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« Alors l'ami, vu des couples, quel est le rapport entre MC Solaar et Kylie Minogue ? » Quand le Sphinx a posé sa question à la con, j'ai souri, tout fier de moi. Bien sûr que je savais...
J'avais un ami qui s'appelait... Après tout mieux vaut s'en tenir là, pour sa réputation et tout ce qui va avec. Et comme il s'appelait très bien au téléphone, ou quand il passait dans la rue, c'était nettement suffisant. Mon ami qui appelait était très sympa, bien gentil, drôle et bon camarade, mais il ne finissait jamais ce qu'il commençait. Ce qui tombe bien puisqu'il s'appelait... Il a toujours été plus dans les pointillés que dans les points de suspension, poursuivi par des ciseaux magiques qui le découperaient tôt ou tard, avant qu'il n'ait fini... quelque chose. D'ailleurs, je ne vous le cache pas, il ne finira pas cette histoire.
Jusqu'à son complexe d'Œdipe par exemple : il ne le fit qu'à moitié. Ses parents l'ont très bien vécu. Moi un peu moins.
Il traînait dans mon appartement, boulevard Cafarelli, se moquant de mes disques et de mes goûts de vieux, sous le seul prétexte que je n'avais que des nouveautés de 2007, alors que lui dans son i-pod à moitié vide il avait tous les derniers tubes des trois derniers mois, au moins la moitié de chaque. Il me demanda à peu près si j'avançais dans ma séance de rattrapage de tous les disques de l'année écoulée, et je répondais en arrangeant le col de ma chemise, que j'en étais déjà à la lettre K. J'étais en fait bien plus loin à la lettre M, mais comme le Minogue de Kylie Minogue ne lui aurait rien dit, je me contentais d un K comme Kylie. Ce qui était largement suffisant, puisqu'il me dit en rejoignant le palier :
- Ah oui Ky, d'ailleurs n'oublie pas tes.
Je n'oubliais pas mes clefs. Nous avions rendez-vous dans un lieu mal famé « le Thèbes », une boîte de strip-tease aux strip-teaseuses torrides, aux coulisses échauffées par le stupre jeté des regards avides de vieux pervers aux gros Havane en fumées, avec dans les arrière-salles des tables illégales de poker où il n'était pas rare qu'un ou deux gars repartent nus comme des vers ou les pieds devant. C'était juste à côté de chez moi, le meilleur endroit où siffler une blonde et finir dans une bière. Mais pour nous, il était surtout question de jouer aux petits chevaux.
J'aurais évidemment préféré jouer au poker, mais avec mon ami qui s'appellait on aurait pas fait un pli... du moins pas jusqu'au bout. Nous étions là à rigoler et lancer les dés avec deux autres clients quand une ombre menaçante entra dans la pièce et mangea d'un coup la lumière faible des appliques murales, avec toute cette fragrance de bouc séché, ce fumet de chien mouillé, ce bouquet de mouton faisandé, ce délice caca cabri et cet arôme de lapin fauve. Ça ne pouvait être qu'un homme, que dis-je, cette infâme créature : le Sphinx.
Avant qu'il ne survive à quelques attentats meurtriers qui ne le tuèrent jamais lui, mais qui le marquèrent dans sa chair, le Sphinx était surnommé le Carambar. Cet ancien berger devenu mafieux en contrôlant petit à petit toutes les crèmeries de France et du Larzac, avait toujours été un amateur de devinettes. Mais devenu aigri après la perte de plusieurs de ses membres - et je n'évoque pas là ses gardes du corps éparpillés par lambeaux aux quatre coins des rues - s'étant fait remplacer toutes ses pertes par des gigots de ses propres bêtes, il ne s'en tenait plus à de simples devinettes, il savait trouver pour chacun la question qui le piègerait, et ceux qui ne répondaient pas... mourraient. Même moi, je préférais ne pas me frotter à lui.
Nous nous levâmes tous, prêts à partir. Mais les hommes qui accompagnaient le Sphinx nous firent signe à mon ami qui s'appelait et à moi, que nous pouvions rester assis. Le Sphinx vint s'asseoir devant nous. Il puait à terrasser une armée de végétariens par suffocation et nos autres compagnons de jeu ne se firent pas prier pour se barrer comme les vieux gros lâches qu'ils étaient, alors que je venais de faire un double-six.
