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Da Vinci Code de ma carte bleue : Max à l’école des sauciers | 28 mars 2008

 

Ce jour-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, le Ministère de l'Industrie » que c'était carrément le Ministère qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « Le Ministère de l'Industrie », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. » et je me préparai à un rétorquer un « Je me brosse les dents, je me coiffe, je m'habille et je vais sur sncf.fr » quand elle ajouta : « Madame la Ministre est en bas de chez vous. »

- En bas de chez moi ? répétais-je.
- 64 boulevard Cafarelli, m'indiqua la voix.

Un coup d'œil à la fenêtre m'indiqua qu'elle ne mentait pas : les véhicules dans la rue étaient bien plus impressionnants que les Twingo première génération habituelles. Un coup d'œil à mon appartement me laissa penser que je n'étais prêt à recevoir personne. Je demandai à mon interlocutrice s'il était possible que Madame la Ministre aille chercher des croissants pendant que je préparais un bon café. « Oui » me fit-on, « ce sera tout. » J'envoyais la Ministre me chercher l'Equipe, la Tribune et des clopes. Je ne sais pas pour vous, mais quand un Ministre vient vous voir, il ne va pas vous acheter des viennoiseries, non ? J'ai bien cru sur le moment que je le tenais mon poste de secrétaire comptable.

Vingt minutes plus tard, Madame la Ministre entrait dans mon appartement accompagné d'un jeune boutonneux à lunettes. Elle me tendit mes croissants, je lui proposais un café. Elle accepta de la tête. « Et votre ami ? » allais-je demander, quand elle me demanda un verre d'eau pour lui. De la cuisine, je fis part de ma surprise de recevoir « le boss » directement dans mon appartement. « Appelez-moi Christine », dit-elle. Je revins avec un café, un earl grey et un verre d'eau. Tout le monde s'assit à la table du salon qui sentait bon l'o'cedar que je venais d'appliquer comme un malade, même qu'il n'était pas question que je fasse ça tous les jours.

- Monsieur, commença la Ministre, vous êtes le meilleur, et ce jeune homme qui m'accompagne est le meilleur lui aussi.
- Ah... fis-je parce que ça me plaisait déjà moins comme entrevue.
- Je vous présente Harry Apporteur, ce génie de la finance est la meilleure chance d'avenir de l'économie française.

Il leva vers moi une tête d'ado intello acnéique.

- Comment ça, la meilleure chance d'avenir de l'économie française ? demandai-je.
- Vous avez eu une importante formation en économie, Monsieur, vous êtes un des plus grand spécialiste en France, de la macroéconomie libérale.
- Bien sûr, confirmai-je. J'ai eu mon DEUG en AES (du premier coup en plus).
- Vous vous rappelez donc de la pièce centrale de la théorie libérale d'Adam Smith ?
- Bien sûr, confirmai-je en espérant qu'elle explique.
- Adam Smith, véritable père du libéralisme, indique qu'il faut laisser faire toutes les bonnes volontés des entrepreneurs, et qu'elle iront toutes d'elles-mêmes vers le meilleur des ordres spontanés guidés en cela par une main invisible.
- Oui en gros on peut le dire comme ça, confirmai-je sur un ton d'expert.
- Et bien le jeune Harry Apporteur a depuis longtemps été formé aux sciences occultes, et nous pensons qu'il pourra guider la main invisible, vers un monde meilleur pour nous.
- Ah bien sûr ! confirmai-je alors que je n'en avais plus trop envie, mais quel serait mon rôle là-dedans ?
- Il serait tout simple. Je vous l'ai dit, vous êtes le meilleur. Vous seul pouvez accompagner Harry dans cette mission et parachever sa formation, car ses pouvoirs ne sont pas encore au maximum de leur potentiel.

Harry leva encore vers moi une tête d'ado intello acnéique.

- Dîtes-vous bien, insista-t-elle, qu'en cas de succès pour ce projet, la conjoncture économique s'en verra bouleversée, et vous pourrez enfin accéder au poste de secrétaire comptable que vous désirez.
- Assurément, confirmai-je carrément dans le vide. En fait vous voulez que j'accompagne le petit, et que je le ramène vivant, et que tout au long du chemin, je fasse gonfler le pouvoir d'H. A.
- Vous êtes effectivement le meilleur, acquiesça-t-elle. Gonfler le pouvoir d'H.A. assurera l'avenir de la France.
- Mais deux petites chose me chagrinent.
- Dîtes.
- Où dois-je l'accompagner Harry ?
- Et bien, commença-t-elle, il s'agit de sciences occultes, nous allons vous faire entrer dans une toile de Léonard de Vinci, ensuite à vous de trouver le chemin.
- Nous faire entrer dans une toile ?
- Oui comme Serge Gainsbourg, rappelez-vous quand il est sorti d'une toile de Francis Bacon.

