Ce jour-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, le Ministère de l'Industrie » que c'était carrément le Ministère qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « Le Ministère de l'Industrie », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. » et je me préparai à un rétorquer un « Je me brosse les dents, je me coiffe, je m'habille et je vais sur sncf.fr » quand elle ajouta : « Madame la Ministre est en bas de chez vous. »
- En bas de chez moi ? répétais-je.
- 64 boulevard Cafarelli, m'indiqua la voix.
Un coup d'œil à la fenêtre m'indiqua qu'elle ne mentait pas : les véhicules dans la rue étaient bien plus impressionnants que les Twingo première génération habituelles. Un coup d'œil à mon appartement me laissa penser que je n'étais prêt à recevoir personne. Je demandai à mon interlocutrice s'il était possible que Madame la Ministre aille chercher des croissants pendant que je préparais un bon café. « Oui » me fit-on, « ce sera tout. » J'envoyais la Ministre me chercher l'Equipe, la Tribune et des clopes. Je ne sais pas pour vous, mais quand un Ministre vient vous voir, il ne va pas vous acheter des viennoiseries, non ? J'ai bien cru sur le moment que je le tenais mon poste de secrétaire comptable.
Vingt minutes plus tard, Madame la Ministre entrait dans mon appartement accompagné d'un jeune boutonneux à lunettes. Elle me tendit mes croissants, je lui proposais un café. Elle accepta de la tête. « Et votre ami ? » allais-je demander, quand elle me demanda un verre d'eau pour lui. De la cuisine, je fis part de ma surprise de recevoir « le boss » directement dans mon appartement. « Appelez-moi Christine », dit-elle. Je revins avec un café, un earl grey et un verre d'eau. Tout le monde s'assit à la table du salon qui sentait bon l'o'cedar que je venais d'appliquer comme un malade, même qu'il n'était pas question que je fasse ça tous les jours.
- Monsieur, commença la Ministre, vous êtes le meilleur, et ce jeune homme qui m'accompagne est le meilleur lui aussi.
- Ah... fis-je parce que ça me plaisait déjà moins comme entrevue.
- Je vous présente Harry Apporteur, ce génie de la finance est la meilleure chance d'avenir de l'économie française.
Il leva vers moi une tête d'ado intello acnéique.
- Comment ça, la meilleure chance d'avenir de l'économie française ? demandai-je.
- Vous avez eu une importante formation en économie, Monsieur, vous êtes un des plus grand spécialiste en France, de la macroéconomie libérale.
- Bien sûr, confirmai-je. J'ai eu mon DEUG en AES (du premier coup en plus).
- Vous vous rappelez donc de la pièce centrale de la théorie libérale d'Adam Smith ?
- Bien sûr, confirmai-je en espérant qu'elle explique.
- Adam Smith, véritable père du libéralisme, indique qu'il faut laisser faire toutes les bonnes volontés des entrepreneurs, et qu'elle iront toutes d'elles-mêmes vers le meilleur des ordres spontanés guidés en cela par une main invisible.
- Oui en gros on peut le dire comme ça, confirmai-je sur un ton d'expert.
- Et bien le jeune Harry Apporteur a depuis longtemps été formé aux sciences occultes, et nous pensons qu'il pourra guider la main invisible, vers un monde meilleur pour nous.
- Ah bien sûr ! confirmai-je alors que je n'en avais plus trop envie, mais quel serait mon rôle là-dedans ?
- Il serait tout simple. Je vous l'ai dit, vous êtes le meilleur. Vous seul pouvez accompagner Harry dans cette mission et parachever sa formation, car ses pouvoirs ne sont pas encore au maximum de leur potentiel.
Harry leva encore vers moi une tête d'ado intello acnéique.
- Dîtes-vous bien, insista-t-elle, qu'en cas de succès pour ce projet, la conjoncture économique s'en verra bouleversée, et vous pourrez enfin accéder au poste de secrétaire comptable que vous désirez.
- Assurément, confirmai-je carrément dans le vide. En fait vous voulez que j'accompagne le petit, et que je le ramène vivant, et que tout au long du chemin, je fasse gonfler le pouvoir d'H. A.
- Vous êtes effectivement le meilleur, acquiesça-t-elle. Gonfler le pouvoir d'H.A. assurera l'avenir de la France.
- Mais deux petites chose me chagrinent.
- Dîtes.
- Où dois-je l'accompagner Harry ?