Le Sphinx ouvrit la bouche. Une mouche s'écrasa sur la table, pas par étouffement, juste d'extase.
- Je vous ai fait rester tous les deux, commença-t-il, parce que l'un de vous deux ne finit jamais les phrases qu'il commence. On pourra espérer que l'autre ne restera pas bouche bée.
- Pas de pro, s'empressa de confirmer mon ami, mon cop', c'est une vrai pipe.
Je souris bêtement. Le Sphinx se tourna vers moi et ce fut comme si un méchoui cru me pleuvait dessus.
- Ton ami nous a emprunté de l'argent, tu le savais ?
- Non, je ne savais pas, répondis-je en apnée, mais vous savez quand il emprunte, il ne rend pas. Mieux valait lui donner, vous auriez été sûr de conserver une moitié.
- Tu es un malin toi.
Je pensais du coup que je n'aurais jamais du faire le malin. Parce qu'à jouer le malin, si le Sphinx devait un jour me poser une question, ce ne serait jamais une question de malin. Ce serait une question de très malin, voire de trop malin.
- Je vais lui donner dorénavant, reprit le Sphinx tandis qu'une mouche envoyait un texto à toutes ses amis du coin. Je vais lui donner une seconde chance, une devinette, répondez-y, et vous vous en sortirez vivants.
Chouette marché... tout reposait sur mes épaules du coup.
Le vieux Parrain des agnelles m'avait déjà bien repéré, analysé, soupesé. Il avait son énigme toute prête : « Alors l'ami, vu des couples, quel est le rapport entre MC Solaar et Kylie Minogue ? » Quand le Sphinx a posé sa question à la con, j'ai souri, tout fier de moi. Bien sûr que je savais...
- Bonnie & Clyde, fis-je tout content à l'idée que je pourrais me vanter d'écouter un titre de Kylie Minogue.
Je vis tout de suite la rage gagner les yeux du Sphinx. Il lâcha un « Oh oh, » très remonté mais tout en cherchant paradoxalement un calme intérieur, comme s'il mettait carrément de l'oh oh dans l'ovin. Il était venu pour tuer, et nous l'avions contré, le loup se refaisait agneau avec violence. C'est alors que mon ami s'écria :
- Kylie Minogue et Mc Solaar n'ont jamais été des gangsters. T'es fou, tu veux qu'on crève ?
C'était la première fois que je l'entendais faire un phrase complète. Et le Sphinx avait retrouvé le sourire.
- On dirait que votre réponse de groupe est à moitié fausse.
Je jetai un coup d'œil à mon ami, son œil larmoyant disait quelque chose comme « on dirait que nous sommes à moitié mort », et effectivement je rentrai seul ce soir-là. Il avait si bien commencé la soirée.
OST - Sensitized - Kylie Minogue
Avis aux amateurs : on ne siffle pas que les blondes au Thèbes ! Vous pouvez sifflez toutes les filles, promis.
Publié par maximgar à 18:23:14 dans 108, rue du Bac | Commentaires (0) | Permaliens
Le vieil homme est amer. Ses doigts sont rêches. Ses paumes sont calleuses.
Je suis petit-fils de pêcheur, et quelques autres choses de pêcheurs, à différents degrés de l'histoire, entre les noyades, les coups de filets sans retour ni miracle de ces patrons des gommiers avalés par les fonds. Et moi... moi je ne comprend rien à la mer. Même qu'elle me fait peur des fois.
Les espadons suivent les traces des tombants. Santiago suit celle d'Hemingway. Une tête, chaussée d'un rostre, l'arête qui suit même pas signée de ses saletés de requins. A chaque jour suffit sa peine. A quoi peuvent bien en servir quatre-vingt-quatre ? A quoi servent les trois jours à ne pas se découvrir, à se tenir à son fil ? A chaque mois suffit son dicton.
Les pêcheurs d'avril pêchent des poissons d'avril. Ils n'ont pas le cœur à rire, pas plus que ça. Je dirais même qu'à vrai dire, ils en ont parfois plein le dos.
