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Maudite Bique | 05 janvier 2008

 

Call me Ishmael.

Voilà ce qu'on lit pour commencer, peut-être la première phrase la plus connue de la littérature anglo-saxonne.

Call me Ishmael. Some years ago -- never mind how long precisely -- having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world. It is a way I have of driving off the spleen, and regulating the circulation. Ce qui, avec mon accent et les cahots du véhicule avait une résonance impériale, une profondeur tacite. On entrait dans le récit par la plus petite des invitations, une fenêtre ouverte sur du même pas sûr. Call me Ishmael.

Je me rappelai des débats sur la traduction de ces premières lignes comme d'un florilège de détails inutiles. Je me rappelai aussi cet auteur russe, frappé d'un Goncourt, qui évoquant son Testament français à la radio, plaidant pour la charge de travail des traducteurs, lui-même ayant défendu ses premiers manuscrits en prétendant qu'ils étaient traduits, histoire qu'ils passent mieux, ou qu'on se dise plus facilement « quel travail d'orfèvre ! », comme si les directeurs de collection appréciaient plus que tout à leur juste valeur, le travail des écrivains traducteurs, les faussaires des couloirs de Babel dont le nom n'est jamais en haut de l'affiche. Je m'étais dit que de toute façon, même pour s'étaler dans sa langue maternelle, il fallait bien traduire, que tout commençait comme ça, qu'on pouvait sans cesse se reprendre, se reprendre soi-même, jusqu'à déformer l'idiomatique en un murmure personnel. Mais là je m'égare... Le soleil se levait par quelque part, comme il le fait assez souvent, cependant dans ce sentier forestier et à la succession des virages, ayant littéralement perdu le Nord, je ne savais d'où venaient la fine chaleur et les ténus brins de lumière dans lesquels dansaient les sables escarbilles d'une auto désordonnée.

Appelez-moi Ishmaël. Il y a quelques jours, je ne sais plus combien précisément, ayant dans la poche ce qu'il restait d'un sudoku à gratter et pas de raisons particulières pour rester à errer sur place, l'idée me vint de monter dans un bus régional, direction l'Auvergne. Loin de mes pénates et très près de mes virées dans la bouquinerie du 108 rue du Bac, très loin même d'une crèmerie que j'aime bien et de sa crémière, parce qu'au fond il s'agissait de fromage.

Un souvenir d'appétit amoureux me hantait. Je me souvenais sa bouche et ses tartines de fromage. Existait-il quoi que ce soit de plus beau que sa bouche et des tartines de fromage ? Si ce n'était son dos en violoncelle où je laissais crisser mon archet.

Mon destin n'était pas alors de bafouiller mon accent britannique jamaïcain au-dessus de cette bouche, ni même de voir ses mains courir mes tartines de beurre doux, où de ses doigts laiteux elle dessinait ensuite des fleurs de sel de Guérande... sic... Alors j'avais pris la route. Mes pas m'avaient conduit d'une taverne à l'autre, où j'oubliais le Beaufort et le Cabécou à coups de ballon de rouge, et entre deux sonores hoquets éthyliques j'entendis parler de cette homme, le Capitaine Achab, un fou du Cantal (c'est d'ailleurs parce que j'avais entendu « fou de Cantal », que tombé de mon tabouret j'avais suivi passionnément son histoire), un unijambiste funambule bien décidé à chasser la plus ignoble des créatures que l'Auvergne ait jamais porté: une chèvre capricieuse au lait fort et épicé, dont la vitamine D recèlerait tout la puissance de Volvic et Vulcania réunis.

