Ma bunny valentine... mon lapin... C'est fou ces noms d'animaux qui égarent, et qui s'échangent tout le temps. Parfois même quand ça va moins bien, des noms d'oiseaux, puis rien, rien de grave. C'est fou quand elle pense britannique, tous ces spasmes de la langue. Sortons de là, les oiseaux, les pupuces, sortons de là les civets... alors elle repense... Matisse, l'amour c'est bleu difficile, les caresses rouges fragiles...
Son kayakiste britannique aime les rapides, il y est cool, tranquille. Elle l'aime quand il l'emmène au bord des raidillons, en Estanguet tout en tangente, elle cherche son souffle, trouve un zéphyr. Ou qu'importe, un aquilon. Des fois ça cogne comme sur un tambour sur la chair tendue. Sans faire exprès elle repense Souchon, aux machines à faire.
Et puis juste avant de mourir, comme toujours, elle croise son visage livide tendu par le penchant. Faut voir si les couleurs d'origine peuvent revenir? pense-t-elle en chantant, le regard perdu derrière les rideaux de raphia. Le linge ça n'a rien de fatigant, ça se salit tout le temps.
OST - Whirlpool of love - John Powell
Publié par maximgar à 20:55:03 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (4) | Permaliens
Entendu hier soir, bien malgré moi, (puisque je parlais moi aussi), juste avant un post à venir (ou encore plus tard) durant une réunion des paranos anonymes, alors que je devais me rendre à celle des Japonais débonnaires.
- J'ai la pression qu'on me surveille.
- Oui non, c'est pas exactement le terme.
- Si, si je te dis que j'ai la pression qu'on me surveille.
- Oui non, on dit « j'ai l'impression ».
- Ah... j'ai un pression qu'on me surveille.
- Oui non, disons que ce n'est ni Robert, ni Larousse.
- Ah... tu vois, Robert et la rousse, ça me rappelle pas le bled...
- Euh, ben moi oui non franchement pas.
- La terre y est si belle, je la bêcherai elle. Ici je casse du caillou.
- Je te le fais pas dire. Je m'en rends bien compte.
- Ah toi, aussi tu as la pression qu'on veut te briser ?
- La pression non, mais l'impression oui.
- Parce que d'ici, tu arrives à voir si c'est un homme ou une femme ?
- ...
OST - Benjilude - Basement Jaxx
Publié par maximgar à 18:09:40 dans 108, rue du Bac | Commentaires (4) | Permaliens
Autres temps, autres mœurs. Je m'étais amusé un moment à vivre de brigandages d'escroqueries de tours de passe-passe, non sans une certaine réussite. Puis après avoir connu quelques embrouilles et soupé de cette routine qui devient vite de l'ennui, je m'étais rangé des voitures si bien que j'allais partout en vélo. La rupture avait été brutale, et chaque fois que je croisais une citrouille ou un potiron, un vague à l'âme puissant me saisissait. Avant que je ne me mette à distribuer un peu partout des cartes de visite à mon nom, j'avais dilapidé ce qui avait fait ma fortune, bien décidé à jouer les grands rêveurs en ville et promeneurs des ruelles, l'homme peu pressé. Au bout de quelques temps, bien obligé de me renflouer si je voulais garder mon pied à terre du boulevard Cafarelli, je m'étais cherché un travail à la Prévert, un maillon d'effet papillon dans une chaîne de causes à effets, une chanson de vitrier et son allumeur de réverbères... Comme ce serait beau, ce qu'on pourrait voir comme ça, à travers le sable, à travers le verre, à travers les carreaux...un arbre des planches un menuisier un grand lit une petite marchande de fleurs qui doit se marier avec l'allumeur de réverbères... Et comme on n'avait nul besoin d'allumeur de réverbères, j'étais devenu changeur d'ampoules des feux tricolores. Ça ne sonnait pas aussi bien, mais ça devait participer à un dessein plus complexe. J'arrivais dans les carrefours, j'y mettais le grand bazar en coupant le courant n'importe comment et je remettais au vert des petits bonhommes figés de profil.