Bien sûr que je m'en souvenais, mais il en était sorti pour faire l'amour avec un homme qui lui a dit Kiss me hardy, comme s'il le confondait avec Françoise.

- Bien passons, continuai-je, mon deuxième chagrin, est, pourquoi vous n'y allez pas vous ?
- Voilà une très bonne question, hésita-t-elle. Bien des nations sont sur le coup, et certains tueraient pour ça, sans parler des dangers mortels, de la prison pour l'éternité, des risques de schizophrénie au retour... Je serais évidemment prête à mourir mais Cambronne n'a-t-il pas dit que la garde meurt et ne se rend pas ? Je ne m'y rends pas donc.

Cambronne avait bien dit autre chose, mais, elle m'interrompit avant même que je n'ouvre la bouche.

- Et puis c'est vous le meilleur.

Après avoir traversé manu militari les craquelures de la Joconde, nous débarquâmes de l'autre côté du miroir, comme Eddy Valiant à Toonville en son temps. Mais en plein désert et en plein cagnard. Je n'avais aucune idée d'où tapait le soleil tant il tapait fort, le ciel fondait en jaune et se mêlait à la poussière. Le paysage ne faisait pas un pli, seul une route venait le fendre, et plus au loin, on distinguait la forme peu distincte d'un arrêt de bus. Je chaussai mes lunettes fumées, et tapai sur l'épaule d'Harry.

- On y va gamin.

Il me jeta son regard d'ado intello acnéique, et je préférai ne pas y penser. A peine arrivés à l'arrêt de bus qu'un vieil autocar multicolore apparaissait à l'horizon avec de la musique andine plein l'atmosphère. Il s'arrêta à notre hauteur dans un nuage sablonneux. Le chauffeur devait être un de ces paysans mexicains qui avaient tenté leur chance ailleurs après le passage des sept mercenaires, mais il portait toujours la tenue de peon à ceinture colorée - quelque chose entre l'orange sale et le rose empourpré de crasse - et un sombrero ridiculement typique qui devait lui cacher le pare-soleil.

- ¿ Vamos a la mano ? demanda-t-il avec tout le sourire de ses dents en or.

Je lui aurais bien demandé comment il savait qu'on allait à la Main, mais personne n'avait besoin de savoir que je parlais espagnol exactement comme une vache espagnole. Ayant bien pris note que l'autocar était complètement vide, et le désert complètement désert, que je me dis que je ne risquais rien : je lui sautai dessus le poing rageur. Il me feinta, me coinça le bras à travers le volant, me frappa deux fois au foie du gauche, tandis que du plat de la main droite il m'éclatait les genoux, alors que les siens de genoux me remontaient directement au menton envoyant mon front fendre le pare-brise. C'est alors qu'il se transforma en grenouille. Harry Apporteur rengainait sa baguette dans son Eastpack tout crade. Je me relevais et m'époussetais.

- On dirait que j'ai bien fait augmenter ton pouvoir, me justifiais-je.

Nous prîmes la route. Quand il quittait l'hypnose des basses de son ipod, Harry me jetait quelques fois son petit regard auquel je m'habituais bien finalement. Au moins il n'était pas trop ennuyant ce garçon. Et puis il avait pas tort après tout : autant mourir en musique !



I made this music player at MyFlashFetish.com.

Après quatre heures de route, d'autant plus longues que l'autoradio n'était pas très tendance, nous pûmes apercevoir sur la route une vieille femme. Je stoppai le camion, et alors qu'elle me demandait :

- Gehen Sie in die Hand ?

j'aperçus le gun sorti tout droit du ghetto de cette mamie pas commune. A peine avait-elle fait un pas vers nous que je lui sautais dessus. Elle me feinta, m'envoya une torgnole, me mordit du dentier, me fracassa trois côtes, avant de m'empêcher d'avoir des enfants avec son sac à main. Alors qu'elle allait dégainer, elle se transforma en écureuil. Harry rangeait sa baguette dans son Eastpack. Je donnais le change en faisant remarquer que c'étaient de sacrés sacs à dos les Eastpack.