Oui, vous avez bien suivi : j'étais évidemment lancé dans les aventures de



 

La vieille estafette me largua sur une bordure de clairière. Je marchais quelque temps coupant dans un pain rond de larges tranches, mordant dans un saucisson sec et sifflant une piquette agréable, réservant au fond de ma sacoche une limonade pour faire plus sérieux plus tard. Le Capitaine surgit à l'horizon, tel un vieil arbre, telle une souche, masse sombre découpée dans un univers de montagnes à dos ronds, puis charpente de forme humaine, et enfin puissance de la nature rehaussée d'une casquette de capitaine qui le rendait réellement capitaine, en fait. Mais c'était une nature bancale, qui penchait à droite du fait d'une jambe de bois cirée à l'o'cedar en spray. Légèrement trop courte, elle donnait au personnage toute la fragilité qui lui était nécessaire, pour passer de l'ignoble masse repoussante et bestiale, à l'icône romantique de l'être blasphématoire qui va combattre une chèvre au fin fond de l'Auvergne, ne craignant aucune des pires sentences de Dieu. Il penchait tellement à droite qu'il me balança comme pour rééquilibrer une énorme claque vers la gauche.

- Tu es bien frêle sur tes cuisses, moussaillon, me dit-il !

- Appelez-moi Ishmaël, fis-je comme si c'était ma seule phrase au scénario.

- C'est ça moussaillon. Ramasse tes affaires et monte à bord de la Pé-Mob !

La Pé-Mob était une sympathique 103 de Peugeot tunée en side-car. A l'avant du side, on ne pouvait le manquer tant il était doré et catalyseur de la moindre lumière, brillait un harpon. Le Capitaine était peu causant, et sous les pétarades de sa machine infernale, il aurait peu pu causer. « Quel animal ne pouvait se douter de notre présence ? », pensais-je alors. On nous entendait à des kilomètres, chevauchant sans bitume les vallons verts d'une Auvergne sauvage et démontée, frappée de volcans éteints et de marcassins réveillés par la damnation en démesure du petit moteur Peugeot encrassé et des jeux tout en cliquetis de l'attache bruyante du side. Mais c'était là mélopée, et j'avais l'esprit fuyant. Un regard jeté en arrière et voyant nos empreintes pneumatiques qui dessinaient des pistes comme autant des griffures qu'elle m'avait laissé sur le dos, des traces de doigts qui s'enfoncent dans la chair, quand le reste de ma chair embrassée dans la sienne s'illustrait en geste épars et râles satisfaits insatisfaits, dans ce que l'insatisfaction a d'insatisfaisante et satisfait, ce sourd découragement mêlé d'espoir où l'idée même de toucher à la fin du monde côtoie le prémisse de la jouissance et l'exp...

Le Capitaine me frappa un grand coup sur le casque : la chèvre était devant nous !

Avais-je déjà vu animal plus impressionnant ?

Il me semble bien que non. Les cornes fières et arquées, le regard digne d'un gros plan de Sergio Leone, la mastication assurée, et la barbe si féminine, la blancheur du poil, et le soleil flottant derrière elle. Elle avait la force du Chabichou, la vigueur du pélardon, la robustesse du rocamadour, mais aussi la finesse distinguée d'un crottin de Chavignol. Je pressais sur la détente, le harpon s'envola plus encore poussé par l'accélération subite du Capitaine. Mais la chèvre penchait à droite (en effet le monde de la littérature étant fort concis, autant que peut l'être une bibliothèque, il s'agissait de Blanquette la chèvre de Monsieur Seguin, ce qui rappellera à chacun de belles images d'Epinal). Le harpon alla se ficher dans un vieux chêne malade bien plus résistant que la Pé-Mob, la corde du dard doré bien peu élastique envoya la machine se désintégrer en plein vol. D'un œil se fermant, je vis une dernière fois le Capitaine s'agripper à la corne de la chèvre.

- Amalthée, criait-il, donne moi ton abondance. Donne.

Ma tête frappa le sol, et sur la mer que peuplent les baleines, entre autres Achab je faisais du pédalo avec deux chèvres. Etait-ce là le paradis, une mer démontée où les chèvres font du pédalo ?

- Je suis Babi, dit la première.

- Je suis Baba, dit la seconde.

- Si Baba tombe à l'eau, dit Babi.

- Que devient-on ? demanda Baba.

Je répondis :

- Appelez-moi Ishmaël.

- Mais non, fit Babi.

- Qu'il est nul, déclara Baba.

- Sûrement que Babi bêle.

