, comme Eddy Valiant à Toonville en son temps. Mais en plein désert et en plein cagnard. Je n'avais aucune idée d'où tapait le soleil tant il tapait fort, le ciel fondait en jaune et se mêlait à la poussière. Le paysage ne faisait pas un pli, seul une route venait le fendre, et plus au loin, on distinguait la forme peu distincte d'un arrêt de bus. Je chaussai mes lunettes fumées, et tapai sur l'épaule d'Harry.

- On y va gamin.

Il me jeta son regard d'ado intello acnéique, et je préférai ne pas y penser. A peine arrivés à l'arrêt de bus qu'un vieil autocar multicolore apparaissait à l'horizon avec de la musique andine plein l'atmosphère. Il s'arrêta à notre hauteur dans un nuage sablonneux. Le chauffeur devait être un de ces paysans mexicains qui avaient tenté leur chance ailleurs après le passage des sept mercenaires, mais il portait toujours la tenue de peon à ceinture colorée - quelque chose entre l'orange sale et le rose empourpré de crasse - et un sombrero ridiculement typique qui devait lui cacher le pare-soleil.

- ¿ Vamos a la mano ? demanda-t-il avec tout le sourire de ses dents en or.

Je lui aurais bien demandé comment il savait qu'on allait à la Main, mais personne n'avait besoin de savoir que je parlais espagnol exactement comme une vache espagnole. Ayant bien pris note que l'autocar était complètement vide, et le désert complètement désert, que je me dis que je ne risquais rien : je lui sautai dessus le poing rageur. Il me feinta, me coinça le bras à travers le volant, me frappa deux fois au foie du gauche, tandis que du plat de la main droite il m'éclatait les genoux, alors que les siens de genoux me remontaient directement au menton envoyant mon front fendre le pare-brise. C'est alors qu'il se transforma en grenouille. Harry Apporteur rengainait sa baguette dans son Eastpack tout crade. Je me relevais et m'époussetais.

- On dirait que j'ai bien fait augmenter ton pouvoir, me justifiais-je.

Nous prîmes la route. Quand il quittait l'hypnose des basses de son ipod, Harry me jetait quelques fois son petit regard auquel je m'habituais bien finalement. Au moins il n'était pas trop ennuyant ce garçon. Et puis il avait pas tort après tout : autant mourir en musique !



I made this music player at MyFlashFetish.com.

Après quatre heures de route, d'autant plus longues que l'autoradio n'était pas très tendance, nous pûmes apercevoir sur la route une vieille femme. Je stoppai le camion, et alors qu'elle me demandait :

- Gehen Sie in die Hand ?

j'aperçus le gun sorti tout droit du ghetto de cette mamie pas commune. A peine avait-elle fait un pas vers nous que je lui sautais dessus. Elle me feinta, m'envoya une torgnole, me mordit du dentier, me fracassa trois côtes, avant de m'empêcher d'avoir des enfants avec son sac à main. Alors qu'elle allait dégainer, elle se transforma en écureuil. Harry rangeait sa baguette dans son Eastpack. Je donnais le change en faisant remarquer que c'étaient de sacrés sacs à dos les Eastpack.

- Oui, confirma-t-il. Dedans y a les cinq milliards disparus de la Société Générale. C'est pour soudoyer la main.

C'était la première fois qu'il me parlait.
- Et c'est ça ta magie ? rouspétais-je en faisant s'asseoir l'écureuil avec la grenouille.
- C'est le stade ultime, dirons-nous.

Nous reprîmes la route, pendant des heures et des heures, en vidant les canettes et les chips que le Mexicain avait emmenés avec lui. Puis après avoir longtemps roulé, alors que j'avais de plus en plus de courbatures et de bleus, que nos passagers comptaient maintenant un lapin, un hamster, un cochon d'inde, une tortue et une chèvre, il n'y eut plus de route. Tout finissait en falaise.

- Tout le monde descend, hurlai-je.