- Et bien, commença-t-elle, il s'agit de sciences occultes, nous allons vous faire entrer dans une toile de Léonard de Vinci, ensuite à vous de trouver le chemin.
- Nous faire entrer dans une toile ?
- Oui comme Serge Gainsbourg, rappelez-vous quand il est sorti d'une toile de Francis Bacon.
Bien sûr que je m'en souvenais, mais il en était sorti pour faire l'amour avec un homme qui lui a dit Kiss me hardy, comme s'il le confondait avec Françoise.
- Bien passons, continuai-je, mon deuxième chagrin, est, pourquoi vous n'y allez pas vous ?
- Voilà une très bonne question, hésita-t-elle. Bien des nations sont sur le coup, et certains tueraient pour ça, sans parler des dangers mortels, de la prison pour l'éternité, des risques de schizophrénie au retour... Je serais évidemment prête à mourir mais Cambronne n'a-t-il pas dit que la garde meurt et ne se rend pas ? Je ne m'y rends pas donc.
Cambronne avait bien dit autre chose, mais, elle m'interrompit avant même que je n'ouvre la bouche.
- Et puis c'est vous le meilleur.
Après avoir traversé manu militari les craquelures de la Joconde, nous débarquâmes de l'autre côté du miroir, comme Eddy Valiant à Toonville en son temps. Mais en plein désert et en plein cagnard. Je n'avais aucune idée d'où tapait le soleil tant il tapait fort, le ciel fondait en jaune et se mêlait à la poussière. Le paysage ne faisait pas un pli, seul une route venait le fendre, et plus au loin, on distinguait la forme peu distincte d'un arrêt de bus. Je chaussai mes lunettes fumées, et tapai sur l'épaule d'Harry.
- On y va gamin.
Il me jeta son regard d'ado intello acnéique, et je préférai ne pas y penser. A peine arrivés à l'arrêt de bus qu'un vieil autocar multicolore apparaissait à l'horizon avec de la musique andine plein l'atmosphère. Il s'arrêta à notre hauteur dans un nuage sablonneux. Le chauffeur devait être un de ces paysans mexicains qui avaient tenté leur chance ailleurs après le passage des sept mercenaires, mais il portait toujours la tenue de peon à ceinture colorée - quelque chose entre l'orange sale et le rose empourpré de crasse - et un sombrero ridiculement typique qui devait lui cacher le pare-soleil.
- ¿ Vamos a la mano ? demanda-t-il avec tout le sourire de ses dents en or.
Je lui aurais bien demandé comment il savait qu'on allait à la Main, mais personne n'avait besoin de savoir que je parlais espagnol exactement comme une vache espagnole. Ayant bien pris note que l'autocar était complètement vide, et le désert complètement désert, que je me dis que je ne risquais rien : je lui sautai dessus le poing rageur. Il me feinta, me coinça le bras à travers le volant, me frappa deux fois au foie du gauche, tandis que du plat de la main droite il m'éclatait les genoux, alors que les siens de genoux me remontaient directement au menton envoyant mon front fendre le pare-brise. C'est alors qu'il se transforma en grenouille. Harry Apporteur rengainait sa baguette dans son Eastpack tout crade. Je me relevais et m'époussetais.
- On dirait que j'ai bien fait augmenter ton pouvoir, me justifiais-je.
Nous prîmes la route. Quand il quittait l'hypnose des basses de son ipod, Harry me jetait quelques fois son petit regard auquel je m'habituais bien finalement. Au moins il n'était pas trop ennuyant ce garçon. Et puis il avait pas tort après tout : autant mourir en musique !
I made this music player at MyFlashFetish.com.
Après quatre heures de route, d'autant plus longues que l'autoradio n'était pas très tendance, nous pûmes apercevoir sur la route une vieille femme. Je stoppai le camion, et alors qu'elle me demandait :
- Gehen Sie in die Hand ?
j'aperçus le gun sorti tout droit du ghetto de cette mamie pas commune. A peine avait-elle fait un pas vers nous que je lui sautais dessus. Elle me feinta, m'envoya une torgnole, me mordit du dentier, me fracassa trois côtes, avant de m'empêcher d'avoir des enfants avec son sac à main. Alors qu'elle allait dégainer, elle se transforma en écureuil. Harry rangeait sa baguette dans son Eastpack. Je donnais le change en faisant remarquer que c'étaient de sacrés sacs à dos les Eastpack.
- Oui, confirma-t-il. Dedans y a les cinq milliards disparus de la Société Générale. C'est pour soudoyer la main.