- Et que Baba coule.

Une lame me caressa le visage, mais c'était là le rêve, et dans la réalité la langue râpée de Blanquette me passait sur les joues. Elle m'offrit son pis, et, je fus pour Blanquette tel un veau, tel son enfant je la tétais goulûment, retrouvant là un goût sauvage longtemps oublié des hommes. Tel le nourrisson qui goûte à la vie en dévorant sa mère, je compris le destin qui unissait l'homme et la chèvre, deux maillons éparses de l'univers. Je compris le désespoir d'Achab, amoureux d'Esmeralda la bohémienne de Notre Dame de Paris, puisque ce livre était rangé à côté de Moby Dick dans un douteux ordre alphabétique qui avait fait voisin Herman Melville et Hugo Victor, à maudire l'analphabète penaud qui tenait la bouquinerie. Elle dansait sur les ponts de l'île de la Cité, et de la poupe à la proue, Achab l'aimait. Djila par contre la chèvre d'Esmeralda le voyait d'un mauvais œil, et elle surprit une nuit le Capitaine dans une ruelle, se ruant sur sa jambe, tel un défenseur italien sous créatine pour en faire du petit bois. Achab en avait toujours voulu aux chèvres du petit bois qu'était devenue sa jambe. Et si Zeus avait brisé la corne de sa nourrisse, Achab s'était échoué au calme de sa vengeance.

Je me traînai jusqu'à l'épave de la Pé-Mob. Plus mort qu'un mort, mais plus vivant que les vivants. Dorénavant j'irai chez le crémier.

 

 

Note de l'auteur : on estime aujourd'hui le nombre de chèvres domestiques à 768 millions dont 153 millions de chèvres chinoises, ce qui fait en euro un milliard. La chèvre est effectivement convertible en euro pour trouver son prix en humain. 6,5557 hommes valent une chèvre. Il serait bon parfois d'y réfléchir. Et de se rendre chèvre pour les violoncelles.

 

OST - Northern Whale - The Good the Bad and the Queen

 

Publié par maximgar à 00:19:03 dans 108, rue du Bac | Commentaires (14) |

Ce matin, je suis allé voir la mer | 04 janvier 2008

 

Ce matin, je suis allé voir la mer, ce qu'elle faisait de beau, si jamais elle se serait maquillée en coup de vent. Il y avait cet air de Patti Page à la radio. Comme par hasard, ai-je alors pensé.

OST - Old Cape Cod - Patti Page
 

Publié par maximgar à 01:26:04 dans 5 ou 2, Ruelle de la Lettre des îles Balabar | Commentaires (4) |

Complètement à l'Est | 19 décembre 2007


 


Il existe deux types d'hommes. Ceux qui sont attirés par l'Est, et ceux qui sont attirés par l'Ouest. Il en existe aussi qui se débattent sur un axe Nord-Sud, mais comptent-ils vraiment dans ce que je voudrais dire ici ? Après tout, la planète elle-même se soucie peu de cet axe là, et tourne le long de sa ronde, sur son cordeau, le seul qu'elle se soit vraiment choisi, en prenant son élan originel, là, à sa ceinture et les anses de pays et de mers qu'il traverse. Tandis que les autres quartiers qui se confondent plus ou moins mal aux fuseaux des horaires, c'est de la roupie de sansonnet, qui, quand on y regarde bien, s'oublieront comme le méridien de Paris en son temps, quand tous les global positioning sytems du monde auront fini de faire cui-cui comme des oiseaux mécaniques.

Ce qui différencie les hommes qui rêvent de l'Est de ceux qui rêvent de l'Ouest, n'a pas vraiment d'importance, car au bout du compte et de la ronde, on les retrouve tous à peu près au même endroit, six pieds sous terre, première porte à gauche. Les uns me semble-t-il cherchent à allonger le jour, les autres à savoir ce qu'il fait pendant la nuit. Je crois, moi, bien être de ces derniers. Si je dois bouger, ce sera vers où le soleil se lève, histoire d'avoir l'impression de faire quelque chose de mes nuits, et de ne pas courir sans fin vers une essence qui m'échappera à la fin des jours, ou du jour plus singulier.