Je marchais avec Harry un petit moment au bord du vide. Il me jetait son regard d'ado éperdu, alors que je n'avais pas la moindre idée de ce que nous avions à faire. C'est alors que je vis Harry s'envoler brutalement et disparaître derrière l'horizon. Son sac Eastpack tournait tout seul vingt mètres plus loin. Une voix grondante tonna :

- Je suis l'homme invisible.

Je regardais partout et ne voyais rien, et ça devait être vrai.

- Et ton ami vient de prendre une grosse calotte invisible ! continua la voix.

J'attendais mon tour, mais la voix poursuivit :

- Quant à toi, je te laisse la vie sauve, comme à Adam Smith et Serge Gainsbourg avant toi. Pour ton amour des animaux.
- Merci, susurrai-je.

Et je fis tout de suite demi-tour. La chèvre s'était mis au volant, tandis que les autres faisaient monter le sac Eastpack. La grenouille me faisait un doigt pas moins invisible qu'un autre. La chèvre se tourna vers l'écureuil en mettant le contact :

- Je ne sais conduire que les automatiques, avoua-t-elle et le bus partit droit devant dans le vide. Je me retrouvais comme la Laitière et le pot au lait : adieu veau vache cochon.

A bien y regarder la Main m'avait donné une belle indication. A mon tour, d'un tableau de Francis Bacon je suis alors sorti. Et comme je n'avais pas l'intention de faire l'amour avec un homme, j'ai rasé les murs, et je suis rentré chez moi.

Le lendemain de ce soir-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, l'ANPE » que c'était carrément l'Agence Nationale pour l'Emploi qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « L'ANPE », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. La conjoncture économique va mal, la mayonnaise ne prend pas, vous êtes le meilleur, venez faire un stage occulte dans une école de sauciers !»

Je raccrochai.


OST - Magical Mystery Tour - The Beatles

 

Publié par maximgar à 23:52:04 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (23) |

Gros Céans Twelve | 21 février 2008

 

Autres temps, autres mœurs. Je m'étais amusé un moment à vivre de brigandages d'escroqueries de tours de passe-passe, non sans une certaine réussite. Puis après avoir connu quelques embrouilles et soupé de cette routine qui devient vite de l'ennui, je m'étais rangé des voitures si bien que j'allais partout en vélo. La rupture avait été brutale, et chaque fois que je croisais une citrouille ou un potiron, un vague à l'âme puissant me saisissait. Avant que je ne me mette à distribuer un peu partout des cartes de visite à mon nom, j'avais dilapidé ce qui avait fait ma fortune, bien décidé à jouer les grands rêveurs en ville et promeneurs des ruelles, l'homme peu pressé. Au bout de quelques temps, bien obligé de me renflouer si je voulais garder mon pied à terre du boulevard Cafarelli, je m'étais cherché un travail à la Prévert, un maillon d'effet papillon dans une chaîne de causes à effets, une chanson de vitrier et son allumeur de réverbères... Comme ce serait beau, ce qu'on pourrait voir comme ça, à travers le sable, à travers le verre, à travers les carreaux...un arbre des planches un menuisier un grand lit une petite marchande de fleurs qui doit se marier avec l'allumeur de réverbères... Et comme on n'avait nul besoin d'allumeur de réverbères, j'étais devenu changeur d'ampoules des feux tricolores. Ça ne sonnait pas aussi bien, mais ça devait participer à un dessein plus complexe. J'arrivais dans les carrefours, j'y mettais le grand bazar en coupant le courant n'importe comment et je remettais au vert des petits bonhommes figés de profil.

J'en étais là à rebrancher le croisement des rues Elégance et Hérisson lorsque je rencontrais Alexandre Venir des Passey. Un air arrogant comme pas un, du genre golden boy fils à papa qui pose sur le capot de sa Mercedes, il retira ses Ray Ban pour que je prête attention à lui. Je traînai mon vélo jusqu'à sa hauteur sans me presser. Il me tendit une carte, sa carte, avec titre nobiliaire, écusson et mini c.v.

- Ne perdons pas de temps, me dit-il, je sais qui vous êtes.