C'était la première fois qu'il me parlait.
- Et c'est ça ta magie ? rouspétais-je en faisant s'asseoir l'écureuil avec la grenouille.
- C'est le stade ultime, dirons-nous.
Nous reprîmes la route, pendant des heures et des heures, en vidant les canettes et les chips que le Mexicain avait emmenés avec lui. Puis après avoir longtemps roulé, alors que j'avais de plus en plus de courbatures et de bleus, que nos passagers comptaient maintenant un lapin, un hamster, un cochon d'inde, une tortue et une chèvre, il n'y eut plus de route. Tout finissait en falaise.
- Tout le monde descend, hurlai-je.
Je marchais avec Harry un petit moment au bord du vide. Il me jetait son regard d'ado éperdu, alors que je n'avais pas la moindre idée de ce que nous avions à faire. C'est alors que je vis Harry s'envoler brutalement et disparaître derrière l'horizon. Son sac Eastpack tournait tout seul vingt mètres plus loin. Une voix grondante tonna :
- Je suis l'homme invisible.
Je regardais partout et ne voyais rien, et ça devait être vrai.
- Et ton ami vient de prendre une grosse calotte invisible ! continua la voix.
J'attendais mon tour, mais la voix poursuivit :
- Quant à toi, je te laisse la vie sauve, comme à Adam Smith et Serge Gainsbourg avant toi. Pour ton amour des animaux.
- Merci, susurrai-je.
Et je fis tout de suite demi-tour. La chèvre s'était mis au volant, tandis que les autres faisaient monter le sac Eastpack. La grenouille me faisait un doigt pas moins invisible qu'un autre. La chèvre se tourna vers l'écureuil en mettant le contact :
- Je ne sais conduire que les automatiques, avoua-t-elle et le bus partit droit devant dans le vide. Je me retrouvais comme la Laitière et le pot au lait : adieu veau vache cochon.
A bien y regarder la Main m'avait donné une belle indication. A mon tour, d'un tableau de Francis Bacon je suis alors sorti. Et comme je n'avais pas l'intention de faire l'amour avec un homme, j'ai rasé les murs, et je suis rentré chez moi.
Le lendemain de ce soir-là quand un coup de fil m'avait réveillé en pleine nuit à onze du matin, je ne m'étais pas plus énervé que ça, car de l'autre côté j'avais entendu un simple « Monsieur, on a besoin de vous, vous êtes le meilleur. » J'avais bredouillé un « effectivement », en formulant pour moi-même un « ça doit être pour moi », et on m'avait précisé d'un « ici, l'ANPE » que c'était carrément l'Agence Nationale pour l'Emploi qui me joignait. Je me fis plus réveillé, parce qu'ils allaient peut-être me proposer enfin le poste de secrétaire comptable après lequel je courrais depuis des années. « L'ANPE », répétais-je. Mon interlocutrice poursuivit d'un « Nous aurions besoin de vous, assez rapidement. La conjoncture économique va mal, la mayonnaise ne prend pas, vous êtes le meilleur, venez faire un stage occulte dans une école de sauciers !»
Je raccrochai.
OST - Magical Mystery Tour - The Beatles
Publié par maximgar à 23:52:04 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (23) | Permaliens
Des ballons de toutes les couleurs se sont échappés d'un anniversaire.
J'aime les clowns tristes. J'ai un souvenir qui me revient trop souvent du clown triste d'un bouquin qui finit par ...Ce serait comme le commissaire voudrait. La municipalité, l'assistante sociale, les promoteurs immobiliers, les hommes de loi, les hommes de la rue. On pouvait le conduire dans un hospice ou un autre.
Tout cela lui était devenu indifférent.
Ce clown là se nommait Gédéon, Gédéon Van Der Leuwen, et il est devenu un ami au fil des relectures.
J'ai voulu écrire quelque chose de compliqué, toute la journée, je ne suis pas sûr d'y être arrivé, car sinon je l'aurais appelé « Coulrophobie sous le règne éclair d'Otto Premier, Roi d'Albanie » ou quelque chose comme ça.
J'ai un Bozzo qui m'accompagne depuis plus de trente ans dans une assiette. Je ne crois pas avoir jamais rien conservé aussi longtemps.
Des ballons de toutes les couleurs se sont échappés d'un anniversaire.
OST - Clowns - Goldfrapp
Publié par maximgar à 00:00:27 dans 9, galerie de Solibo | Commentaires (5) | Permaliens
Vroum des piétons :