- Oui, confirma-t-il. Dedans y a les cinq milliards disparus de la Société Générale. C'est pour soudoyer la main.

C'était la première fois qu'il me parlait.
- Et c'est ça ta magie ? rouspétais-je en faisant s'asseoir l'écureuil avec la grenouille.
- C'est le stade ultime, dirons-nous.

Nous reprîmes la route, pendant des heures et des heures, en vidant les canettes et les chips que le Mexicain avait emmenés avec lui. Puis après avoir longtemps roulé, alors que j'avais de plus en plus de courbatures et de bleus, que nos passagers comptaient maintenant un lapin, un hamster, un cochon d'inde, une tortue et une chèvre, il n'y eut plus de route. Tout finissait en falaise.

- Tout le monde descend, hurlai-je.

Je marchais avec Harry un petit moment au bord du vide. Il me jetait son regard d'ado éperdu, alors que je n'avais pas la moindre idée de ce que nous avions à faire. C'est alors que je vis Harry s'envoler brutalement et disparaître derrière l'horizon. Son sac Eastpack tournait tout seul vingt mètres plus loin. Une voix grondante tonna :

- Je suis l'homme invisible.

Je regardais partout et ne voyais rien, et ça devait être vrai.

- Et ton ami vient de prendre une grosse calotte invisible ! continua la voix.

J'attendais mon tour, mais la voix poursuivit :

- Quant à toi, je te laisse la vie sauve, comme à Adam Smith et Serge Gainsbourg avant toi. Pour ton amour des animaux.
- Merci, susurrai-je.

Et je fis tout de suite demi-tour. La chèvre s'était mis au volant, tandis que les autres faisaient monter le sac Eastpack. La grenouille me faisait un doigt pas moins invisible qu'un autre. La chèvre se tourna vers l'écureuil en mettant le contact :

- Je ne sais conduire que les automatiques, avoua-t-elle et le bus partit droit devant dans le vide. Je me retrouvais comme la Laitière et le pot au lait : adieu veau vache cochon.

A bien y regarder la Main m'avait donné une belle indication. A mon tour, d'un tableau de Francis Bacon je suis alors sorti. Et comme je n'avais pas l'intention de faire l'amour avec un homme, j'ai rasé les murs, et je suis rentré chez moi.

Le lendemain de ce soir-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, l'ANPE » que c'était carrément l'Agence Nationale pour l'Emploi qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « L'ANPE », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. La conjoncture économique va mal, la mayonnaise ne prend pas, vous êtes le meilleur, venez faire un stage occulte dans une école de sauciers !»

Je raccrochai.


OST - Magical Mystery Tour - The Beatles

 

Publié par maximgar à 23:52:04 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (23) |

Cirque III : Clowns | 28 mars 2008

 

Des ballons de toutes les couleurs se sont échappés d'un anniversaire.

J'aime les clowns tristes. J'ai un souvenir qui me revient trop souvent du clown triste d'un bouquin qui finit par ...Ce serait comme le commissaire voudrait. La municipalité, l'assistante sociale, les promoteurs immobiliers, les hommes de loi, les hommes de la rue. On pouvait le conduire dans un hospice ou un autre.
Tout cela lui était devenu indifférent.

Ce clown là se nommait Gédéon, Gédéon Van Der Leuwen, et il est devenu un ami au fil des relectures.

J'ai voulu écrire quelque chose de compliqué, toute la journée, je ne suis pas sûr d'y être arrivé, car sinon je l'aurais appelé « Coulrophobie sous le règne éclair d'Otto Premier, Roi d'Albanie » ou quelque chose comme ça.

J'ai un Bozzo qui m'accompagne depuis plus de trente ans dans une assiette. Je ne crois pas avoir jamais rien conservé aussi longtemps.

Des ballons de toutes les couleurs se sont échappés d'un anniversaire.


