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L'Amour & la Violence | 08 avril 2008

 

Dans les faux bourgs en carton pâte d'un décor hollywoodien, Faye ou qu'importe ne pense plus au gâchis. Elle regarde Warren ou qu'importe s'effacer, la tête posée sur son Delta de Vénus.

Elle avait trouvé le titre beau. Alors elle avait volé le livre. On s'empare comme on peut. On se crée du minimum nécessaire comme ça vient.

Dans l'envers du décor, la voix du vieil ouvreur édenté lui revient : « Vous avez vu l'histoire de Jesse James ? comment il vécut ? comment il est mort ? »

Il faisait secouer une clochette et annonçait les films comme on vend des journaux. Les titres qui s'envolent dans la rue, par dessus les voitures, par dessus les passants.

Il y a partout des échafaudages qui l'entourent. La carcasse du cinéma. Elle se dit que la vieille pute sait quand même bien se farder, pour ne donner qu'un visage lisse. Hypocrite en vingt-quatre images seconde.

« Ça vous a plu, hein ? vous en r'demandez encore ? »

Le lâche Robert Ford et tutti quanti. Bonnie & Clyde. Butch et le Sundance Kid, the Natural Born Killers... c'est moins beau sans caméra. C'est nul.

C'est comme un film d'auteur sans auteur.

Il ne reprendra plus connaissance. Elle n'aura pas d'autre solution que de se dire sourde, enfermée, attentive à la décante de leur cantique des sans cantique. Isolée au dépôt. Séparée d'un bout d'elle.


OST - L'amour et la violence - Sébastien Tellier


Publié par maximgar à 18:18:33 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (0) |

Le récit décousu de la triple aveugle | 04 avril 2008

 

« C'est le malheur du temps que les fous guident les aveugles. » C'est cité du Roi Lear. Mais ce n'est en rien le commencement de cette histoire. Juste une citation qui fait chic, comme des fois dans les films à la télé ou au cinéma.

- Tu crois qu'ils l'ont fait exprès, ai-je braillé dans le magasin parce que j'avais le casque sur les oreilles, si le titre « Blind » est suivi d'un autre nommé « Iris » ?

Mon disquaire du 4 route de l'Abbé m'a pris le disque des Hercules & Love Affair d'entre les mains. Il ne l'a même pas vraiment lu et me l'a rendu, en haussant les épaules :

- Plus rien n'est laissé au hasard maintenant. Ça te plaira. Tu danses toujours comme un épileptique électrocuté ?

« Même les meilleurs ont des défauts », pensai-je avant de rétorquer que je ne dansais toujours pas, alors qu'a priori une fois chez moi je me transformerai en baladin précurseur de la tektonite du rein, et uniquement du rein, car j'étais assez nonchalant du reste. Mon disquaire me secoua les épaules :

- Mais si, mais si, j'en suis sûr.

J'avais fait l'erreur une fois, il y a une éternité, d'aller me trémousser au Pym's et cette histoire semblait me suivre encore, alors que je m'étais depuis longtemps exilé très loin de cette boîte et de ses canapés mauves. J'ai payé et je suis parti penaud. Dans le fond cet achat n'a rien à voir avec toute cette histoire, si ce n'est d'introduire une remarque subtile : je sais pertinemment que je ne suis pas toujours le meilleur, et je n'irai pas m'inscrire en cours de danse pour autant.

Alors que j'arrivai chez moi, dans mon appartement du 64 boulevard Eusebio Cafarelli, mon téléphone a soudain sonné. Beaucoup de mes aventures commencent comme cela : le téléphone sonne, je décroche, on me propose un plan pourri, je refuse, on insiste, je dis « non non » de la tête, on me rappelle que je suis le meilleur et j'accepte. J'ai décroché en me débattant avec le film pellicule qui protégeait le disque. A l'autre bout du fil j'avais la secrétaire des Laboratoires Pharmaceutiques que nous appellerons ici Grocayou. Cette dernière voulait à tout prix que je participe à un protocole d'essai sur un médicament. Je refusai poliment en exprimant le peu de désir que je pouvais avoir à l'idée de finir bleu et boursouflé.

- Vous ne finirez pas bleu et boursouflé, m'assura-t-elle. Et nous avons besoin de vous, spécialement parce que vous êtes le meilleur.
- A quelle adresse ? ai-je répondu.

