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Cirque I : Chapiteau et Parade | 27 mars 2008

 

 


 

 

J'avais six ans, j'étais plus proche des sept, quand chacun vers l'entrée de sa classe, au beau mitan des déboulés de courir dans tous les sens qui avaient suivi la sonnerie de sept heures cinquante, un plus grand m'avait envoyé son épaule dans le visage, m'explosant l'œil et la pommette. Du coup, j'avais fini l'année scolaire plus tôt. Je n'ai jamais bien su s'il l'avait fait exprès, mais je le crois, parce qu'après, bien qu'il me foutait plus la trouille qu'autre chose, il m'a toujours fui, du regard, de la parole, à l'angle des trottoirs. Comme je n'étais pas allé avec ma classe voir le Cirque Jean Richard sur la Place des Palmistes, ils avaient eu pour exercice de m'en écrire une belle lettre, que j'ai gardée longtemps dans mon carnet de santé.

Pour ma part, j'avais vu la représentation en famille et comme un cyclope. Persuadé de louper la moitié des clowneries, une tranche des jongleries, un bout de la ménagerie et quelques harmonies funambules dans les boucles trapézistes.

Dans cette conviction du manqué, je croyais aussi avoir loupé la parade, l'entrée des artistes, comme les arts de la rue jusque par-dessus les toits, jetés des instruments de ces cogne-trottoirs de saltimbanques et des pas soulève-poussière des éléphants qui tiraient tels les hercules d'avant les caravanes et les grilles d'acier trempé du vieux lion, lequel malgré son pelage de peluche rousse trop lavée sans assouplissant n'attendait qu'un défaut de cadenas pour nous en faire voir de toutes les couleurs, comme lui avait enseigné Léon le Caméléon. Je n'étais pas encore un vaillant latiniste - et je ne l'ai finalement jamais été - mais le lien m'a toujours paru évident entre les lions et les caméléons. De même qu'entre les caméléons et les chameaux.

Je suis resté persuadé que les cirques entrent ainsi dans les villes. En paradant. Qu'ils viennent en ligne, en défilé, en parchemin déroulé, la réclame est sur nos routes, elle danse au rythme martial d'une caisse claire, au rythme dansant du tambourin, tout avant que tous se lovent circulaires. Car les cirques sont des ronds, même pour qui n'a jamais été latiniste. Car les cirques sont des rondes, pour qui n'a jamais vu un ventre cristalliser, indépendamment des discours soutenus des biographes, ce qui sera une émotion dans l'arène : le cirque n'est pas un théâtre, c'est un bordel, un instant disloqué à la minute près, dégagé des règles théâtrales - quand elles ne lui étaient pas tout bonnement interdites, il y a un ou deux siècles - pour un sort improvisé - ou une improvisation millimétrée... qu'est-ce qu'on s'en fout que ce soit l'un ou l'autre, auguste et clown blanc.

A bout de tramway, il y a peu encore, deux mois à peine, l'Arlette Gruss avait posé ses bagages, ses roulottes, sa ménagerie, ses chapiteaux. A l'heure des représentations, je payai ma place pour la ménagerie, et je regardai passer les animaux qui vont faire leur petit tour et puis s'en vont, retourner sous les lampes chauffantes, dans la paille qui sent le fauve, avec des enfants aux grilles qui s'inclinent. Paradant sur la mi-distance. J'avais six ans et beau ne pas me l'expliquer, j'étais plus proche des sept.

 

OST  - Welcome to the circus - Susumu Hirazawa

 

Publié par maximgar à 20:27:31 dans 9, galerie de Solibo | Commentaires (0) |

Mes sambas do Grésil | 25 mars 2008

 

A croire, à en voir certains, qu'il n'y a pas d'autres choix que d'aller sous les parapluies. Entre deux trouées de soleil, que bordent ces lézardes que font les éclairs camouflés de jour, le col remonté jusqu'aux oreilles, je joue à cabrioler par-dessus les flaques, pour mieux me crachiner dedans. Une fille bien plus petite que moi me dit, quand j'ai le bas des jeans bien trempé, qu'ils sont marrants ces nuages. Elle a raison. Même si ça manque un peu de jade et de turquoise. Et donc quelque part, ou dans le fond, de Panthère Rose.