 Dans la bouquinerie, 108, rue du Bac, j'ai remis la main sur La Maison Dorée de Samarkand, la fresque condamnée au possible de l'échec où Corto Maltese va de Rhodes au-delà du Kafirnagamjour, vers l'Est donc, au Kifiristan, comme avant lui Alexandre, dont le Grand Or dort quelque part, au bout, par là sans aucune notion de l'azimut précis ou du vol d'oiseau, où à force de stupéfiants, le héros aux nuances aussi criantes que l'encre de Chine sur la feuille blanche déraille définitivement vers un rêve qui finira Mû. Toujours en reprenant avec lui le chemin, en évitant mon double, en retrouvant un ami, en me confondant avec moi-même, et sans savoir où sont les murs de la Maison Dorée, je repense à L'homme qui voulut être roi, plus au film d'Huston qu'au roman de Kipling, que je n'ai jamais su finir, et qui m'attend quelque part dans cette bouquinerie ou chez moi, sur une étagère. J'aime en parler. Parce qu'Huston aussi est allé chercher à l'Est, ce qu'il avait poursuivi toute sa vie. Une dernière bobine tournée sabre au clair, focus sur Sean Connery qui tombe tout le long du pont vers les fondements d'une loge maçonne antique, tout au fond du ravin, même si l'image n'apparaît claire qu'à la fin, comme un saumon rappelé vers l'ours qui l'a mis au monde. A peu près.

Ce qu'on découvre à l'Est n'est pas très important. Ce qu'on découvre n'est jamais très important même si la boussole s'excite. C'est l'idée seule d'aller vers l'Est qui me réjouit. Peut-être juste parce que j'en vois moins d'images à la télé, et que je me suis construit de toutes pièces la route jusqu'à Samarkand, les escales, le ciel, le temps, les photos à prendre, la voiture, puis la montgolfière, la doudoune, et la bouteille thermos. Parce que j'ai envie de m'arrêter en chemin, de ne pas respecter mes horaires, et parce que je ne suis pas pressé de rencontrer mon Timur Chevket sur un pont, après m'être fait mordre par une Roxanne, comme Alexandre fut mordu. Je suis partant par exemple pour me perdre avant jusque face aux îles éoliennes, mettre un pied dans la Tyrrhénienne. Je suis partant pour prendre mon temps.

En m'endormant page soixante-quatre de l'édition que j'avais sous les yeux, parmi les marionnettes et sous le punch d'un catcheur, promeneur rêvassant, arpenteur de rues griffées aux collines tassées du velours stambouliote, et dans l'ombre d'une brique humide, je ne me rappelle même pas Head-On, et ce qui transpire du visage de Birol Ünel dans son taxi, qui court indéniablement vers l'Est. Pas exactement comme les Camondo arrivant d'Espagne. Mais plus comme Marco Polo à l'aller. J'irai fumer une clope face au Grand Hôtel de Londres, me prendre trois secondes pour Hemingway, puisqu'il n'y a pas de mal à se faire appeler Ernest, mais je coucherai ailleurs. En me réveillant page cent cinq, la gueule de bois à Raspoutine me masquant la figure, je rêverai encore de mettre la main sur le soleil qui se lève, et son trésor inintelligible. Je voudrais de l'insolite par là, même si rien ne s'attrape. Puisque de l'autre côté, j'ai l'impression que tout nous échappe.

- Où va-t-il ?
- Hmmmh... A la rencontre de ses remords... peut-être...

Baladé le long des cases noires et blanches, où il ne me reste plus qu'à colorier et imaginer de temps à autre les paysages, je me dis que c'est bien, un meilleur ami pour le chemin. Le mien aura le regard clair de ceux qui semblent voir loin qui file bien avec mon sourire idiot. Il aura le souvenir qui imagine, autant que le mien, et d'une panne de voiture suivie de vingt kilomètres à pied ça use les souliers, nous ferons des cavalcades sans vergogne, et des aventures où filaient les balles, coulaient les vins, et tournaient des derviches qu'on avait dans la tête et qui s'étaient réveillés le pas assez léger pour ne pas nous tuer d'une migraine. Et arrivé à la dernière page, plus très sûr de rien, l'un des deux demandera :

- Et finalement ce trésor, on l'a vu ou pas ?
- Nous avons voulu le voir, même s'il n'y était pas.