OST - Clowns - Goldfrapp

 

Publié par maximgar à 00:00:27 dans 9, galerie de Solibo | Commentaires (5) |

Cirque II : Lesina Hoxha | 27 mars 2008

 

Lesina Hoxha avait sonné à ma porte un soir que j'essayais de regarder Le Cirque de Chaplin, jusqu'au bout pour une fois. Et donc, comme d'habitude, c'était foutu. On lui avait donné une de mes cartes de visite, une amie à elle, persuadée que j'étais le meilleur. Rien que d'entendre ça, je lui proposai un café, un thé, ou quelque chose de plus fort. Elle me répondit « quelque chose de plus fort » d'une voix toute basse, et je me retrouvai à lorgner dans mes placards vers mes différents jus de raisin, car je suis collectionneur à mes heures de différents jus de raisin. Après qu'elle ait repéré mon bar à alcools forts, elle se brûla une première fois la gorge à l'Absolut. Moi, je tapais sans retenue dans le nectar muscaté de Carrefour. Sur mon téléviseur, Charlot prenait la pause, fildefériste désapé par une tripotée de chimpanzés, elle le vit et sourit, reconnut le Cirque, m'expliqua qu'elle adorait, surtout la fin qu'elle me raconta en long et en large, en quatre phrases. Je m'envoyai une rasade de muscaté cent pour cent fruit pour oublier, mais en vain, le jus de raisin ne tape pas sur les souvenirs comme une gomme sur les ratures.

Elle était elle-même dans le cirque, funambule antipodiste. On pouvait la voir marcher sur des fils ténus, des torches virevoltant à ses chevilles, des flammes lui léchant le galbe du pied. J'essayais d'imaginer, mais je me resservis un verre. Son ami, Arturo venait vers elle, et ils disparaissaient l'un l'autre en trapèze dans les cieux du chapiteau.

- Qu'est-ce qui vous emmène ? demandais-je.
- Mon arrière-grand-mère. Lesina qu'elle s'appelait, comme moi.
- C'est un joli prénom.
- Oui.

Son arrière-grand-mère avait toujours prétendu être la femme d'un Roi. Alors qu'a priori, elle avait été la femme de tout le monde. Lesina se resservit une Absolut. Elle avait toujours cru son arrière-grand-mère, elle. Même en grandissant. Après tout, maintenant plus qu'avant, il lui paraissait évident qu'on peut avoir été la femme d'un Roi puis finir comme la femme de tout le monde, mais pour elle, c'était avant tout son arrière-grand-mère. Elle avait quitté l'Albanie pendant la première guerre mondiale, un nourrisson sous le bras, un petit Otto braillard, elle avait suivi les routes, elle avait suivi les sentiers, elle avait suivi un cirque puis un autre, dans des conditions dignes d'un cinémascope technicolor des années soixante, avec ce qu'il fallait de froid de neige de boue et de stupre à la va-vite et pas toujours pour de bonnes raisons, pas toujours avec raison, non sans certaines violences des fois, dans un angle de murs, dans un angle de chutes des rideaux, toujours dans des angles. A la cinémascope années soixante, évident comme Rod Steiger contre Julie Christie. D'une pudeur qui n'ignore pas le geste.

- Je vois, ce que vous voulez dire, ponctuais-je.

Lesina ne savait pas vraiment grand chose d'autre sur son arrière-grand-mère. Son fils avait grandi sous les chapiteaux, puis ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Elle était morte depuis quelques années, et en fouillant dans les vieux coffres empoussiérés, Lesina avait mis la main sur des vieux papiers jaunis. Elle me tendit une pochette à bretelles. C'étaient effectivement des vieux papiers jaunis, et j'avais beau être le meilleur, je ne comprenais pas trop ce qui y était écrit, une sorte de turc cyrillique à tout casser, pensais-je en premier lieu.

- Vous voyez celui-ci ? me dit-elle en posant la main sur la feuille ocre, vraisemblablement, il indique que Lesina Hoxha était membre du harem du Palais Royal de Tirana.
- Et donc ? hasardai-je, vous voudriez que je vérifie si vous êtes une princesse ?
- Je suis une funambule.
- C'est presque pareil.

Mais ce n'était pas presque pareil pour elle, et elle me l'expliqua comme si elle avait trop bu. Le clown peut porter les paillettes, il peut porter les habits du vagabond. L'Auguste attire sur lui les avanies, les moqueries, il a la soumission méritoire de l'idiot du village, du niais de la noce. Il est battu, il est dupé, il est toujours étonné de l'être, son visage sillonné de simagrées. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Dans les coulisses, règne déjà le monde réel... Lesina n'était plus une enfant, rien n'était beau nulle part que sur la piste.

