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Mon herbier du ciel | 11 mars 2008

 

Quand une division de biographes de supermarché se sera penchée sur mon cas, il deviendra évident pour chacun que mon amour des couleurs ne m'est venu que par vengeance : comme je n'y connaissais rien en arbres et en oiseaux, j'aurais appris les couleurs et leurs déclinaisons, histoire de ne pas être en reste sur les volatiles et bêtes immobiles à tronc. Il faut de tout pour faire des légendes, et ça ne me dérange pas de sacrifier ainsi les volets publics de mes persiennes battues. Et à vrai dire, ce mardi de la fin des années 70 - je ne sais plus trop lequel pour une fois - alors que je jouais dans le bac à sable de l'avenue Montgaillard aux ombres d'une tour de béton à ma droite et d'un toboggan orangé à ma gauche, il n'y avait ni arbre ni oiseau à l'horizon, rien que de la dalle, du béton affamé, et les bruits qui vont avec : râle de Peugeot 305 pour les plus nantis, un litre trois de frime qui rouille maintenant sur les poussières d'une piste de Sikasso avec douze passagers à l'arrière en coursant ce qu'il reste d'une Talbot Horizon ; esclandres familiales et bébés qui pleurent comme s'ils étaient responsables du tout, au tout l'inverse, gâteau d'anniversaire dont les bougies semblent briller à travers les murs, et courses aux nouveaux jouets qui font des figures à travers la pièce, roulent sur les indices du papier peint, et ont ce timbre sourd des pas de gamins qui résonnent chez le voisin du bas.

Je n'étais dérangé par rien dans mon bac à sable. Ce n'était pas tant que je m'y plaisais, qu'il n'y avait surtout rien autour pour me contrarier. D'ailleurs dès que l'Estafette jaune poussin vint à apparaître au bout de la rue, je levai la tête et oubliai les armées que je faisais combattre sur la planète Carré de Silicium. Elle pétaradait sec et craquait bellement. Dans son créneau en bouffant du trottoir, elle crissa sexy de la chambre air, mais ce talent tenait plus à la non-classe du conducteur qu'aux qualités intrinsèques du véhicule. Je distinguai les lettres sur le flanc : OFFI. Deux jeunes hommes en descendirent avec des blouses bleu clair de scientifiques. Je m'y connaissais un peu en blouses de scientifiques - plus qu'en arbres et en oiseaux, il faut bien le dire. Je rêvais de devenir cybernéticien, moi, et pas juste (que) flic ou pompier, parce que j'avais vu ça dans une émission d'après vingt-trois heures, et que c'était l'avenir surtout si je voulais ranger mes équipements de super-héros dans le box ou à la cave. Eux ils avaient des blouses d'assistants : pas assez classes pour être celles des chefs et poser un joli stylo dans la poche avant au-dessus du nom brodé par des couturières des Carpates - les meilleures d'après les Contes de Perrault ou d'un autre - au fil d'or, trop propres pour être celles de vrais chercheurs. J'étais assez buté dans mon jeune âge, et je tenais beaucoup à mes premières impressions : ces deux-là c'étaient rien que des feignasses.

Ils marchèrent jusqu'à moi nonchalamment jusqu'à venir me faire de l'ombre dans mon bac.

- Non mais ça va ?
- Oui, p'tit, mais pousse-toi, me dit celui qui avait l'air plus crétin que l'autre qui lui avait l'air plus idiot que lui.

Je me poussais, mais j'aurais leurs matricules et je me vengerais bien plus tard, pensais-je sur le coup de la colère. Ils foulaient au pied allègrement ma planète Carré de Silicium. J'aurais pu mordre au tendon celui qui avait l'air plus idiot que l'autre qui lui avait l'air plus crétin que lui, mais je risquais de me faire attraper par son complice, voire pire : de choper des caries, ou d'y laisser une dent de lait !

- Vous faîtes quoi, messieurs ? demandais-je poliment.

Parce que bon, je voyais bien ce qu'ils faisaient : ils pointaient une seringue vers le ciel et aspiraient ; mais ça ne m'avançait à rien, et puis aussi, j'étais un petit gars poli.

- Tu vois cette seringue ? me répondit tout aussi poliment celui qui me parut soudain moins idiot que l'autre qui restait malgré tout plus crétin. Et tu vois le fil qui va jusqu'à ma sacoche ?

Je fis « oui » de la tête.

- Et bien mon ami là, il aspire les couleurs du ciel, elles vont jusqu'à ma sacoche où je les conserve. Ainsi nous conservons toutes les couleurs du ciel du monde. Nous travaillons pour l'OFFI : l'Office Français des Flux des Icônes. Nous sommes à la section ciel.

Je fis « oui » de la tête, mais dans mon for intérieur, ça sonnait plutôt comme « vas-y toi, tu crois que j'ai quatre ans ? » alors que j'en avais trois et demi. Il allait me sortir quoi ? « Je travaille pour la Palette OFFI Ciel » ?

- Nous travaillons pour la palette OFFI Ciel, conclut-il.

C'en était trop, je les laissai là et je rentrai à la maison en faisant semblant de chanter Le Freak, C'est Chic, en déhanchant de la hanche avec des petits coups de rein très sex, parce que c'était ça la mode à l'époque. Mais à peine rentré je récupérai ma Renault 16 à pédales et armé des fulgurs-o-poing de mon Goldorak d'un mètre trente j'allai leur tendre une embuscade plus bas dans la rue. Je les démontai à la batte de base-ball en pvc mou, au marteau en bois, et à la clé Allen de la boîte à outils de Papa et depuis on prétend que le quartier est mal famé, car ils ne se vantèrent pas de s'être fait attaquer par un seul petit gars de trois ans et demi et son Goldorak...

Le pire dans tout ça, c'est qu'il ne m'avait pas menti. J'ai toujours son matériel, et je continue depuis près de trente ans à tenir un herbier du ciel à chacun de mes déplacements. Ce qui donne par exemples,

 


Ciel d'étain - pris à La-Lande-Saint-Siméon (octobre 1996)

 

Ciel de Payne - pris à Paramaribo (février 1984)

 

Ciel de Marine - pris à Case-Pilote (juillet 1985)

 

Ciel de Roy - pris à Arbus (janvier 1985)

 

Ciel de Barbeau - pris à Sienne (août 1997)

 

Ciel de Parme - pris à Tartas (octobre 2007)

 

Ciel de Blanc de Plomb - pris à Strasbourg (décembre 1996)

 

Ciel de Dragée - pris à Ankara (septembre 2007)

 

Ciel cérulé - pris à Redon (juin 2003)

 

OST - Blue Skies - JayMay


Publié par maximgar à 19:43:40 dans 108, rue du Bac | Commentaires (31) |