Sur l'écran de ma télé, Michael Caine est revenu depuis bien longtemps du Kifiristan avec la tête de son ami. Même le générique m'a abandonné. J'éteins tout ça, y compris le Duman qui n'en finit pas de brûler le laser de la platine. Demain j'écrirai sur autre chose, avec le bonheur supplice de ne rien attraper, et que rien ne m'échappe dans son embrouillement complet.

 

 

OST -  Rüyanda Görsen Inanma - Duman

 

 


 

 

 

Publié par maximgar à 17:41:15 dans 108, rue du Bac | Commentaires (8) |

Le come-back de la tatouée | 18 décembre 2007

 

Bien sûr d'aucun prétendra que pour bien comprendre ce post, il aura fallu en lire un précédent qui s'appelait Les Tatoués, et qui était, faut le dire, plutôt chouette à lire, (parce qu'à écrire, c'était beaucoup moins bien). Faut-il en tenir compte ? sincèrement, je n'en sais rien.

Je m'ennuyais ferme chez moi, boulevard Eusebio Cafarelli (dit le Chanoine), à lire mon Télérama d'il y a cinq semaines, (p.142/3017 pour les spécialistes) quand je tombais sur cette petite note fort pertinente au sujet des Desperate Housewives.

"Desperate" veut dire désespéré, mais aussi prêt à tout. D'où notre traduction perso : "ménagères prêtes à tout". C'est plus juste.

J'en restai baba. Plus encore que de découvrir quelques lignes plus bas que j'avais loupé ce jeudi là, Poltergay à 8 heures 40 du matin. Quelque part et ailleurs j'en voulais un peu vraiment beaucoup, quoique relativement excessivement au scribouillard des petits paragraphes de Télérama d'avoir trouvé cette bonne idée avant moi et d'en avoir fait trois lignes à côté d'une photo quelconque de l'épisode 22 de la saison 3. Je me disais après tout, que personne n'avait du la voir, et que je pourrais toujours exploiter le filon sur une plateforme de blogs où je sous-traite à Zanzibar, nègre électronique pour panne de la page word blanche. Je délirai tout seul ainsi, ayant laissé le magazine ouvert à une photo de Claudia Cardinale, le regard bien noir d'une réédition en copie neuve pour la Cinémathèque. Moi j'en aurais fait des tonnes sans les guapes de Lucia, (ou avec), sur des filles prêtes à tout, dans leurs banlieues de réseaux sociaux haut débit, qui vont chercher le loup comme un pierre blondinette aux animaux inadéquats, une carte bleue, une bière, et un fusil à bouchon qui fait pouet. Moi j'en aurais fait quelque chose, que lui scribouillard des petits paragraphes Télérama aurait pu venir me piquer allègrement, je lui en aurais pas voulu.

Je décrochai mon téléphone avant qu'on m'appelle pour une mission impossible, et j'appelai une ancienne cliente très contente des services que je lui avais rendus. A vrai dire, je ne lui avais rendu qu'un service, mais celui-ci avait eu des conséquences bien plus larges que tout ce que j'aurais pu imaginer. Sûrement que vous avez du entendre parler d'elle, tant les commérages vont vite, et que son cas, plutôt honteux, en avait délié des langues et des regards avides sur les écrans.