- J'ai besoin de savoir si je suis une funambule du sang du cirque, ou une funambule de sang royal. En funambule du sang du cirque, je continuerai d'aller sur mes fils sans peur, c'est la misère de mon arrière-grand-mère que je porte quand je suis en l'air, et la misère est un vêtement léger. En funambule de sang royal, je me chargerai de la pesanteur de sa chute... ou de sa honte... je me parerai qu'importe... mais je ne veux plus ne pas savoir, j'en tremble, inutilement.

Elle ne tenait plus sur ses jambes. Je crois que je pouvais comprendre. Elle prit son manteau sur le dossier de la chaise.

- Vous pourrez donc me trouver ça ?

Je n'avais aucune idée du temps que ça me prendrait, je lui répondis :

- Revenez demain.
- Passez demain vous, avant que je n'entre en scène.

Je connais un vieux type, à la Bibliothèque du boulevard Eadem Sed Aliter. On l'appelle Moustache car il en porte une bien fournie, et parce qu'à passer ses journées dans ses livres d'Histoire ou dans les escarbilles de ses cartons d'archives, il a oublié son prénom quelque part au rayonnage du XVIème siècle. Je le trouvai derrière son pupitre à s'extasier devant un scanner pas franchement dernier cri et le stockage par un vieil ordinateur portable type pétrolette de ses trésors de classeurs moites. Je lui expliquai rapidement de quoi il en retournait. Moustache sourit, et c'était un sourire rassurant, un peu comme si tout était réglé. En un sens, Moustache aussi était le meilleur, mais avec un équipement informatique du siècle dernier. Il finit de sauvegarder sa dernière disquette et m'invita à le suivre dans les galeries de documents inutiles au commun des mortels.

- Tu n'as jamais entendu parler d'Otto Witte, me demanda-t-il.
- Vaguement.
- D'une vague qui n'a pas touché le rivage ? sourit-il.

Otto Witte était un clown, et on m'aurait raconté son histoire, je n'y aurais cru qu'avec du pop-corn, un casting d'enfer, et quelques scènes de foules en furie ou des effets spéciaux grandioses. Moustache me montra une photo du bonhomme, avec ces moustaches épaisses et tombantes et son costume d'apparat, il posait devant une vieille bicoque en ruine : « Otto Witte Exkönige von Albanien » lisait-on en légende.

- Il a donc été Roi d'Albanie ? demandais-je comme si j'étais un germanophone très humble.
- Trois jours, confirma Moustache en tirant un vieux classeur d'une étagère chancelante. Il me le remit, et je rentrai chez moi.

Ce que j'aime bien avec du pop-corn aussi, c'est me caler dans mon fauteuil et lire mes Corto Maltese d'une main quand je mange de l'autre. Croiser Jack London, Butch Cassidy (et le Kid entre parenthèses de la narration et du souvenir), Tamara de Lempicka ou Hermann Hesse, entre autres, à tous les ports, à toutes les gares, dans une réminiscence des années folles et des chevaux vapeur. Je crois bien dans mon genre être un aventurier. Mais jamais autant que ceux-là, les Raspoutine ou Tristan Bantam. Cush, mon petit préféré. La vie d'Otto Witte était de celles de ces gens-là, et j'ai quelque mal à la raconter. J'y cherche un début, une fin, des retours en arrière. Des épisodes qu'on rangerait en belles palettes comme les Corto sur mon étagère.

Otto Witte était un clown allemand, un illusionniste, un forain, un Rémi sans famille et un escroc. Général ottoman, voleur d'une copie de la Joconde, bagnard sur la Costa del Sol et forçat abyssin, pied nickelé, guide africain, démiurge pygmée, espion allemand, agent double espagnol, caporal français, prince peul, détourneur de trains, noceur colérique, joueur de cartes émérite, dynamiteur de banques. Je copiais collais les morceaux de dossiers pour en tirer une histoire unie, dans un grand puzzle de paragraphes et de rebondissements. Avec l'avaleur de sabres Max Schlepsig, son satellite rencontré à fond de geôle à Barcelone, ils avaient parcouru tout le vieux monde, et partout on se vantait de les avoir croisés, l'un un trésor dans une brouette, l'autre l'unes des plus belles femmes des tous horizons à son bras.

