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Lettre de chez Tiffany's (1/3) | 21 novembre 2007

 

Cher Truman,

Aujourd'hui rien ne voudra marcher comme prévu, même pas à l'heure pour mon bagel du matin, et son café dans un gobelet en carton. Alors j'ai pensé, qui mieux que toi pourrait comprendre ça ? tu as vu, après tout du Truman Capote se finir en Blake Edwards, avec ce sens inouï de la party dans un appartement tout cintré, et le happy end à l'hollywoodienne que tu avais décrit, toi, en fuck-end à la Brésilienne, en pensant non pas à Audrey, mais à Marilyn et sa taille 44 qui aujourd'hui ne lui offrirait qu'un rôle de modèle allemand dans Bagdad Café, une version irakienne à la Burton mais pas trop, avec ce qu'il faut de film d'auteur. En parlant de café, j'en bois un, une fois n'est pas coutume. Il est encore trop chaud, mais il risque d'avoir le temps de refroidir. Parce que je compte écrire longtemps avant de me satisfaire d'une gorgée.

Moi ce que j'avais prévu devait avoir un air de party improvisée, avec des scènes et des personnages qui se mélangent, trois quatre textes pas plus. Mais je ne suis pas doué pour l'improvisation (ni pour la réflexion méthodique), question de timing car quoique je fasse, je suis toujours bouffé par le temps, et si ce n'est pas lui, c'est un chronophage qui me choppe et après m'avoir saupoudré un peu de sel partout me croque. Quant à la party, Blake est et restera le maître incontesté. Il aurait tourné la Boum que Claude Brasseur serait entré au Panthéon du Cinéma. Ça, toi et moi, on ne pourra pas le lui retirer. Trois quatre textes pas plus, toutes les six heures, histoire d'aérer. Dont une lettre pour toi, au petit déjeuner, d'un autre tenant, je ne te le fais pas dire.

Tu pourrais te demander pourquoi toi, et pourquoi Diamants au déjeuner, comme disent les Wallons. Et je pourrais te répondre : « par accidents ». Il faut que je trouve une bague, et la meilleure interprétation d'une de vos chansons de Noël, ce terrible remake de Minuit, chrétiens, celui qui fait « ô holy night » sans l'accent circonflexe, celui que ma bagueuse de mon doigt appelle le petit chapeau quand elle épelle le mot bêtise. Alors une chose en entraînant une autre, et parce que comme Paul, je me suis remis à écrire dernièrement (ça se voit un peu, non ?), j'ai pensé à ton Holly, plus équilibrée en ailes que la Sainte Nuit.

Et question interprétations d'Holy Night, j'ai un peu les glandes là, à l'idée de passer en revue Maria Carey et les Destiny's Child en passant par Perry Como. Tu n'as pas connu les premières, mais le troisième, hein, « papa loves mambo », chac chac secoue les reins, « mama loves mambo », ici ça nous a fait une pub AGF avec Mamie qui abandonne sa vie monotone et s'en va vivre comme un Antoine opticien à paire gratuite. Oui, je te passe les détails quoi, des Magic moments, avec des légumes Bonduelle. Mais je m'égare.

Les stars brillent vivement, dit la chanson, et les écrivains ont sûrement les mains sales, Georges Peppard pourra te le dire, lui dont on se rappelle moins bien que la robe noire d'Hubert de Givenchy. Je m'égare encore et je ne prétends en rien avoir les mains sales.

Je t'écris Truman, parce que les histoires perdent leur chemin, et en empruntent d'autres. Je t'écris, parce qu'il paraît que lorsqu'on croit très fort à quelque chose, il y a de gros risques que ce quelque chose se mette à exister, (j'ai vu ça dans un film l'autre soir, et finalement c'était plutôt triste). Je t'écris, parce qu'écrire c'est déjà trahir, et s'apprêter à l'être. Je t'écris comme pour dire, t'as vu, je me suis sabordé en avance. Et parce que les hasards des bagues et des chants de Noël l'ont voulu.

Parce que je suis persuadé que toi, tu peux le comprendre, bien plus que n'importe quel autre sur la 5ème avenue.

Plutôt qu'en interprétations d'Holy Night, je me perds en Moon River. Ça non plus, ça n'a rien voir avec ton livre, juste Mancini qui craquait pour l'Hepburn, certainement. J'y trouve des Louis Armstrong, des Franck Sinatra, et même Perry Como. Tu n'imagines pas mon bonheur.

Je dois te laisser, car tu ne me croiras pas, mais un cahier de trois tonnes vient de s'écraser sur le macadam, un grand livre de pages blanches, qui a tout défoncé la chaussée. Il n'y a pas l'air d'y avoir de blessés. Mais ça doit valoir le déplacement. Au moins jusqu'à de l'autre côté de la vitrine.

Cordialement.

N.