Mais ce n'est pas vraiment là que tout commence non plus. J'arrivai engoncé dans ma gabardine en même temps que deux autres individus en imperméable. Nous eûmes à peine le temps de nous jeter des regards suspicieux qu'un docteur - ou quelqu'un faisant très bien semblant - nous invita à le suivre dans son bureau. Prévoyant que les deux autres allaient se faire des politesses je me précipitai vers la porte. Eux de même ! mais comme j'avais un peu plus de chance, je passais au milieu, et les deux autres mangeaient l'embrasure. Notre hôte nous fit asseoir devant son bureau, quand lui, restait à faire les cent pas dans la lumière de sa fenêtre.

- Je vais être bref, commença-t-il, parce qu'après tout, vous êtes les meilleurs.

Nous nous jetâmes tous les trois des regards plein de défi. Notre hôte, le docteur Riofrio, à défaut d'être bref, fut long comme un jour sans pain. Son équipe et lui-même - il avait appuyé très fort sur son « moi-même » - travaillaient depuis des années, voire des vies complètes, sur un procédé révolutionnaire destiné à guérir n'importe quelle mégalomanie ! et comme par magie ils avaient synthétisé deux pilules. Sauf qu'il lui avait fallu vingt minutes pour nous l'expliquer. Et au bout de ces vingt minutes, il avait ajouté :

- Alors comme vous êtes tous les trois les meilleurs... nous voudrions tenter une triple aveugle.

Une certaine gêne se fit sentir dans son audience. Mais il ne s'en souciait guère. Quelque part j'étais persuadé que ce docteur Riofrio se prenait pour le meilleur. Il poursuivit :

- Vous savez ce que c'est qu'une triple aveugle ?

Nous répondîmes tous les trois par l'affirmative. Mais moi j'étais sûr de savoir - sans fouiller sur wikipedia une fois chez moi. Dans leurs cliniques à tests des effets secondaires, ou leurs dispensaires des expériences à effets secondaires - comme ça tout le monde est content aux pays de la grammaire, de l'industrie pharmaceutique, et de la critique du système paramédical - il y a cet exercice de style qu'on appelle une double aveugle. Il s'agit de confier à un groupe de cobayes le médicament à tester et à un autre un placebo. On ne prévient personne de qui prend quoi, pas même les médecins, et des Big Brothers à l'échelle micro observent le tout à la loupe sur la seringue. Dans le cas d'une triple aveugle, deux testeraient les deux médicaments, et le dernier une vitamine C ou quelque chose se rapprochant.

- Alors je n'ai pas besoin de vous donner d'explications supplémentaires.

Pas un de nous ne sortit un mot.

- Bien, semblait conclure le docteur, nous allons procéder à la distribution des protocoles, à la signature des décharges, à vos contrats.

Il se tourna vers mon voisin de droite :

- Numéro 1, l'appela-t-il ce qui me fit grincer les dents, nous commençons par vous.

Mon voisin de gauche s'empressa d'intervenir :

- Il n'est pas question que je sois Numéro 2 ou Numéro 3.
- Evidemment, sourit le docteur sans se démonter un instant, vous êtes le numéro A.

Et se tournant vers moi :

- Vous serez le numéro Alpha.

Voilà me dira-t-on une histoire bien lancée, mais en fait rien n'avait vraiment commencé jusque là. Bien sûr, ça m'avait un peu contrarié de me faire indirectement traiter de référence mégalomaniaque. Ça m'énervait aussi d'être un numéro lettré, grec qui plus est. Je m'étais installé devant mon matériel de petit chimiste, et j'attendais les résultats de l'analyse des médicaments que j'avais à gober, et pour patienter j'essayais de défaire la pochette plastique de mon nouveau disque. Au moment où je me décidais à y aller au hachoir, mon matériel de petit chimiste émit une alarme stridente. Un mot clignotait sur un son écran à deux lignes de cristaux liquides : IBUPROFENE. C'était donc moi qui avait le placebo. J'avalais les cachets sans aucune crainte et j'allais me cuisiner un petit cabillaud poché sur son lit de petits légumes de saison nappé d'aïoli.

Au réveil, je constatai bien quelque chose de bizarre. Comme à mon habitude, je ne retrouvai pas mes lunettes. Mais tout me semblait pire qu'avant, plus nébuleux. La télé était restée allumée, j'étais donc dans le canapé, mes lunettes sur mon nez ! devant mes yeux ! La petite lucarne HD ready chantait ses réclames : « Il est fou, il est fou Afflelou », permettez ce jeu de mot bien naze, mais il était surtout flou Afflelou. Une sensation de lumière intense m'indisposait comme si j'avais la Porte des Etoiles accrochée à un mur du salon, et que le colonel O'Neill l'avait mal claquée en partant. Mon Dieu, mes références devenaient grotesques ! je chaussais mes lunettes de soleil et je sortis immédiatement dans le vent l'orage et la tempête... il faisait malgré tout toujours trop jour pour moi.