Parce qu'elle avait travaillé tout l'été sur des stands Justin Bridou, un horrible logo signé Justin avait recouvert sa peau, et la pauvre en avait vu sa vie romantique s'appauvrir, chaque homme la dénudant un peu, se trouvant pris d'horreur d'avoir été devancé par un Justin, et pire que tout : un Justin qui ne partirait jamais, même au savon gommant. Si encore elle avait travaillé pour les cavistes Nicolas, elle aurait pu rêver devenir première Dame du pays comme dans ses rêves d'enfance sous une monarchie de poupées chiffons et de contes de Grimm, mais ça c'est une autre histoire qui aura sa place dans un autre torchon que celui-là. J'avais pu arranger cette affaire de manière fort subtile en la forçant de ma propre volonté à rencontrer par le fruit bien mûr du hasard, un type qui s'était tatoué un Britney.

La magie ne tient pas à grand chose, un peu d'encre.

- Oh c'est vous.

- Oui, je me demandais ce que vous deveniez ?

En fait je me demandais si une femme désespérée était vraiment prête à tout. Est-ce qu'elle aurait limé son tatouage, par exemple.

- Vous êtes vraiment le meilleur. Vous tombez trop bien.

Être le meilleur c'était tout moi généralement, tomber trop bien maintenant, ça ne me touchait pas particulièrement.

- Nous nous marions demain.

- Ah...

Bon, passons sur le fait, que je n'étais même pas invité... Je n'avais qu'une seule idée en tête.

- Vous étiez si désespérée que ça ?

Pendant un instant, j'ai cru qu'elle me raccrocherait au nez. Mais il n'en était rien.

- Il me rend prête à tout. Ça n'a rien à voir.

Je notais tout sur un calepin, pour mieux tout bien comprendre après. Elle poursuivait :

- C'est un peu comme dirait Britney, vous savez, With a taste of your lips, I'm on a ride, you're toxic, I'm slipping under, with a taste of poison paradise, I'm addicted to you.

Je lâchai mon carnet, stupéfait : son Justin l'avait intoxiqué. Elle, face à mon silence subit, crut que je ne captais rien à la langue de William Shakespeare récitée par une fan de Corneille, alors qu'en tant que pourfendeur de Racine moi-même, j'understandais trop bien son discours. Elle se proposa de traduire comme ça lui venait :

- Avec un bout de ses lippes, je me fais un trip, il est nucléaire, c'est de la bombe, je fais quelque chose en-dessous, avec un goût de poison du paradis, je suis trop stone, j'en veux encore... à peu près quoi.

- Oui, oui, fis-je, mais si j'avais dit « han, han », ou « arffff », ça aurait voulu dire la même chose.

- Vous savez, continuait-elle, Britney a beaucoup à nous dire.

- Je n'en doute pas.

Qu'avais-je fait ? je m'en souvenais maintenant, comment tiraillé par la faim, le froid caressant mes orteils par la fenêtre de mes pumas en mauvaise santé, j'avais accepté ces deux affaires distinctes dites l'unique, et je les avais bâclées, confirmant un monstre, et en accouchant un second. C'était le vide, la peur du rien, qui m'avait poussé là, à commettre l'innommable. Le désespoir avait fait de moi un homme prêt à tout. Et tandis qu'elle continuait de causer toute seule au téléphone, je reprenais mon Télérama en me maudissant d'avoir loupé la Princesse aux Huîtres le vendredi 16.

 

OST - Toxic - Yael Naim

Publié par maximgar à 17:14:22 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (5) |

Le Robinson du macadam (et le petit passage des vendredis) | 12 décembre 2007

 

Les yeux sous l'ourlet de son bonnet, il reste là à attendre un signe, à la croisée des grands boulevards. Ca ne peut être que de la patience, mais personne n'en sait rien. Puisqu'on n'y prête pas vraiment attention, de peur qu'il ne la rende, je suppose. Ce doit être ça, car seuls les enfants, les grands dépensiers du geste désintéressé, un peu moins obsédés par l'horloge retenue dans les embouteillages, eux, semblent le voir, et lui tirent la langue, et lui font des sourires de dents de lait échappées durant la nuit, et lui secouent des signes de la main. Et ils continuent gratuitement, même s'il ne leur rend jamais rien. Comme n'importe quel roi déchu, il lui manque une case à l'échiquier, au motif vichy des fonds de tiroirs de l'esprit. Et il reste parfois tard, à mimer des roques et des gambits depuis son trône de bouche incendie. Dans sa tête, c'est à dire ailleurs, il se répète :

- Je reste. Je reste. Je reste.