L'arête du nez de Santiago s'écaille sous les salants. Filet de sang aux doigts, filet de voix aux lèvres, nerveux, dérivant, vertical, presque faux, piège de mailles et de brins, il a travaillé sur un fil trois jours durant. Dans le vide, ne pouvant se retenir qu'à lui-même. La pêche c'est être équilibriste. Et Manolin a les yeux d'un enfant.
OST - Sea People - Emiliana Torrini
Publié par maximgar à 22:16:59 dans 108, rue du Bac | Commentaires (0) | Permaliens
Lesina Hoxha avait sonné à ma porte un soir que j'essayais de regarder Le Cirque de Chaplin, jusqu'au bout pour une fois. Et donc, comme d'habitude, c'était foutu. On lui avait donné une de mes cartes de visite, une amie à elle, persuadée que j'étais le meilleur. Rien que d'entendre ça, je lui proposai un café, un thé, ou quelque chose de plus fort. Elle me répondit « quelque chose de plus fort » d'une voix toute basse, et je me retrouvai à lorgner dans mes placards vers mes différents jus de raisin, car je suis collectionneur à mes heures de différents jus de raisin. Après qu'elle ait repéré mon bar à alcools forts, elle se brûla une première fois la gorge à l'Absolut. Moi, je tapais sans retenue dans le nectar muscaté de Carrefour. Sur mon téléviseur, Charlot prenait la pause, fildefériste désapé par une tripotée de chimpanzés, elle le vit et sourit, reconnut le Cirque, m'expliqua qu'elle adorait, surtout la fin qu'elle me raconta en long et en large, en quatre phrases. Je m'envoyai une rasade de muscaté cent pour cent fruit pour oublier, mais en vain, le jus de raisin ne tape pas sur les souvenirs comme une gomme sur les ratures.
Elle était elle-même dans le cirque, funambule antipodiste. On pouvait la voir marcher sur des fils ténus, des torches virevoltant à ses chevilles, des flammes lui léchant le galbe du pied. J'essayais d'imaginer, mais je me resservis un verre. Son ami, Arturo venait vers elle, et ils disparaissaient l'un l'autre en trapèze dans les cieux du chapiteau.
- Qu'est-ce qui vous emmène ? demandais-je.
- Mon arrière-grand-mère. Lesina qu'elle s'appelait, comme moi.
- C'est un joli prénom.
- Oui.
Son arrière-grand-mère avait toujours prétendu être la femme d'un Roi. Alors qu'a priori, elle avait été la femme de tout le monde. Lesina se resservit une Absolut. Elle avait toujours cru son arrière-grand-mère, elle. Même en grandissant. Après tout, maintenant plus qu'avant, il lui paraissait évident qu'on peut avoir été la femme d'un Roi puis finir comme la femme de tout le monde, mais pour elle, c'était avant tout son arrière-grand-mère. Elle avait quitté l'Albanie pendant la première guerre mondiale, un nourrisson sous le bras, un petit Otto braillard, elle avait suivi les routes, elle avait suivi les sentiers, elle avait suivi un cirque puis un autre, dans des conditions dignes d'un cinémascope technicolor des années soixante, avec ce qu'il fallait de froid de neige de boue et de stupre à la va-vite et pas toujours pour de bonnes raisons, pas toujours avec raison, non sans certaines violences des fois, dans un angle de murs, dans un angle de chutes des rideaux, toujours dans des angles. A la cinémascope années soixante, évident comme Rod Steiger contre Julie Christie. D'une pudeur qui n'ignore pas le geste.
- Je vois, ce que vous voulez dire, ponctuais-je.
Lesina ne savait pas vraiment grand chose d'autre sur son arrière-grand-mère. Son fils avait grandi sous les chapiteaux, puis ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Elle était morte depuis quelques années, et en fouillant dans les vieux coffres empoussiérés, Lesina avait mis la main sur des vieux papiers jaunis. Elle me tendit une pochette à bretelles. C'étaient effectivement des vieux papiers jaunis, et j'avais beau être le meilleur, je ne comprenais pas trop ce qui y était écrit, une sorte de turc cyrillique à tout casser, pensais-je en premier lieu.
