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J'avais six ans, j'étais plus proche des sept, quand chacun vers l'entrée de sa classe, au beau mitan des déboulés de courir dans tous les sens qui avaient suivi la sonnerie de sept heures cinquante, un plus grand m'avait envoyé son épaule dans le visage, m'explosant l'œil et la pommette. Du coup, j'avais fini l'année scolaire plus tôt. Je n'ai jamais bien su s'il l'avait fait exprès, mais je le crois, parce qu'après, bien qu'il me foutait plus la trouille qu'autre chose, il m'a toujours fui, du regard, de la parole, à l'angle des trottoirs. Comme je n'étais pas allé avec ma classe voir le Cirque Jean Richard sur la Place des Palmistes, ils avaient eu pour exercice de m'en écrire une belle lettre, que j'ai gardée longtemps dans mon carnet de santé.
Pour ma part, j'avais vu la représentation en famille et comme un cyclope. Persuadé de louper la moitié des clowneries, une tranche des jongleries, un bout de la ménagerie et quelques harmonies funambules dans les boucles trapézistes.
Dans cette conviction du manqué, je croyais aussi avoir loupé la parade, l'entrée des artistes, comme les arts de la rue jusque par-dessus les toits, jetés des instruments de ces cogne-trottoirs de saltimbanques et des pas soulève-poussière des éléphants qui tiraient tels les hercules d'avant les caravanes et les grilles d'acier trempé du vieux lion, lequel malgré son pelage de peluche rousse trop lavée sans assouplissant n'attendait qu'un défaut de cadenas pour nous en faire voir de toutes les couleurs, comme lui avait enseigné Léon le Caméléon. Je n'étais pas encore un vaillant latiniste - et je ne l'ai finalement jamais été - mais le lien m'a toujours paru évident entre les lions et les caméléons. De même qu'entre les caméléons et les chameaux.
Je suis resté persuadé que les cirques entrent ainsi dans les villes. En paradant. Qu'ils viennent en ligne, en défilé, en parchemin déroulé, la réclame est sur nos routes, elle danse au rythme martial d'une caisse claire, au rythme dansant du tambourin, tout avant que tous se lovent circulaires. Car les cirques sont des ronds, même pour qui n'a jamais été latiniste. Car les cirques sont des rondes, pour qui n'a jamais vu un ventre cristalliser, indépendamment des discours soutenus des biographes, ce qui sera une émotion dans l'arène : le cirque n'est pas un théâtre, c'est un bordel, un instant disloqué à la minute près, dégagé des règles théâtrales - quand elles ne lui étaient pas tout bonnement interdites, il y a un ou deux siècles - pour un sort improvisé - ou une improvisation millimétrée... qu'est-ce qu'on s'en fout que ce soit l'un ou l'autre, auguste et clown blanc.
A bout de tramway, il y a peu encore, deux mois à peine, l'Arlette Gruss avait posé ses bagages, ses roulottes, sa ménagerie, ses chapiteaux. A l'heure des représentations, je payai ma place pour la ménagerie, et je regardai passer les animaux qui vont faire leur petit tour et puis s'en vont, retourner sous les lampes chauffantes, dans la paille qui sent le fauve, avec des enfants aux grilles qui s'inclinent. Paradant sur la mi-distance. J'avais six ans et beau ne pas me l'expliquer, j'étais plus proche des sept.
OST - Welcome to the circus - Susumu Hirazawa
Publié par maximgar à 20:27:31 dans 9, galerie de Solibo | Commentaires (0) | Permaliens
Vroum des piétons :