Je fais fondre du chocolat dans une baguette bien trop chaude, puis je m'écris au presque partout de l'avant-bras comme ça, au soupçon de finesse dans un monde de brut qui me pleuvine dedans la manche. Comme je m'en soucie peu, je poursuis, je rêve de photographier tout ce que je vois. Je ne photographie pas. Pas tant que ça, on dira, comme pour préserver le rêve.

Je convoite aussi un vieux parapluie, à pommeau. N'importe lequel des pommeaux. Il me ferait canne ce parapluie, quand je regarderais mes reflets dans les vitres sales des métros. Je ne l'ouvrirais pas, ou dans le presque jamais, histoire de protéger les baleines et d'avoir le visage trempé, comme quand j'étais qu'une mauvaise graine, mais le pépin au repos. Je ne l'ouvrirais qu'à deux, quand il n'y a pas vraiment assez de place pour deux, et qu'on rentre les fronts trempés malgré tout, quelque part où il y a des radiateurs, du chocolat, des draps secs ou du thé.


OST - Under an old umbrella - Marissa Nadler


Publié par maximgar à 17:24:14 dans 5 ou 2, Ruelle de la Lettre des îles Balabar | Commentaires (20) |

Le petit bal retrouvé de Ladislas Bonnet | 19 mars 2008

 

Le proverbe dit que qui peut le plus peut le moins, mais ça, je n'y ai jamais cru.

Ladislas Bonnet montait des boîtes à musique, des mécaniques frêles, à la cocasserie négligeable, à géométrie pastel, chapiteau en hexagone et couple de bois sur la piste de danse. Dans les rouages, type fiches perforées des orgues de barbarie remontées à la manivelle minuscule par deux doigts - des doigts d'enfants de préférence - s'épuisait un faux accordéon, ou un vrai - c'est pareil dans le monde du jouet de bois - avec la souvenance de toutes les chansons qui se chantent dans un quartier de folklore noir et blanc au grain informe et mauvais rendus de la pellicule : ...l'accordéon joue en majeur les refrains de ce vaste monde... (Jean Villard pour Piaf) ...elle ne regarde même pas la piste et ses yeux amoureux suivent le jeu nerveux et les doigts secs et longs de l'artiste... (Michel Emer pour Edith) ...quand parfois il lui massacre ses petits boutons de nacre, il en fauche à son veston pour l'accordéon, lui, emprunte ses bretelles, pour secourir la ficelle qui retient ses pantalons en accordéon... (Serge Gainsbourg pour Gréco)...

La rigidité et la solitude des danseurs des boîtes à musique tranchent avec celles des danseurs des boîtes tout court. Celles qui sont de nuit. Ceux-là des boîtes à musique de Ladislas Bonnet sont comme sur un gâteau de mariage, à leur place. Ils n'ont pas à se dégingander ou préparer leurs hanches à du plastique pour leur cinquante ans. Ils n'auront jamais cinquante ans d'ailleurs. Ils savent où ils vont, pas plus loin qu'ils ne sont déjà. Et ils n'en sont pas moins vivants.

Hier, comme quoi j'écris vraiment aujourd'hui - j'en doute des fois, quand tous les jours ne sont pas mardi - après avoir lu une dernière fois la nouvelle l'Etoile et son couronnement sur les mappemondes des Rois Mages, après m'être endormi en rentrant à Cold Mountain, célébrant comme je pouvais les A en initiales, je suis parti monter un kiosque avec Ladislas Bonnet comme on monte une boîte à musique, mais avec force marteau et sciures.

Ce n'est pas tant qu'il voit grand Ladislas. Mais que je suis sûr que qui peut le moins peut le plus, qu'avec un sens du détail à 1/78ème, on n'oublie pas la moindre poutrelle sous le chapiteau des véritables amants, même après guerre, même de bric et de broc, surtout de pas grand chose. Dans la petite foule, curieuse avant tout, fureteuse et investigatrice, charmée après tout, le délice sibyllin d'une cajolerie est passée inaperçue : une indolence de velours, ces deux là de toute évidence ne se quitteront pas, c'était bien Ladislas.