- Vous voyez celui-ci ? me dit-elle en posant la main sur la feuille ocre, vraisemblablement, il indique que Lesina Hoxha était membre du harem du Palais Royal de Tirana.
- Et donc ? hasardai-je, vous voudriez que je vérifie si vous êtes une princesse ?
- Je suis une funambule.
- C'est presque pareil.
Mais ce n'était pas presque pareil pour elle, et elle me l'expliqua comme si elle avait trop bu. Le clown peut porter les paillettes, il peut porter les habits du vagabond. L'Auguste attire sur lui les avanies, les moqueries, il a la soumission méritoire de l'idiot du village, du niais de la noce. Il est battu, il est dupé, il est toujours étonné de l'être, son visage sillonné de simagrées. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Dans les coulisses, règne déjà le monde réel... Lesina n'était plus une enfant, rien n'était beau nulle part que sur la piste.
- J'ai besoin de savoir si je suis une funambule du sang du cirque, ou une funambule de sang royal. En funambule du sang du cirque, je continuerai d'aller sur mes fils sans peur, c'est la misère de mon arrière-grand-mère que je porte quand je suis en l'air, et la misère est un vêtement léger. En funambule de sang royal, je me chargerai de la pesanteur de sa chute... ou de sa honte... je me parerai qu'importe... mais je ne veux plus ne pas savoir, j'en tremble, inutilement.
Elle ne tenait plus sur ses jambes. Je crois que je pouvais comprendre. Elle prit son manteau sur le dossier de la chaise.
- Vous pourrez donc me trouver ça ?
Je n'avais aucune idée du temps que ça me prendrait, je lui répondis :
- Revenez demain.
- Passez demain vous, avant que je n'entre en scène.
Je connais un vieux type, à la Bibliothèque du boulevard Eadem Sed Aliter. On l'appelle Moustache car il en porte une bien fournie, et parce qu'à passer ses journées dans ses livres d'Histoire ou dans les escarbilles de ses cartons d'archives, il a oublié son prénom quelque part au rayonnage du XVIème siècle. Je le trouvai derrière son pupitre à s'extasier devant un scanner pas franchement dernier cri et le stockage par un vieil ordinateur portable type pétrolette de ses trésors de classeurs moites. Je lui expliquai rapidement de quoi il en retournait. Moustache sourit, et c'était un sourire rassurant, un peu comme si tout était réglé. En un sens, Moustache aussi était le meilleur, mais avec un équipement informatique du siècle dernier. Il finit de sauvegarder sa dernière disquette et m'invita à le suivre dans les galeries de documents inutiles au commun des mortels.
- Tu n'as jamais entendu parler d'Otto Witte, me demanda-t-il.
- Vaguement.
- D'une vague qui n'a pas touché le rivage ? sourit-il.
Otto Witte était un clown, et on m'aurait raconté son histoire, je n'y aurais cru qu'avec du pop-corn, un casting d'enfer, et quelques scènes de foules en furie ou des effets spéciaux grandioses. Moustache me montra une photo du bonhomme, avec ces moustaches épaisses et tombantes et son costume d'apparat, il posait devant une vieille bicoque en ruine : « Otto Witte Exkönige von Albanien » lisait-on en légende.
- Il a donc été Roi d'Albanie ? demandais-je comme si j'étais un germanophone très humble.
- Trois jours, confirma Moustache en tirant un vieux classeur d'une étagère chancelante. Il me le remit, et je rentrai chez moi.
Ce que j'aime bien avec du pop-corn aussi, c'est me caler dans mon fauteuil et lire mes Corto Maltese d'une main quand je mange de l'autre. Croiser Jack London, Butch Cassidy (et le Kid entre parenthèses de la narration et du souvenir), Tamara de Lempicka ou Hermann Hesse, entre autres, à tous les ports, à toutes les gares, dans une réminiscence des années folles et des chevaux vapeur. Je crois bien dans mon genre être un aventurier. Mais jamais autant que ceux-là, les Raspoutine ou Tristan Bantam. Cush, mon petit préféré. La vie d'Otto Witte était de celles de ces gens-là, et j'ai quelque mal à la raconter. J'y cherche un début, une fin, des retours en arrière. Des épisodes qu'on rangerait en belles palettes comme les Corto sur mon étagère.