Et c'était tant mieux, parce que je n'avais pas de carte. Il me proposa d'attacher mon vélo face à son coupé SLT, puis de le suivre jusqu'à une terrasse. Il était précis, direct, méticuleux dans son phrasé, en pleine récitation. Je n'avais pas particulièrement envie de le suivre, néanmoins la curiosité l'emportait. En soufflant sur la mousse d'un grand café, j'attendais qu'il se lance. Il le fit après s'être allumé une cigarette. Du moins, je doute encore que c'était vraiment comme ça qu'il comptait lancer son discours.

- Je vous imaginais plus mince, dit-il.

Je n'étais pas spécialement replet, mais ma nouvelle vie m'avait donné à m'épaissir quand le vélo m'avait développé le postérieur.

- Vous désirez me parler régime monsieur Venir des Passey ? demandai-je sans laisser transparaître ni surprise, ni embarras.
- Pas vraiment, mais on dit de vous que vous étiez dans le coup de l'enlèvement des danseuses de l'Opéra, par les conduits d'aération : on vous avait surnommé le Rat.

On m'avait effectivement surnommé le Rat, mais parce que j'étais déguisé en danseuse, ce qui, en soit, ramenait au même constat : j'avais pris du poids.

- On ne dit pas que des choses intelligentes, fis-je.
- On dit bien que vous êtes le meilleur, ajouta-t-il.

Je souris.

- Il y a des choses qu'on ne peut que constater. Que puis-je pour vous ?

Ce que je pouvais pour lui sortait totalement de l'ordinaire. De sa poche, il venait de tirer la photo d'une jeune femme splendide, une sorte de blonde comme on en croise que sur l'écran de son téléviseur. Il m'expliqua rapidement qu'elle s'appelait Sarah, comment il l'avait rencontrée, ce qu'elle faisait, où elle le faisait. Puis il se lança dans quelques détails trop insolites pour relever de la passade, une commissure de la lèvre, un œil légèrement plus bleu que l'autre, une boucle, un déclin de nuque. J'avais du mal à croire qu'il ne pouvait pas l'emballer tout seul et qu'il ait besoin de moi, même pas en faire-valoir.

- Oui, l'interrompis-je quand je n'eus plus sucre de café à siroter. J'ai beau être mythique, je n'arrange pas les rencontres.
- Non, évidemment, se reprit-il. Ce n'est pas un problème que la rencontrer et faire l'addition du plus si affinités.

Il commanda deux autres cafés.

- Je vais vous expliquer, poursuivit-il. Je compte vivre avec elle. Longtemps, tout le temps. Mais vous le savez comme moi, ça ne tiendra pas.

Je n'en savais rien, mais pour lui tout était condamné d'avance.

- Ce que je voudrais, s'excitait-il, c'est que je t'aimais et je t'aime, veuillent dire la même chose. Même quatre lustres plus tard. Ce que je voudrais c'est que rien ne s'use.

Ce gars pétait les plombs tout seul sur sa chaise. Je jetais parfois quelques petits regards autour de moi, histoire de voir si on ne le prenait pas pour un fou, et si on ne prenait pas celui qui l'accompagnait pour un autre fou.

- Ce que je voudrais, poursuivait-il, ce que je voudrais, c'est la concorde dense des temps. Que s'aimer il y a cinq minutes, ait le même goût qu'il y a cinq ans.
- Beaucoup de gens veulent ça, remarquai-je. Ce sont les règles du jeu.
- Les jeux se faussent, rétorqua-t-il.

Je restai sans voix un moment.

- Et vous voudriez que je fausse votre jeu ? demandai-je. Vous me croyez capable de maintenir votre passion et la sienne ?
- Je crois que je peux me payer beaucoup de choses, mon ami, dit-il. Beaucoup de choses, mais pas toutes. Par contre, je peux louer vos services.

Il tira un dossier du revers de sa veste. Et en me le présentant, il me dit :

- Je veux que vous me tuiez le temps.

Il se leva, rechaussa ses lunettes, et s'éloigna avec un simple :

- Je vous recontacterai demain.