Mon ophtalmo est un ami. Il est persuadé que j'adore ses calembours. C'est vrai que la première fois, à huit ans, c'est drôle. « Ouvrez l'œil, et le bon ! » ou « ce sera réglé en un clin d'œil », même la gravure de la Légende des Siècles avec son Caïn assiégé par une rétine divine, ça me fascinait, et puis, je n'allais pas me plaindre : il fallait à tout prix qu'il me reçoive, là maintenant, sans rendez-vous. Après m'avoir matraqué de son best-of d'humour professionnel tout en me balançant plein de petites lampes dans les pupilles, il me demanda si j'étais sous traitement médicamenteux en ce moment. Je lui parlais de l'Ibuprofène, et j'eus l'impression dans un flou total de le voir hausser les épaules :

- Au premier coup d'œil c'est ça, une allergie à l'Ibuprofène, ça crève les yeux : nous allons vous prescrire des gouttes pour vous calmer la rétine.

Je me relevais et me cognais la tête sur quelque chose de non identifié.

- Il ne devrait pas y avoir de séquelles. Nous y verrons plus clair, plus tard...

Il continuait de parler tandis que je me cognais un peu partout. En fait il n'y avait rien de sûr, rien de précis, presque rien d'important, juste laisser venir. Laisser passer. Un peu excédé, je laissais échapper un « Vous me cassez les pieds » qui le fit bien rire alors qu'il me tendait mon ordonnance :

- Ce serait dommage, car bon pied bon œil !

Je n'y voyais pas plus clair, et dans la rue il pleuvait. Et après ? Il y a juste que je m'inquiétais de ne plus écrire, ou de devoir réapprendre. De ne plus avoir de stylos pour m'étaler. Il y avait le bruit des flaques. Il y avait le goût de l'eau. Le froid de septembre qui ne ressemble plus à l'été. Ou peut-être celui de mars, qui fait le contraire sur des notes légères. Il me paraît évident, maintenant, que si l'amour rend aveugle, c'est qu'il rend plus sensible au satin de la colonne dans le creux du dos, à l'empreinte d'une phalange sur l'ourlet des cotons, au froissé des lèvres qui précède le sourire. Je me souviens de ce qui n'a pas d'image et qui n'en aura plus. Mais dans la confusion de ce qui reste, qui n'a ni ombre ni laideur, on ne trace pas le commencement des histoires.

La pharmacienne m'a tendu mon paquet en m'annonçant que le printemps arrivait. Je n'y avais pas pensé. Je n'y pense pas. Mais il y a dans l'air, derrière le parfum de la pluie quelque chose qui y ressemble, que je n'ai jamais pensé décrire.

- J'aime le printemps, ajoute-t-elle.
- C'est une bonne raison d'aimer.
- Mais c'est plus compliqué.
- Ça n'a pas l'air compliqué comme vous le dîtes.
- Oui c'est ce qui est compliqué. Et justement ça me chagrine que ça ne voit pas plus que ça.

J'aurais pu en rajouter, dire qu'en général personne ne voit jamais rien. Moi-même, le premier. Alors quand j'ai franchi la porte, pour continuer à dériver, en clignant des yeux sous mes verres fumés, l'histoire a vraiment commencé.


OST - Blind - Hercules & Love Affair


Publié par maximgar à 23:52:11 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (2) |

Délire de cuisine | 03 avril 2008

 

Alors que je luttais contre une forme d'angoisse de la page blanche, celle qui veut que la feuille ne se noircisse pas vraiment comme on veut, j'ai vu mon mug. Je ne vous raconte pas tout ça pour m'excuser de la nullité de ce qui va suivre, mais toujours est-il que j'étais allé me préparer un thé.

Et là, mon mug me dit, « je suis bien trop chevelu ». Il a pris un taxi et est allé chez le coiffeur. Au Baboul Hair Cuttin'.

Baboul, (c'est le nom du coiffeur ; du moins a priori je pense) lui demande :

- Je vous fais une coupe au bol ?
- Je m'en bats l'anse, répond le mug.

Je l'ai noyé au Darjeeling, ce mal élevé. Et je suis retourné à mon écrit de tests pharmaceutiques.