Otto Witte était un clown allemand, un illusionniste, un forain, un Rémi sans famille et un escroc. Général ottoman, voleur d'une copie de la Joconde, bagnard sur la Costa del Sol et forçat abyssin, pied nickelé, guide africain, démiurge pygmée, espion allemand, agent double espagnol, caporal français, prince peul, détourneur de trains, noceur colérique, joueur de cartes émérite, dynamiteur de banques. Je copiais collais les morceaux de dossiers pour en tirer une histoire unie, dans un grand puzzle de paragraphes et de rebondissements. Avec l'avaleur de sabres Max Schlepsig, son satellite rencontré à fond de geôle à Barcelone, ils avaient parcouru tout le vieux monde, et partout on se vantait de les avoir croisés, l'un un trésor dans une brouette, l'autre l'unes des plus belles femmes des tous horizons à son bras.
La journée se passa trop rapidement dans la demi lumière du jeu des volets baissés et des suspendus. J'avais fumé plus que de raison, mangé sur le pouce, rêvassé appuyé à toutes les embrasures des portes de l'appartement, le vieux classeur à la main, histoire de rendre quelque chose de propre, quelque chose qui se tienne, quelque chose où je n'aurais pas trop rêvé. Je connaissais presque tout de l'histoire de l'Albanie, de la Conquête Ottomane à Zog premier. J'avais des spahis qui chevauchaient aux frises des murs du salon. Bachi-bouzouk voulait enfin dire quelque chose.
Lesina Hoxha m'attendait assise sur les marchepieds de sa roulotte, cintrée dans son juste au corps, recouverte d'une vieille veste d'aviateur. Elle tirait sur une blonde et psalmodiait quelque chose, concentrée ou ailleurs. J'expirai un peu de buée dans ses volutes. Je lui tendis mon dossier. Elle n'osait pas l'ouvrir.
- Je ne vais pas tarder à passer, à m'échauffer avant.
- Oui, je sais, confirmai-je.
Je m'allumais une clope à mon tour. Puis je pointais le doigt vers le dossier :
- C'est un peu long à lire, mais le sang royal que vous avez dans les veines, c'est le plus clownesque des sangs de Rois.
Son visage s'irradia, alors que je n'avais pas vraiment fini mon petit laïus. Elle se releva.
- C'était un chapardage de trône, un tour de passe-passe, une illusion...
- Je ne vais pas tarder à passer, répéta-t-elle, j'ai quelque chose pour vous.
Et elle me tendit un billet...
Moi, le cirque m'a toujours rendu fou, une fois assis sur le strapontin, je rêve, je m'éblouis. Un peu comme quand Max Schlepsig quand il eut l'idée royale du siècle naissant, et qu'il apporta à son ami Otto un journal vieux d'une semaine :
- Regarde Otto, comme tu ressembles au Prince Halim Eddine.
Otto y jeta un œil. Le Prince lui ressemblait vraiment à un daguerréotype près, une barbe et une teinte brune.
- Disons que oui. Et qui est le Prince Halim Eddine ?
Otto ne savait pas lire. Il parlait une quinzaine de langues, avait su discutailler avec des cannibales affamés, voler des trains et les conduire à bon port, mais les lettres étaient pour lui un mystère, une sorte de dialecte bantou tant qu'il n'aurait pas mis les pieds en Océanie. Il aurait lu sinon, que le Prince Halim Eddine s'était vu remettre le trône d'Albanie, et qu'il ne se précipitait pas pour se faire couronner. Sinon, Otto aurait tout de suite compris le plan de son ami. Une teinture, un costume d'apparat et un télégramme plus tard, et Otto se faisait sacrer Roi, élevait des centaines de femmes du peuple au rang des maîtresses du harem royal, régnait trois jours, embobinait la garde venue le mettre aux fers, et s'emparait du trésor royal, traversait les terres slaves, les Alpes slovènes, la Dalmatie et dépensait le tout sous le soleil italien, avant de redevenir clown, et Max avaleur de sabres.