La journée se passa trop rapidement dans la demi lumière du jeu des volets baissés et des suspendus. J'avais fumé plus que de raison, mangé sur le pouce, rêvassé appuyé à toutes les embrasures des portes de l'appartement, le vieux classeur à la main, histoire de rendre quelque chose de propre, quelque chose qui se tienne, quelque chose où je n'aurais pas trop rêvé. Je connaissais presque tout de l'histoire de l'Albanie, de la Conquête Ottomane à Zog premier. J'avais des spahis qui chevauchaient aux frises des murs du salon. Bachi-bouzouk voulait enfin dire quelque chose.

Lesina Hoxha m'attendait assise sur les marchepieds de sa roulotte, cintrée dans son juste au corps, recouverte d'une vieille veste d'aviateur. Elle tirait sur une blonde et psalmodiait quelque chose, concentrée ou ailleurs. J'expirai un peu de buée dans ses volutes. Je lui tendis mon dossier. Elle n'osait pas l'ouvrir.

- Je ne vais pas tarder à passer, à m'échauffer avant.
- Oui, je sais, confirmai-je.

Je m'allumais une clope à mon tour. Puis je pointais le doigt vers le dossier :

- C'est un peu long à lire, mais le sang royal que vous avez dans les veines, c'est le plus clownesque des sangs de Rois.

Son visage s'irradia, alors que je n'avais pas vraiment fini mon petit laïus. Elle se releva.

- C'était un chapardage de trône, un tour de passe-passe, une illusion...
- Je ne vais pas tarder à passer, répéta-t-elle, j'ai quelque chose pour vous.

Et elle me tendit un billet...

Moi, le cirque m'a toujours rendu fou, une fois assis sur le strapontin, je rêve, je m'éblouis. Un peu comme quand Max Schlepsig quand il eut l'idée royale du siècle naissant, et qu'il apporta à son ami Otto un journal vieux d'une semaine :

- Regarde Otto, comme tu ressembles au Prince Halim Eddine.

Otto y jeta un œil. Le Prince lui ressemblait vraiment à un daguerréotype près, une barbe et une teinte brune.

- Disons que oui. Et qui est le Prince Halim Eddine ?

Otto ne savait pas lire. Il parlait une quinzaine de langues, avait su discutailler avec des cannibales affamés, voler des trains et les conduire à bon port, mais les lettres étaient pour lui un mystère, une sorte de dialecte bantou tant qu'il n'aurait pas mis les pieds en Océanie. Il aurait lu sinon, que le Prince Halim Eddine s'était vu remettre le trône d'Albanie, et qu'il ne se précipitait pas pour se faire couronner. Sinon, Otto aurait tout de suite compris le plan de son ami. Une teinture, un costume d'apparat et un télégramme plus tard, et Otto se faisait sacrer Roi, élevait des centaines de femmes du peuple au rang des maîtresses du harem royal, régnait trois jours, embobinait la garde venue le mettre aux fers, et s'emparait du trésor royal, traversait les terres slaves, les Alpes slovènes, la Dalmatie et dépensait le tout sous le soleil italien, avant de redevenir clown, et Max avaleur de sabres.

Lesina disparut dans les bras d'Arthur au ciel du chapiteau. J'applaudissais à tout rompre. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Rien n'est beau nulle part que sur la piste, et dans les rêves qui restent, les rêves qui se vivent, aux parades impromptues, aux équipées folles, aux aubes bigarrées.


OST - Parade - Susumu Hirazawa

 

Publié par maximgar à 23:53:10 dans 108, rue du Bac | Commentaires (0) |

Cirque I : Chapiteau et Parade | 27 mars 2008

 

 


 

 

J'avais six ans, j'étais plus proche des sept, quand chacun vers l'entrée de sa classe, au beau mitan des déboulés de courir dans tous les sens qui avaient suivi la sonnerie de sept heures cinquante, un plus grand m'avait envoyé son épaule dans le visage, m'explosant l'œil et la pommette. Du coup, j'avais fini l'année scolaire plus tôt. Je n'ai jamais bien su s'il l'avait fait exprès, mais je le crois, parce qu'après, bien qu'il me foutait plus la trouille qu'autre chose, il m'a toujours fui, du regard, de la parole, à l'angle des trottoirs. Comme je n'étais pas allé avec ma classe voir le Cirque Jean Richard sur la Place des Palmistes, ils avaient eu pour exercice de m'en écrire une belle lettre, que j'ai gardée longtemps dans mon carnet de santé.

Pour ma part, j'avais vu la représentation en famille et comme un cyclope. Persuadé de louper la moitié des clowneries, une tranche des jongleries, un bout de la ménagerie et quelques harmonies funambules dans les boucles trapézistes.