Et il s'y tient. Avant le grand débrayage, quand tout roulait tout seul, il se réveillait les matins, et il passait une main paresseuse dans ses cheveux qu'il ne coiffe plus, qu'il ne coupe plus, qui s'encrassent sous son bonnet maronnasse de ne plus être blanc. C'était volupté, et café dans la tasse à sept heures douze précises, tout au ralenti et travellings le long des pièces, dans le nacré, la brillance, la classe des lignes même confondues dans la noirceur, si ce n'est le reflet parfois paumé d'un interrupteur ou de la diode électro-luminescente d'un appareil hi-fi inutile hors de prix au son 5.1 trop classe et dispersé, le bruit des petits mécanismes de riches, et les volets électriques qui n'attendent pas qu'on leur demande pour savoir ce qu'ils ont à faire. Au mieux, il ne se réveillait pas seul. C'était rare, car elles ne restaient pas une fois l'affaire bouclée. Mais ça n'avait jamais eu beaucoup d'importance avant elle. Parce qu'elle, elle était différente. Parce qu'elle sentait bon. Parce qu'elle inspirait l'amour au réveil, jusqu'à l'effondrement. Et qu'il n'avait cesse de glisser sa main sur elle, d'évanouir son nez dans sa chevelure, un moment seulement, pour lui en montrer plus, ou qu'elle lui en montre plus. Ce matin là, non seulement elle était là, mais il ne voulait pas la laisser. Quant à elle, elle n'aurait pas du être là, pas encore, ne pas dormir ici, mais il s'était passé quelque chose de plus que d'habitude. Allez savoir quoi. Ils firent l'amour encore deux ou trois fois, et le café de sept heures douze précises fut d'un bouillu foutu exceptionnel qui empestait dans toute la cuisine aux ronronnements silencieux.

- Viens, on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais...

Il y avait toute la vie du monde dans son oui, tout un orchestre à cordes, et ses pauvres cours de piano pour accompagner d'un doigt incertain mais joyeux. Alors, ils sortirent, non sans qu'elle lui enfonce son bonnet blanc jusqu'aux yeux, et c'est lorsqu'ils traversèrent la croisée des grands boulevards, et qu'elle tournait devant lui, faisant voler les pans de sa robe, et scintiller la blancheur de ses jambes, qu'un gars qui tournait de la gauche vers la droite, de nulle part vers ailleurs, dans le sens des aiguilles d'une montre sur le point de s'arrêter, la faucha, et disparut dans un crissement de sang, et quelques gouttes de sueurs froides.

Les flics ne surent jamais son nom. Et comme lui il ne disait plus rien, l'épicier d'en face qui en voyait toujours plus qu'il ne pouvait en voir de derrière son comptoir se lâcha, heureux de faire la vedette pour le bien du monde, tandis que les bottes des pompiers claquaient dans le sang. « Il ramène souvent des femmes de petite vertu chez lui, allez savoir qui elle peut bien être ! je ne l'avais jamais vue. » « Des femmes de petite vertu », avait répété le flic, « vous voulez dire des putes ? » L'épicier avait hoché de la tête pour dire oui, avec un regard sévère qui voulait dire, « je ne m'y connais pas en putes moi , j'ai des choses à faire de derrière mon comptoir moi. » L'autre s'était retourné vers son collègue, son calepin à la main qu'il avait pour faire genre et sur lequel il n'avait rien noté, sa tête d'ahuri demandait sans rien dire « faut quand même pas que j'aille demander au gars à bonnet blanc sur quel trottoir, il a trouvé cette pute ? », l'autre de la moustache fit semblant de jouer du tambour dans la paume de sa main avec sa matraque, ce qui voulait dire à peu près « débrouille-toi mon gars, t'as pas voulu me laisser le calepin. », et le plus gradé qui discutait le bout de gras avec son cousin des sapeurs-pompiers lui lançait des petits regards de loin qui faisaient « t'as pas bientôt fini ? » et qui s'il avait su, auraient plutôt signalé quelque chose comme « on ne dit pas pute, mais prestataire de services sexuels ».