Le dossier ressemblait à un vaste n'importe quoi. Bardé d'extraits d'études de thèses et mémoire, de photographies d'amphores grecques ou romaines sûrement bien sifflées, ce maelström de documents prétendait qu'un homme ou une obscure divinité responsable du temps avait été enchaîné par les Hommes. Pour résumer ses aventures, cet homme (quoiqu'il s'agissait parfois d'un bidule) maltraitait ses enfants leur bouffant les nerfs, leur cassant les pieds, au sens peut-être propre et certainement figuré, mais il s'était fait coincé par l'un d'entre eux dans une ruelle sombre, bastonné à mort, et malgré tout sans repentance, l'inscription du bâton sur sa chair avait comme un ressac éternel : il arrive souvent que le désagréable dure longtemps, il le savait mieux que personne et qui plus est, il le vivait encore. Avec les ères, conquis par l'Empire Romain, la Sainte Eglise Catholique et Universelle, puis les Horlogers Suisses, il s'était retrouvé dans le coffre-fort d'une banque de Genève. Je n'y croyais pas un instant, mais ce bon Alexandre Venir des Passey m'avait fourni des plans précis de la dite banque, mieux, il m'avait indiqué tout ce qu'on pouvait y trouver d'autres. C'est pourquoi quand il appela le lendemain, j'avais déjà mon billet de train pour Genève.

- Je savais que je pourrais compter sur vous, me dit-il. Que l'enjeu éveillerait votre intérêt.

Il me précisa encore combien il était important que cette affaire soit réglée d'ici samedi, qu'il avait invité sa belle Sarah en un lieu à faire basculer les destins. Moi je comptais passer à l'action le vendredi, à l'heure de la fermeture, avec un plan tellement à toute épreuve que je ne compte pas en dire plus. A la gare de Genève m'attendaient les Onze Coups de Minuit. J'étais en froid avec eux, mais ils me devaient encore un service pour une longue série de plans juteux. Quatre heures me le fit bien sentir quand je mis le pied sur le quai. En me tendant une main froide et peu amène, il me rappela que ce serait notre dernier coup ensemble. Quelques uns ne prirent pas le temps de me saluer. D'autres me tapèrent dans le dos. Drôle de retrouvailles : les pairs m'étaient particulièrement antipathiques, j'étais à la fête avec les impairs. L'un d'eux se foutait même ouvertement de mon galbe fessier, en me traitant de gros céans. Sur le moment, j'en ris, mais en passant à côté d'un vendeur de citrouilles, je me sentis presque malade, quand tout le monde se murait dans un silence triste.

Une heure, le frère aîné de la bande, conformément à mon plan élaboré sur messenger avait tout bien préparé comme il faut. Et quelques minutes après nous étions dans les coffres. Tandis que les Onze Coups de Minuit s'employaient à faire sauter les cellules voisines, j'ouvris le coffre du Temps. Dans une pièce sombre, ventilé par deux vieilles pâles de bois brinquebalantes, un homme squelettique se tenait assis sur sa chaise. Il n'avait pas l'air vieux, il ne faisait pas jeune, sa blouse d'hôpital lui donnait un air malade.

- Te voilà enfin, me dit-il.

Enfin ? pensais-je sans rien en dire. Mais il me répondit quand même.

- Tu arrives à Temps.

Il fit quelques pas vers moi. Je n'avais jamais eu l'intention de tuer le temps, mais l'idée me passa à l'esprit, et il la vit. Il en sourit.

- Un jour on aura plus besoin de moi, tu le sais. Même du Mercure maintenant, l'Homme croit pouvoir tirer des horloges et des piles bien plus précises que mon cœur. Mes enfants, mes enfants chéris. Alors, tue-moi.

Je ressortais de la pièce assez décontenancé. Dans le couloir extérieur, les Onze Coups de minuit s'affairait autour de leur butin. Comme nous nous étions déguisés pour certains en horlogers, en fonction de mon plan tellement à toute épreuve que je ne pourrai le détailler ici, ils remplissaient des pendules d'objets précieux. La mienne était désespérément vide. Onze heures tira une bouteille thermos de son sac à dos.

- J'ai préparé un bon bouillon pour fêter ça ! s'écria-t-il, et je vis à son regard que les frères impairs des Onze Coups de Minuit avaient perdus de leurs mines sympathiques.