Lesina disparut dans les bras d'Arthur au ciel du chapiteau. J'applaudissais à tout rompre. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Rien n'est beau nulle part que sur la piste, et dans les rêves qui restent, les rêves qui se vivent, aux parades impromptues, aux équipées folles, aux aubes bigarrées.
OST - Parade - Susumu Hirazawa
Publié par maximgar à 23:53:10 dans 108, rue du Bac | Commentaires (0) | Permaliens
Quand une division de biographes de supermarché se sera penchée sur mon cas, il deviendra évident pour chacun que mon amour des couleurs ne m'est venu que par vengeance : comme je n'y connaissais rien en arbres et en oiseaux, j'aurais appris les couleurs et leurs déclinaisons, histoire de ne pas être en reste sur les volatiles et bêtes immobiles à tronc. Il faut de tout pour faire des légendes, et ça ne me dérange pas de sacrifier ainsi les volets publics de mes persiennes battues. Et à vrai dire, ce mardi de la fin des années 70 - je ne sais plus trop lequel pour une fois - alors que je jouais dans le bac à sable de l'avenue Montgaillard aux ombres d'une tour de béton à ma droite et d'un toboggan orangé à ma gauche, il n'y avait ni arbre ni oiseau à l'horizon, rien que de la dalle, du béton affamé, et les bruits qui vont avec : râle de Peugeot 305 pour les plus nantis, un litre trois de frime qui rouille maintenant sur les poussières d'une piste de Sikasso avec douze passagers à l'arrière en coursant ce qu'il reste d'une Talbot Horizon ; esclandres familiales et bébés qui pleurent comme s'ils étaient responsables du tout, au tout l'inverse, gâteau d'anniversaire dont les bougies semblent briller à travers les murs, et courses aux nouveaux jouets qui font des figures à travers la pièce, roulent sur les indices du papier peint, et ont ce timbre sourd des pas de gamins qui résonnent chez le voisin du bas.
Je n'étais dérangé par rien dans mon bac à sable. Ce n'était pas tant que je m'y plaisais, qu'il n'y avait surtout rien autour pour me contrarier. D'ailleurs dès que l'Estafette jaune poussin vint à apparaître au bout de la rue, je levai la tête et oubliai les armées que je faisais combattre sur la planète Carré de Silicium. Elle pétaradait sec et craquait bellement. Dans son créneau en bouffant du trottoir, elle crissa sexy de la chambre air, mais ce talent tenait plus à la non-classe du conducteur qu'aux qualités intrinsèques du véhicule. Je distinguai les lettres sur le flanc : OFFI. Deux jeunes hommes en descendirent avec des blouses bleu clair de scientifiques. Je m'y connaissais un peu en blouses de scientifiques - plus qu'en arbres et en oiseaux, il faut bien le dire. Je rêvais de devenir cybernéticien, moi, et pas juste (que) flic ou pompier, parce que j'avais vu ça dans une émission d'après vingt-trois heures, et que c'était l'avenir surtout si je voulais ranger mes équipements de super-héros dans le box ou à la cave. Eux ils avaient des blouses d'assistants : pas assez classes pour être celles des chefs et poser un joli stylo dans la poche avant au-dessus du nom brodé par des couturières des Carpates - les meilleures d'après les Contes de Perrault ou d'un autre - au fil d'or, trop propres pour être celles de vrais chercheurs. J'étais assez buté dans mon jeune âge, et je tenais beaucoup à mes premières impressions : ces deux-là c'étaient rien que des feignasses.
Ils marchèrent jusqu'à moi nonchalamment jusqu'à venir me faire de l'ombre dans mon bac.
- Non mais ça va ?
- Oui, p'tit, mais pousse-toi, me dit celui qui avait l'air plus crétin que l'autre qui lui avait l'air plus idiot que lui.
Je me poussais, mais j'aurais leurs matricules et je me vengerais bien plus tard, pensais-je sur le coup de la colère. Ils foulaient au pied allègrement ma planète Carré de Silicium. J'aurais pu mordre au tendon celui qui avait l'air plus idiot que l'autre qui lui avait l'air plus crétin que lui, mais je risquais de me faire attraper par son complice, voire pire : de choper des caries, ou d'y laisser une dent de lait !