Dans cette conviction du manqué, je croyais aussi avoir loupé la parade, l'entrée des artistes, comme les arts de la rue jusque par-dessus les toits, jetés des instruments de ces cogne-trottoirs de saltimbanques et des pas soulève-poussière des éléphants qui tiraient tels les hercules d'avant les caravanes et les grilles d'acier trempé du vieux lion, lequel malgré son pelage de peluche rousse trop lavée sans assouplissant n'attendait qu'un défaut de cadenas pour nous en faire voir de toutes les couleurs, comme lui avait enseigné Léon le Caméléon. Je n'étais pas encore un vaillant latiniste - et je ne l'ai finalement jamais été - mais le lien m'a toujours paru évident entre les lions et les caméléons. De même qu'entre les caméléons et les chameaux.

Je suis resté persuadé que les cirques entrent ainsi dans les villes. En paradant. Qu'ils viennent en ligne, en défilé, en parchemin déroulé, la réclame est sur nos routes, elle danse au rythme martial d'une caisse claire, au rythme dansant du tambourin, tout avant que tous se lovent circulaires. Car les cirques sont des ronds, même pour qui n'a jamais été latiniste. Car les cirques sont des rondes, pour qui n'a jamais vu un ventre cristalliser, indépendamment des discours soutenus des biographes, ce qui sera une émotion dans l'arène : le cirque n'est pas un théâtre, c'est un bordel, un instant disloqué à la minute près, dégagé des règles théâtrales - quand elles ne lui étaient pas tout bonnement interdites, il y a un ou deux siècles - pour un sort improvisé - ou une improvisation millimétrée... qu'est-ce qu'on s'en fout que ce soit l'un ou l'autre, auguste et clown blanc.

A bout de tramway, il y a peu encore, deux mois à peine, l'Arlette Gruss avait posé ses bagages, ses roulottes, sa ménagerie, ses chapiteaux. A l'heure des représentations, je payai ma place pour la ménagerie, et je regardai passer les animaux qui vont faire leur petit tour et puis s'en vont, retourner sous les lampes chauffantes, dans la paille qui sent le fauve, avec des enfants aux grilles qui s'inclinent. Paradant sur la mi-distance. J'avais six ans et beau ne pas me l'expliquer, j'étais plus proche des sept.

 

OST  - Welcome to the circus - Susumu Hirazawa

 

Publié par maximgar à 20:27:31 dans 9, galerie de Solibo | Commentaires (0) |

Mes sambas do Grésil | 25 mars 2008

 

A croire, à en voir certains, qu'il n'y a pas d'autres choix que d'aller sous les parapluies. Entre deux trouées de soleil, que bordent ces lézardes que font les éclairs camouflés de jour, le col remonté jusqu'aux oreilles, je joue à cabrioler par-dessus les flaques, pour mieux me crachiner dedans. Une fille bien plus petite que moi me dit, quand j'ai le bas des jeans bien trempé, qu'ils sont marrants ces nuages. Elle a raison. Même si ça manque un peu de jade et de turquoise. Et donc quelque part, ou dans le fond, de Panthère Rose.

Je fais fondre du chocolat dans une baguette bien trop chaude, puis je m'écris au presque partout de l'avant-bras comme ça, au soupçon de finesse dans un monde de brut qui me pleuvine dedans la manche. Comme je m'en soucie peu, je poursuis, je rêve de photographier tout ce que je vois. Je ne photographie pas. Pas tant que ça, on dira, comme pour préserver le rêve.

Je convoite aussi un vieux parapluie, à pommeau. N'importe lequel des pommeaux. Il me ferait canne ce parapluie, quand je regarderais mes reflets dans les vitres sales des métros. Je ne l'ouvrirais pas, ou dans le presque jamais, histoire de protéger les baleines et d'avoir le visage trempé, comme quand j'étais qu'une mauvaise graine, mais le pépin au repos. Je ne l'ouvrirais qu'à deux, quand il n'y a pas vraiment assez de place pour deux, et qu'on rentre les fronts trempés malgré tout, quelque part où il y a des radiateurs, du chocolat, des draps secs ou du thé.


OST - Under an old umbrella - Marissa Nadler


Publié par maximgar à 17:24:14 dans 5 ou 2, Ruelle de la Lettre des îles Balabar | Commentaires (20) |

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