Je les comprenais un peu. Cinq mois auparavant, je les avais rencardés sur une mission commando organisée par les services secrets du Ministère de la Santé : la mission Cendre Rions. Cela consistait à entrer dans les bars restaurants et à y renverser des cendriers en rigolant, c'était un moyen comme un autre pour faire parler cigarettes et interdiction de fumer, qui donnerait du temps de droit de réponses au gouvernement, une affaire habituelle, avec RTT et mutuelle. Il était malencontreusement arrivé malheur au douzième coup de minuit : en renversant ses cendres dans un restaurant où se tenait un colloque de sorcières fripées, ces dernières l'avait citrouillisé sans autre forme de procès.

Je pris le bouillon que me tendait mon infâme assassin qui dix minutes plus tôt m'embrassait de sourires. Il fallait à tout prix que je case le mot Hara-kiri dans la conversation.

- Hum, fis-je, un bouillon de Onze heures... comme c'est appétissant. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que je me fasse...
- Tu vas la fermer et tu vas boire !!! m'interrompit Six heures.
- Tu vas boire !!! répéta Huit heures.
- Oui, mais vous auriez pu me passer une lame les amis que je me fasse...
- Et comment tu voulais qu'on fasse entrer une lame ou une arme ? avec ton plan trop parfait ? me coupa Neuf heures.
- Trop parfait !!! répéta Huit heures.
- Tu ne cesses de répéter ? lui demandais-je. Tu serais tropical et rigolo tu sais ce que tu serais ?
- Un ara qui rit ? hasarda-t-il.

Au même instant vingt-quatre ninjas apparurent dans la pièce et tuèrent tous les Coups de Minuit.

Mon plan était si parfait et précis que je ne pouvais pas me passer des Coups de Minuit pour ses quatrième et septième phases que je ne tiens pas à vous préciser ici par le menu. Mais je savais bien qu'ils essaieraient de se débarrasser de moi. Je les comprenais un peu. Cinq mois auparavant, après avoir trouvé une citrouille dans un restaurant, j'avais préparé un bon velouté, qu'on avait tous mangé... en famille, quoi. J'avais donc contacté la direction générale de Seiko. En échange de ma protection, ils récupèreraient le Temps pour faire des montres bien plus performantes que les tocantes suisses. Je n'avais qu'à dire Hara-kiri pour qu'ils interviennent. Je n'avais jamais eu l'intention de le tuer, par contre j'avais passé le Temps aux Japonais. On remplit encore quelques unes des horloges des Coups de Minuit, qui furent remises à leur père, la Grande Heure. On raconte que les messagers qui remirent les pendules à l'Heure ne revinrent jamais.

Tout ceci paraît dénué de morale, maintenant que j'y pense.

Je retrouvais Alexandre Venir des Passey devant son restaurant. Il s'impatientait, d'un impatience de riche qui a tout le temps. Je garai mon vélo sans précipitation, alors il vint à ma rencontre. Il faisait doux, c'était pourtant le mois de février.

- Il n'y a plus de saisons, remarquait-il heureux. Vous l'avez tué, n'est-ce pas ?

Le Temps était surtout en plein jet-lag et totally lost in translation, vers Kyoto, à chercher midi à quatorze heures sur les frises du décalage horaire.

- Non, je n'ai pas tué le Temps. Au contraire même.

Il ne souriait plus. Il secoua la tête.

- Vous ne vouliez pas fausser le jeu ? hésita-t-il.
- Pas un instant...

Bien décidé à ne pas poursuivre sans sa concorde, je le vis s'éloigner. Il se dit néanmoins qu'il s'est lancé dans la peinture, signe Julien, et ne reproduit que du ciel. Quant à moi, je suis retourné à mes pénates, sa carte de visite dans la poche, des rêves d'aventures plein la tête, deux ou trois ampoules pour traverser dans un coffret, et des souvenirs encore crispés du grand or logé dans sa cellule capitonnée.


OST - Bien avant - Benjamin Biolay


Publié par maximgar à 18:25:23 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (14) |

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