Les pompiers en avaient fini. Et les policiers ne retrouvèrent jamais le chauffard, malgré tout ce que l'épicier avait à raconter sur les aventures du type au bonnet blanc.

Quand elle était redescendue s'écraser sur le macadam, son regard avait dit, juste avant la bouillie, « ne me laisse pas, reste, j'ai peur, reste », et alors que son visage n'en était plus un et que son corps vibrait de spasmes électriques d'une nervosité morte ou à venir, elle lui serrait la main, et tout autour dans un concert de klaxons les bouchons s'empilaient. Alors, il était resté, des jours durant, des semaines après, pendant que les huissiers s'occupaient de son mobilier aussi classe que poussiéreux et qu'un serrurier lui changeait les clenches. Il était resté quand il pleuvait, il était resté quand il ventait, il était resté jusqu'à voir des monstres de nuit, des sortes d'ombres sans carcasse, aux pas pleins d'éther, qui puent les égouts ou quelque chose d'apparent, plus proche de la charogne, pour ce qu'on imagine de la charogne et du bruit d'insectes assourdissant qui va avec, à deux pour le prix d'un.

- Je reste, je reste, je reste.
- Viens on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais... Je ne devrais pas. Je ne devrais plus être là, depuis longtemps.
- C'est idiot, ce que je vais dire, mais tu pourrais être là tout le temps.
- C'est idiot, confirme-t-elle le menton contre les genoux.

Quand l'esprit lui revient des fois, il se demande, comment est le café sous les champs de résédas jaunâtres. Est-ce qu'on peut s'y cacher des fois ? à l'abri des yeux des autres ? Puis les questions défaillent, elles se brouillent dans l'errance. Il reste, attaché à la seconde page d'un bouquin d'une page. On lui donne des cigarettes, et miracle, il a toujours un briquet. Le fils de l'épicier va lui donner quelque chose à manger chaque jour. Et plus son visage est bouffé par la sauvagerie, plus le gamin l'aime, comme s'il ne finirait plus jamais de l'aimer dorénavant. Au début, le gamin en aurait pleuré de la déguinguitude (y a-t-il un autre mot que celui-là ?) de ce gentil monsieur qui laissait la monnaie, et partageait ses dragibus, puis il s'y est fait, ou peut-être que l'autre est devenu crasseux au point de ne plus avoir d'odeur qui s'achappe. Parfois le vendredi, parce qu'il a plus de temps, sans qu'on sache pourquoi, le petit garçon reste avec lui, et ils combattent jusqu'à tard, des formes et des souvenirs, qui s'échappent des conduites municipales et des bouches des rues.

- Je reste, je reste, je reste.
- Viens on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais... Je ne devrais pas. Je ne devrais plus être là, depuis longtemps.
- C'est idiot, ce que je vais dire, mais tu pourrais être là tout le temps.
- C'est idiot, confirme-t-elle le menton contre les genoux.
- Non, ce n'est pas idiot, c'est la sensation que tout ne sera plus jamais pareil.
- C'est idiot, répète-t-elle.
- J'ai envie que tu restes avec moi. Je crois que c'est ça la vraie vie.
- Tu dis ça à tout le monde.
- Je ne dis ça à personne.

Il reste. Et le jour où elle est revenue, lui offrir un baiser, déguisée en ange, avec une valse et des planètes, un carillon une note aigue, il s'est arrêté.

Il s'est carrément tout arrêté. Et tout continuait autour, jusque dans les pâles des vieux ventilateurs éparpillés au profil des briques, et les araignées qui malgré tout y tissent, et restent sur des chemins craquelés de rouille. Le croisement des boulevards a repris son cours avec moins d'enfants qui saluent au verre des portières.


OST - Stay (Faraway so close) - Craig Armstrong ft. Bono

Publié par maximgar à 17:22:26 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (20) |

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