- Vous faîtes quoi, messieurs ? demandais-je poliment.
Parce que bon, je voyais bien ce qu'ils faisaient : ils pointaient une seringue vers le ciel et aspiraient ; mais ça ne m'avançait à rien, et puis aussi, j'étais un petit gars poli.
- Tu vois cette seringue ? me répondit tout aussi poliment celui qui me parut soudain moins idiot que l'autre qui restait malgré tout plus crétin. Et tu vois le fil qui va jusqu'à ma sacoche ?
Je fis « oui » de la tête.
- Et bien mon ami là, il aspire les couleurs du ciel, elles vont jusqu'à ma sacoche où je les conserve. Ainsi nous conservons toutes les couleurs du ciel du monde. Nous travaillons pour l'OFFI : l'Office Français des Flux des Icônes. Nous sommes à la section ciel.
Je fis « oui » de la tête, mais dans mon for intérieur, ça sonnait plutôt comme « vas-y toi, tu crois que j'ai quatre ans ? » alors que j'en avais trois et demi. Il allait me sortir quoi ? « Je travaille pour la Palette OFFI Ciel » ?
- Nous travaillons pour la palette OFFI Ciel, conclut-il.
C'en était trop, je les laissai là et je rentrai à la maison en faisant semblant de chanter Le Freak, C'est Chic, en déhanchant de la hanche avec des petits coups de rein très sex, parce que c'était ça la mode à l'époque. Mais à peine rentré je récupérai ma Renault 16 à pédales et armé des fulgurs-o-poing de mon Goldorak d'un mètre trente j'allai leur tendre une embuscade plus bas dans la rue. Je les démontai à la batte de base-ball en pvc mou, au marteau en bois, et à la clé Allen de la boîte à outils de Papa et depuis on prétend que le quartier est mal famé, car ils ne se vantèrent pas de s'être fait attaquer par un seul petit gars de trois ans et demi et son Goldorak...
Le pire dans tout ça, c'est qu'il ne m'avait pas menti. J'ai toujours son matériel, et je continue depuis près de trente ans à tenir un herbier du ciel à chacun de mes déplacements. Ce qui donne par exemples,
Ciel d'étain - pris à La-Lande-Saint-Siméon (octobre 1996)
Ciel de Payne - pris à Paramaribo (février 1984)
Ciel de Marine - pris à Case-Pilote (juillet 1985)
Ciel de Roy - pris à Arbus (janvier 1985)
Ciel de Barbeau - pris à Sienne (août 1997)
Ciel de Parme - pris à Tartas (octobre 2007)
Ciel de Blanc de Plomb - pris à Strasbourg (décembre 1996)
Ciel de Dragée - pris à Ankara (septembre 2007)
Ciel cérulé - pris à Redon (juin 2003)
OST - Blue Skies - JayMay
Publié par maximgar à 19:43:40 dans 108, rue du Bac | Commentaires (31) | Permaliens
Entendu hier soir, bien malgré moi, (puisque je parlais moi aussi), juste avant un post à venir (ou encore plus tard) durant une réunion des paranos anonymes, alors que je devais me rendre à celle des Japonais débonnaires.
- J'ai la pression qu'on me surveille.
- Oui non, c'est pas exactement le terme.
- Si, si je te dis que j'ai la pression qu'on me surveille.
- Oui non, on dit « j'ai l'impression ».
- Ah... j'ai un pression qu'on me surveille.
- Oui non, disons que ce n'est ni Robert, ni Larousse.
- Ah... tu vois, Robert et la rousse, ça me rappelle pas le bled...
- Euh, ben moi oui non franchement pas.
- La terre y est si belle, je la bêcherai elle. Ici je casse du caillou.
- Je te le fais pas dire. Je m'en rends bien compte.
- Ah toi, aussi tu as la pression qu'on veut te briser ?
- La pression non, mais l'impression oui.
- Parce que d'ici, tu arrives à voir si c'est un homme ou une femme ?
- ...
OST - Benjilude - Basement Jaxx
Publié par maximgar à 18:09:40 dans 108, rue du Bac | Commentaires (4) | Permaliens
Vroum des piétons :