OST - Baboul Hair Cuttin' - Agoria

 


Publié par maximgar à 23:53:48 dans 5 ou 2, Ruelle de la Lettre des îles Balabar | Commentaires (19) |

Les Mille et une recettes du comptable amoureux | 02 avril 2008

 

« Tu te rappelles ce film avec Pierre Richard ? Non peut-être pas. Il n'a plus grand chose du Grand Blond, parfois un sourire dans sa barbe paille sèche, tantôt le regard pétillant. On y parle cuisine, on y parle géorgien, on y parle princesse. »

Le comptable regarde par la fenêtre : c'est le printemps. Sur le bureau, les bilans s'entassent, les colonnes s'emmêlent. Il y a mille et une recettes qui n'arriveront pas à l'heure, mille et deux dépenses qui sont déjà passées par une autre main. Avec le printemps fusent les fusions. Les comptes courants courent. Les liquidations se liquéfient. Mars, avril, mauvais temps pour les comptables. Ça sent le manuel de fiscalité, le résultat net consolidé, le début de la fin de l'exercice.

Comme il est plutôt discret, ses soupirs passent pour des rires auprès de ses collègues d'à côté. Comme il est plutôt discret, il est très silencieux, et comme traces de silence, ses soupirs lui rappellent le solfège quand il apprenait le piano, et que Line sa petite amie secrète - elle n'était même pas au courant elle-même - rêvait de faire la touche de gouache sur ses pointes roses dans un tableau ou l'autre du Sacre du Printemps.

Revoilà le printemps, la saison taiseuse, l'intervalle réservée. Elle ne s'annonce pas vraiment. Elle ne se dit pas. Elle est à tâtons. Et quelques uns s'y font prendre qui bourgeonnent par erreur, dans la précipitation d'une fragrance de pollen. Le comptable regarde sa montre, puis ses chiffres, enfin les quelques lettres qui couronnent les colonnes. Il prend sa gabardine et rentre chez lui en coup de vent. Comme il est plutôt discret, personne ne remarque son absence.

A l'étage au-dessus, c'est toujours préparation de mariage. Ça rigole et ça parle fort. Une réunion de toutes les femmes de la famille, ça en fait des chaises qui traînent, des pas qui résonnent, des allées des venues, des allers des retours. Des éclats de rire et des questions qui tonnent. Il se serait bien marié avec Line dans un rêve de gosse, un truc tout simple, quelque chose de discret, un instant d'épate très personnel, sous les yeux de n'importe qui. « Regardez les qui nocent » qu'on dirait sur leur passage et ce serait encore le printemps.

Il n'y a plus de saison sur la chaîne météo. Des nuages de traîne, couleur mariage pluvieux. Mariage heureux. Les Romejko qui se succèdent lui font penser au boulot, par association malheureuse, des chiffre et des lettres, le compte est bon. Il arrête la télé.

« C'est par un soir d'hiver, dans un monde très dur, que tu vis ce printemps, près de moi, l'innocente », chante Barbara. Le printemps ne s'annonce pas et les calendriers ennuient.


OST - Silent spring - Massive Attack

 

Publié par maximgar à 23:50:39 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (7) |

Salao, trois jours durant, entre la haute mer et Cuba | 01 avril 2008

 

Le vieil homme est amer. Ses doigts sont rêches. Ses paumes sont calleuses.
Je suis petit-fils de pêcheur, et quelques autres choses de pêcheurs, à différents degrés de l'histoire, entre les noyades, les coups de filets sans retour ni miracle de ces patrons des gommiers avalés par les fonds. Et moi... moi je ne comprend rien à la mer. Même qu'elle me fait peur des fois.

Les espadons suivent les traces des tombants. Santiago suit celle d'Hemingway. Une tête, chaussée d'un rostre, l'arête qui suit même pas signée de ses saletés de requins. A chaque jour suffit sa peine. A quoi peuvent bien en servir quatre-vingt-quatre ? A quoi servent les trois jours à ne pas se découvrir, à se tenir à son fil ? A chaque mois suffit son dicton.

Les pêcheurs d'avril pêchent des poissons d'avril. Ils n'ont pas le cœur à rire, pas plus que ça. Je dirais même qu'à vrai dire, ils en ont parfois plein le dos.

L'arête du nez de Santiago s'écaille sous les salants. Filet de sang aux doigts, filet de voix aux lèvres, nerveux, dérivant, vertical, presque faux, piège de mailles et de brins, il a travaillé sur un fil trois jours durant. Dans le vide, ne pouvant se retenir qu'à lui-même. La pêche c'est être équilibriste. Et Manolin a les yeux d'un enfant.


OST - Sea People - Emiliana Torrini

 

Publié par maximgar à 22:16:59 dans 108, rue du Bac | Commentaires (0) |

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