OST - Moon River Cha Cha - Henry Mancini


Publié par maximgar à 16:45:28 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (0) |

La Montanita | 16 novembre 2007

 

Avant que son père n'aille perdre haleine dans la chevelure blonde meryl-streepienne d'Elvira, la fille à Tony Montana avait été conçue à la va-vite, comme quelques autres bâtards des trottoirs de la Havane, et autres boulevard du Crépuscule de Varadero et Camaguey. Plus que tout autre, elle avait cette fibre paternelle de l'insensibilité. On l'appelait d'ailleurs la Montanita, jusqu'à ce que son prénom s'oublie, presque pour de bon, comme on le lira après. Antes que anochezca écrivait Reinaldo Arenas, Avant la nuit, un autre exilé tel son paternel, car il s'était trouvé qu'entre un lever et un coucher de soleil d'avril 80, Tony profitant de l'exode de Mariel comme d'autres grimpent dans un bus, s'en alla vivre son rêve américain, ce qui chez beaucoup, dont lui, n'est qu'un accouchement sans forceps d'une mégalomanie qui rend bien à la caméra. Avant la nuit, donc, il lui était arrivé de sauter sur les genoux paternels, entre les mains qui sentaient la viande, le sang, la chair, aux rythmes des injonctions des plans quinquennaux de l'occasion. Être un assassin sous régime insulairement communiste, c'était quelque chose, et son père ne pratiquait pas tant que ça à la faucille et au marteau, seulement s'il n'en avait pas sous les doigts, tandis que ses mains, il les avait toujours sur lui. Elles écrasaient les joues, dodelinaient les dents, adoucissaient les sourires, enfonçaient les nez. Puis elles la prenaient, moites de travail, poisseuses presque, enflées de labeur et des plaques de craintes arrachés des figures défigurées. Jusqu'à ces âges, on a conscience de plus de choses qu'il n'y paraît. Peut-être parce qu'on ne sait pas les nommer. C'était avant la nuit et l'Exode de Mariel.

Aujourd'hui qu'elle a quitté son île, en balsera, sur radeau polychlorure de vinyle, elle lit avec un sourire qui ne dit rien, mais qui dit long, elle retouche ce pan de l'Histoire, en suivant de l'index, les lignes des études économiques, sur ces merdes exilées d'une chiotte à l'autre : ...l'économie de marché a une forte capacité d'absorption des chocs externes d'immigration... Entre autres, pense-t-elle, sans jamais rien en dire, l'économie de marché a fait sopalin pour toutes les saloperies de mon père, les petits débitages à la tronçonneuse dans la baignoire, et les rails de coke où radotent des tramways extatiques nommés des ires. Son père était devenue une idole et elle s'en foutait. Les camps, la carte verte, les malheurs de celui-ci, les malheurs de celui-là. Elle, la Montanita, elle était partie vivre au Montana, une sorte de trou du cul du monde avec de l'ombre.

Juste après l'avant la nuit, quand il lui arrivait de penser à ceux qui partaient de l'autre côté de la mer, dans un des bouts du monde qui se cachent derrière les vagues, elle s'inventait des pays, dont un petit Montana, avec ses collines, et ses mers, sa neige d'un côté et ses complexes balnéaires de l'autre, ses histoires d'un soir, et des guitares hawaïennes qui traînent, parce qu'étrangement Hawaï quand on est Cubaine, ça fait exotique, plus encore que Missoula, et son immense pas grand chose qui se recouvre parfois d'un n'importe quoi de neige.

Derrière sa caisse, à vendre sodas et magazines, sandwiches sous vide, et chewing-gum aux fruits de la passion E134, elle regardait passer les hommes. Mais toujours insensiblement. Elle allait en posséder quelques uns parfois, sur une banquette arrière. Histoire de se sentir un pouvoir. Mais sans plus. En fait, pour dire vrai, elle aurait tué le premier, Mike, qui la regardait les yeux dans les seins. Découpé le second. Fracassé le troisième. Puis elle s'habitua quelque part entre le quatrième et le cinquième. Avec cette sensation, ce quasi leitmotiv, « je suis née déracinée de toute façon », et de jouer de l'arrière-train, la fleur parasite qui embrasse et reçoit, le temps de trois allers-retours.

Elle lit. En attendant.

Alors qu'elle errait dans le n'importe quoi de neige blanche, avant la nuit noire, elle croisa le vieux Vermicelli, ce gars du carrefour qui ne dit rien, ou du pas plus qu'elle. Comme ils se rentrèrent l'un dans l'autre, ils se retrouvèrent assis sous un réverbère qui peinait à s'allumer.

Et ils rient, et se relèvent, d'un autre temps.

« Pourquoi ? » hésite-t-elle, et elle ne pose pas sa question, « Pourquoi vous appelle-t-on Vermicelli ? »

Parce qu'il était le fils de Noodles. Et qu'avant la nuit, donc, il lui était arrivé de sauter sur les genoux paternels, entre les mains qui sentaient la viande, le sang, la chair, aux rythmes des corruptions et des coups. Être un assassin sous régime prohibitionniste, c'était quelque chose, et son père ne pratiquait pas tant que ça pour le sabbat, seulement s'il n'avait pas tous ses doigts joints en prière, tandis que ses mains, il les avait toujours sur lui. Perdus de l'un à l'autre. Presques pareils. Dans ce qui différenciait un De Palma d'un Leone, vers quatre-vingt-trois quatre-vingt-quatre.

Il rajuste son manteau et sa vieillesse, elle rajuste son bonnet et sa jouvence. Elle lui sourit. Mais il voudrait l'étreindre, lui dire son vrai prénom, entendre le sien. Envoyer chier cette vie de fils et fille de héros de fiction, même pas cités dans le film...

Non ce n'est même pas vrai. Il corrige : ces antihéros de fiction. A son père, Fat Moe a dit « j'aurais tout parié sur toi », et Noodles avait répondu : « tu aurais tout perdu. »

« Je rêve parfois de pays », commence Vermicelli, prêt à partir.
« Un petit Montana ? », demande-t-elle, prête à lui emboîter le pas.
« Cela se pourrait. »
« Je m'appelle Célia. » Et c'est comme si elle agitait un passeport.

OST - Montanita - Ratatat

 

Publié par maximgar à 15:05:14 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (5) |

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