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« Tu te rappelles ce film avec Pierre Richard ? Non peut-être pas. Il n'a plus grand chose du Grand Blond, parfois un sourire dans sa barbe paille sèche, tantôt le regard pétillant. On y parle cuisine, on y parle géorgien, on y parle princesse. »
Le comptable regarde par la fenêtre : c'est le printemps. Sur le bureau, les bilans s'entassent, les colonnes s'emmêlent. Il y a mille et une recettes qui n'arriveront pas à l'heure, mille et deux dépenses qui sont déjà passées par une autre main. Avec le printemps fusent les fusions. Les comptes courants courent. Les liquidations se liquéfient. Mars, avril, mauvais temps pour les comptables. Ça sent le manuel de fiscalité, le résultat net consolidé, le début de la fin de l'exercice.
Comme il est plutôt discret, ses soupirs passent pour des rires auprès de ses collègues d'à côté. Comme il est plutôt discret, il est très silencieux, et comme traces de silence, ses soupirs lui rappellent le solfège quand il apprenait le piano, et que Line sa petite amie secrète - elle n'était même pas au courant elle-même - rêvait de faire la touche de gouache sur ses pointes roses dans un tableau ou l'autre du Sacre du Printemps.
Revoilà le printemps, la saison taiseuse, l'intervalle réservée. Elle ne s'annonce pas vraiment. Elle ne se dit pas. Elle est à tâtons. Et quelques uns s'y font prendre qui bourgeonnent par erreur, dans la précipitation d'une fragrance de pollen. Le comptable regarde sa montre, puis ses chiffres, enfin les quelques lettres qui couronnent les colonnes. Il prend sa gabardine et rentre chez lui en coup de vent. Comme il est plutôt discret, personne ne remarque son absence.
A l'étage au-dessus, c'est toujours préparation de mariage. Ça rigole et ça parle fort. Une réunion de toutes les femmes de la famille, ça en fait des chaises qui traînent, des pas qui résonnent, des allées des venues, des allers des retours. Des éclats de rire et des questions qui tonnent. Il se serait bien marié avec Line dans un rêve de gosse, un truc tout simple, quelque chose de discret, un instant d'épate très personnel, sous les yeux de n'importe qui. « Regardez les qui nocent » qu'on dirait sur leur passage et ce serait encore le printemps.
Il n'y a plus de saison sur la chaîne météo. Des nuages de traîne, couleur mariage pluvieux. Mariage heureux. Les Romejko qui se succèdent lui font penser au boulot, par association malheureuse, des chiffre et des lettres, le compte est bon. Il arrête la télé.
« C'est par un soir d'hiver, dans un monde très dur, que tu vis ce printemps, près de moi, l'innocente », chante Barbara. Le printemps ne s'annonce pas et les calendriers ennuient.
OST - Silent spring - Massive Attack
Publié par maximgar à 23:50:39 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (7) | Permaliens
Le proverbe dit que qui peut le plus peut le moins, mais ça, je n'y ai jamais cru.
Ladislas Bonnet montait des boîtes à musique, des mécaniques frêles, à la cocasserie négligeable, à géométrie pastel, chapiteau en hexagone et couple de bois sur la piste de danse. Dans les rouages, type fiches perforées des orgues de barbarie remontées à la manivelle minuscule par deux doigts - des doigts d'enfants de préférence - s'épuisait un faux accordéon, ou un vrai - c'est pareil dans le monde du jouet de bois - avec la souvenance de toutes les chansons qui se chantent dans un quartier de folklore noir et blanc au grain informe et mauvais rendus de la pellicule : ...l'accordéon joue en majeur les refrains de ce vaste monde... (Jean Villard pour Piaf) ...elle ne regarde même pas la piste et ses yeux amoureux suivent le jeu nerveux et les doigts secs et longs de l'artiste... (Michel Emer pour Edith) ...quand parfois il lui massacre ses petits boutons de nacre, il en fauche à son veston pour l'accordéon, lui, emprunte ses bretelles, pour secourir la ficelle qui retient ses pantalons en accordéon... (Serge Gainsbourg pour Gréco)...
La rigidité et la solitude des danseurs des boîtes à musique tranchent avec celles des danseurs des boîtes tout court. Celles qui sont de nuit. Ceux-là des boîtes à musique de Ladislas Bonnet sont comme sur un gâteau de mariage, à leur place. Ils n'ont pas à se dégingander ou préparer leurs hanches à du plastique pour leur cinquante ans. Ils n'auront jamais cinquante ans d'ailleurs. Ils savent où ils vont, pas plus loin qu'ils ne sont déjà. Et ils n'en sont pas moins vivants.
Hier, comme quoi j'écris vraiment aujourd'hui - j'en doute des fois, quand tous les jours ne sont pas mardi - après avoir lu une dernière fois la nouvelle l'Etoile et son couronnement sur les mappemondes des Rois Mages, après m'être endormi en rentrant à Cold Mountain, célébrant comme je pouvais les A en initiales, je suis parti monter un kiosque avec Ladislas Bonnet comme on monte une boîte à musique, mais avec force marteau et sciures.