OST - C'était bien - Bourvil

 

Publié par maximgar à 11:31:42 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (7) |

Mon herbier du ciel | 11 mars 2008

 

Quand une division de biographes de supermarché se sera penchée sur mon cas, il deviendra évident pour chacun que mon amour des couleurs ne m'est venu que par vengeance : comme je n'y connaissais rien en arbres et en oiseaux, j'aurais appris les couleurs et leurs déclinaisons, histoire de ne pas être en reste sur les volatiles et bêtes immobiles à tronc. Il faut de tout pour faire des légendes, et ça ne me dérange pas de sacrifier ainsi les volets publics de mes persiennes battues. Et à vrai dire, ce mardi de la fin des années 70 - je ne sais plus trop lequel pour une fois - alors que je jouais dans le bac à sable de l'avenue Montgaillard aux ombres d'une tour de béton à ma droite et d'un toboggan orangé à ma gauche, il n'y avait ni arbre ni oiseau à l'horizon, rien que de la dalle, du béton affamé, et les bruits qui vont avec : râle de Peugeot 305 pour les plus nantis, un litre trois de frime qui rouille maintenant sur les poussières d'une piste de Sikasso avec douze passagers à l'arrière en coursant ce qu'il reste d'une Talbot Horizon ; esclandres familiales et bébés qui pleurent comme s'ils étaient responsables du tout, au tout l'inverse, gâteau d'anniversaire dont les bougies semblent briller à travers les murs, et courses aux nouveaux jouets qui font des figures à travers la pièce, roulent sur les indices du papier peint, et ont ce timbre sourd des pas de gamins qui résonnent chez le voisin du bas.

Je n'étais dérangé par rien dans mon bac à sable. Ce n'était pas tant que je m'y plaisais, qu'il n'y avait surtout rien autour pour me contrarier. D'ailleurs dès que l'Estafette jaune poussin vint à apparaître au bout de la rue, je levai la tête et oubliai les armées que je faisais combattre sur la planète Carré de Silicium. Elle pétaradait sec et craquait bellement. Dans son créneau en bouffant du trottoir, elle crissa sexy de la chambre air, mais ce talent tenait plus à la non-classe du conducteur qu'aux qualités intrinsèques du véhicule. Je distinguai les lettres sur le flanc : OFFI. Deux jeunes hommes en descendirent avec des blouses bleu clair de scientifiques. Je m'y connaissais un peu en blouses de scientifiques - plus qu'en arbres et en oiseaux, il faut bien le dire. Je rêvais de devenir cybernéticien, moi, et pas juste (que) flic ou pompier, parce que j'avais vu ça dans une émission d'après vingt-trois heures, et que c'était l'avenir surtout si je voulais ranger mes équipements de super-héros dans le box ou à la cave. Eux ils avaient des blouses d'assistants : pas assez classes pour être celles des chefs et poser un joli stylo dans la poche avant au-dessus du nom brodé par des couturières des Carpates - les meilleures d'après les Contes de Perrault ou d'un autre - au fil d'or, trop propres pour être celles de vrais chercheurs. J'étais assez buté dans mon jeune âge, et je tenais beaucoup à mes premières impressions : ces deux-là c'étaient rien que des feignasses.

Ils marchèrent jusqu'à moi nonchalamment jusqu'à venir me faire de l'ombre dans mon bac.

- Non mais ça va ?
- Oui, p'tit, mais pousse-toi, me dit celui qui avait l'air plus crétin que l'autre qui lui avait l'air plus idiot que lui.

Je me poussais, mais j'aurais leurs matricules et je me vengerais bien plus tard, pensais-je sur le coup de la colère. Ils foulaient au pied allègrement ma planète Carré de Silicium. J'aurais pu mordre au tendon celui qui avait l'air plus idiot que l'autre qui lui avait l'air plus crétin que lui, mais je risquais de me faire attraper par son complice, voire pire : de choper des caries, ou d'y laisser une dent de lait !

- Vous faîtes quoi, messieurs ? demandais-je poliment.

Parce que bon, je voyais bien ce qu'ils faisaient : ils pointaient une seringue vers le ciel et aspiraient ; mais ça ne m'avançait à rien, et puis aussi, j'étais un petit gars poli.