Ce n'est pas tant qu'il voit grand Ladislas. Mais que je suis sûr que qui peut le moins peut le plus, qu'avec un sens du détail à 1/78ème, on n'oublie pas la moindre poutrelle sous le chapiteau des véritables amants, même après guerre, même de bric et de broc, surtout de pas grand chose. Dans la petite foule, curieuse avant tout, fureteuse et investigatrice, charmée après tout, le délice sibyllin d'une cajolerie est passée inaperçue : une indolence de velours, ces deux là de toute évidence ne se quitteront pas, c'était bien Ladislas.
OST - C'était bien - Bourvil
Publié par maximgar à 11:31:42 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (7) | Permaliens
Ma bunny valentine... mon lapin... C'est fou ces noms d'animaux qui égarent, et qui s'échangent tout le temps. Parfois même quand ça va moins bien, des noms d'oiseaux, puis rien, rien de grave. C'est fou quand elle pense britannique, tous ces spasmes de la langue. Sortons de là, les oiseaux, les pupuces, sortons de là les civets... alors elle repense... Matisse, l'amour c'est bleu difficile, les caresses rouges fragiles...
Son kayakiste britannique aime les rapides, il y est cool, tranquille. Elle l'aime quand il l'emmène au bord des raidillons, en Estanguet tout en tangente, elle cherche son souffle, trouve un zéphyr. Ou qu'importe, un aquilon. Des fois ça cogne comme sur un tambour sur la chair tendue. Sans faire exprès elle repense Souchon, aux machines à faire.
Et puis juste avant de mourir, comme toujours, elle croise son visage livide tendu par le penchant. Faut voir si les couleurs d'origine peuvent revenir? pense-t-elle en chantant, le regard perdu derrière les rideaux de raphia. Le linge ça n'a rien de fatigant, ça se salit tout le temps.
OST - Whirlpool of love - John Powell
Publié par maximgar à 20:55:03 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (4) | Permaliens
Julien s'allume une cigarette seulement quand il fait noir, histoire d'illuminer un temps un décor très vague fait de pas grand chose, des ombres de bric et de broc. Et quand il fait jour, un jour tamisé, filtré, coupé au couteau dans les déchirures des rideaux épais, Julien peint ce qu'on croit être des dégradés des cieux. Mais c'est histoire d'interprétation, sur sa palette il y a surtout des bleus, des ecchymoses, des meurtrissures de lapis-lazuli. Quand il était petit, Julien a longtemps pris des fortifiants. Il se blessait souvent, c'était un garçon fragile.
Julien s'est longtemps construit des légendes d'hommes forts. Pas fort comme qui renverse une montagne ou tabasse un dragon. Mais fort comme qui résiste longtemps, ne serait-ce que tout une nuit contre un ange, par exemple, de ces forces qui dépassent les instants et marquent les esprits parce qu'ils sont l'addition de gestes lents presque immobiles. Mais il continuait de tomber en bicyclette et sur les rebords de trottoir. Alors Julien vivait caché, histoire de tomber tout seul. Julien n'avait pas beaucoup d'amis. Pas beaucoup d'amies non plus. Il n'aime pas les histoires qui commencent, parce qu'elles finissent. Ça fait de lui un garçon plutôt seul. Julien est un garçon fragile, alors il se casse souvent.
La pharmacienne sous sa croix verte serait au pied d'un arc-en-ciel, qu'il ne la remarquerait pas, déjà qu'il ne la remarquait pas au milieu des solutés de souffre, des vitamines goût orange et des pastilles à la lavande et au miel. A trop vouloir s'inscrire longtemps Julien a la conscience de ce qui est éphémère, de ce qui passe rapidement. La pharmacienne serait au pied d'un arc-en-ciel avec un chaudron qu'il ne comprendrait rien au trésor. Il a des traces de saphir qui déteignent dans les cheveux, elle a de l'éosine sur les mains. Elle lui ferait bien de la pourpre violette de ses taches. Mais il ne la remarque pas, même en revenant souvent. Et elle, elle ne se lance pas. Elle a un peu peur, elle, c'est pas vraiment une fille élancée.
Ses toiles sont toujours bleues. Ça les rend éternelles. Parce que les bleus étaient là bien avant sa palette et qu'il ne les peint pas vraiment : les bleus s'accrochent. Quand il achève une toile, Julien sait très bien qu'il ne l'avait pas commencée, et qu'il n'a pas encore fini. Pour couronner le tout, pour changer, il va se couper sur le chevalet. Il enfile son manteau et va à la pharmacie. La pharmacienne a le sourire, le rouge éosine plein les doigts. Quand elle lui prend la main sur ses plaques céruléennes, elle fait naître de l'améthyste et du lilas. Julien pense alors que le zinzolin s'accroche, qu'il pourrait très bien ne pas l'avoir commencé, qu'il n'y aurait aucune raison que ça finisse.
« C'est joli, dit-elle.
- Assurément », dit-il.
Il était bien. Il était plutôt mal ailleurs, elle voulait savoir s'il était maladroit. Julien se perdait dans des visions de fracas. Et des nuances de violet, comme autant de degrés entre des milliers d'aurore. Quitte à se faire briser, il ne se cassait pas. Ça le changeait de ses inclinations fragiles.
OST - Break my Body - Hanne Hukkelberg
Publié par maximgar à 18:28:47 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (25) | Permaliens
Raoul a mis sa chemise à fleurs.
C'est vrai qu'il faisait beau à cinq heures.
Publié par maximgar à 00:54:45 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (9) | Permaliens
Vroum des piétons :