- Tu vois cette seringue ? me répondit tout aussi poliment celui qui me parut soudain moins idiot que l'autre qui restait malgré tout plus crétin. Et tu vois le fil qui va jusqu'à ma sacoche ?

Je fis « oui » de la tête.

- Et bien mon ami là, il aspire les couleurs du ciel, elles vont jusqu'à ma sacoche où je les conserve. Ainsi nous conservons toutes les couleurs du ciel du monde. Nous travaillons pour l'OFFI : l'Office Français des Flux des Icônes. Nous sommes à la section ciel.

Je fis « oui » de la tête, mais dans mon for intérieur, ça sonnait plutôt comme « vas-y toi, tu crois que j'ai quatre ans ? » alors que j'en avais trois et demi. Il allait me sortir quoi ? « Je travaille pour la Palette OFFI Ciel » ?

- Nous travaillons pour la palette OFFI Ciel, conclut-il.

C'en était trop, je les laissai là et je rentrai à la maison en faisant semblant de chanter Le Freak, C'est Chic, en déhanchant de la hanche avec des petits coups de rein très sex, parce que c'était ça la mode à l'époque. Mais à peine rentré je récupérai ma Renault 16 à pédales et armé des fulgurs-o-poing de mon Goldorak d'un mètre trente j'allai leur tendre une embuscade plus bas dans la rue. Je les démontai à la batte de base-ball en pvc mou, au marteau en bois, et à la clé Allen de la boîte à outils de Papa et depuis on prétend que le quartier est mal famé, car ils ne se vantèrent pas de s'être fait attaquer par un seul petit gars de trois ans et demi et son Goldorak...

Le pire dans tout ça, c'est qu'il ne m'avait pas menti. J'ai toujours son matériel, et je continue depuis près de trente ans à tenir un herbier du ciel à chacun de mes déplacements. Ce qui donne par exemples,

 


Ciel d'étain - pris à La-Lande-Saint-Siméon (octobre 1996)

 

Ciel de Payne - pris à Paramaribo (février 1984)

 

Ciel de Marine - pris à Case-Pilote (juillet 1985)

 

Ciel de Roy - pris à Arbus (janvier 1985)

 

Ciel de Barbeau - pris à Sienne (août 1997)

 

Ciel de Parme - pris à Tartas (octobre 2007)

 

Ciel de Blanc de Plomb - pris à Strasbourg (décembre 1996)

 

Ciel de Dragée - pris à Ankara (septembre 2007)

 

Ciel cérulé - pris à Redon (juin 2003)

 

OST - Blue Skies - JayMay


Publié par maximgar à 19:43:40 dans 108, rue du Bac | Commentaires (31) |

La blanchisseuse à répétition | 24 février 2008



Quand son kayakiste britannique lui parle de "whirlpool of love",le tourbillon d'amour, elle sourit en pensant à Souchon... passez notre amour à la machine, faîtes le bouillir... et noires les mains dans les boucles blondes, elle lui répond qu'elle en aime les courants.

Ma bunny valentine... mon lapin... C'est fou ces noms d'animaux qui égarent, et qui s'échangent tout le temps. Parfois même quand ça va moins bien, des noms d'oiseaux, puis rien, rien de grave. C'est fou quand elle pense britannique, tous ces spasmes de la langue. Sortons de là, les oiseaux, les pupuces, sortons de là les civets... alors elle repense... Matisse, l'amour c'est bleu difficile, les caresses rouges fragiles...

Son kayakiste britannique aime les rapides, il y est cool, tranquille. Elle l'aime quand il l'emmène au bord des raidillons, en Estanguet tout en tangente, elle cherche son souffle, trouve un zéphyr. Ou qu'importe, un aquilon. Des fois ça cogne comme sur un tambour sur la chair tendue. Sans faire exprès elle repense Souchon, aux machines à faire.

Et puis juste avant de mourir, comme toujours, elle croise son visage livide tendu par le penchant. Faut voir si les couleurs d'origine peuvent revenir? pense-t-elle en chantant, le regard perdu derrière les rideaux de raphia. Le linge ça n'a rien de fatigant, ça se salit tout le temps.


OST - Whirlpool of love - John Powell

Publié par maximgar à 20:55:03 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (4) |

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