J'en étais là à rebrancher le croisement des rues Elégance et Hérisson lorsque je rencontrais Alexandre Venir des Passey. Un air arrogant comme pas un, du genre golden boy fils à papa qui pose sur le capot de sa Mercedes, il retira ses Ray Ban pour que je prête attention à lui. Je traînai mon vélo jusqu'à sa hauteur sans me presser. Il me tendit une carte, sa carte, avec titre nobiliaire, écusson et mini c.v.
- Ne perdons pas de temps, me dit-il, je sais qui vous êtes.
Et c'était tant mieux, parce que je n'avais pas de carte. Il me proposa d'attacher mon vélo face à son coupé SLT, puis de le suivre jusqu'à une terrasse. Il était précis, direct, méticuleux dans son phrasé, en pleine récitation. Je n'avais pas particulièrement envie de le suivre, néanmoins la curiosité l'emportait. En soufflant sur la mousse d'un grand café, j'attendais qu'il se lance. Il le fit après s'être allumé une cigarette. Du moins, je doute encore que c'était vraiment comme ça qu'il comptait lancer son discours.
- Je vous imaginais plus mince, dit-il.
Je n'étais pas spécialement replet, mais ma nouvelle vie m'avait donné à m'épaissir quand le vélo m'avait développé le postérieur.
- Vous désirez me parler régime monsieur Venir des Passey ? demandai-je sans laisser transparaître ni surprise, ni embarras.
- Pas vraiment, mais on dit de vous que vous étiez dans le coup de l'enlèvement des danseuses de l'Opéra, par les conduits d'aération : on vous avait surnommé le Rat.
On m'avait effectivement surnommé le Rat, mais parce que j'étais déguisé en danseuse, ce qui, en soit, ramenait au même constat : j'avais pris du poids.
- On ne dit pas que des choses intelligentes, fis-je.
- On dit bien que vous êtes le meilleur, ajouta-t-il.
Je souris.
- Il y a des choses qu'on ne peut que constater. Que puis-je pour vous ?
Ce que je pouvais pour lui sortait totalement de l'ordinaire. De sa poche, il venait de tirer la photo d'une jeune femme splendide, une sorte de blonde comme on en croise que sur l'écran de son téléviseur. Il m'expliqua rapidement qu'elle s'appelait Sarah, comment il l'avait rencontrée, ce qu'elle faisait, où elle le faisait. Puis il se lança dans quelques détails trop insolites pour relever de la passade, une commissure de la lèvre, un œil légèrement plus bleu que l'autre, une boucle, un déclin de nuque. J'avais du mal à croire qu'il ne pouvait pas l'emballer tout seul et qu'il ait besoin de moi, même pas en faire-valoir.
- Oui, l'interrompis-je quand je n'eus plus sucre de café à siroter. J'ai beau être mythique, je n'arrange pas les rencontres.
- Non, évidemment, se reprit-il. Ce n'est pas un problème que la rencontrer et faire l'addition du plus si affinités.
Il commanda deux autres cafés.
- Je vais vous expliquer, poursuivit-il. Je compte vivre avec elle. Longtemps, tout le temps. Mais vous le savez comme moi, ça ne tiendra pas.
Je n'en savais rien, mais pour lui tout était condamné d'avance.
- Ce que je voudrais, s'excitait-il, c'est que je t'aimais et je t'aime, veuillent dire la même chose. Même quatre lustres plus tard. Ce que je voudrais c'est que rien ne s'use.
Ce gars pétait les plombs tout seul sur sa chaise. Je jetais parfois quelques petits regards autour de moi, histoire de voir si on ne le prenait pas pour un fou, et si on ne prenait pas celui qui l'accompagnait pour un autre fou.
- Ce que je voudrais, poursuivait-il, ce que je voudrais, c'est la concorde dense des temps. Que s'aimer il y a cinq minutes, ait le même goût qu'il y a cinq ans.
- Beaucoup de gens veulent ça, remarquai-je. Ce sont les règles du jeu.
- Les jeux se faussent, rétorqua-t-il.
Je restai sans voix un moment.
- Et vous voudriez que je fausse votre jeu ? demandai-je. Vous me croyez capable de maintenir votre passion et la sienne ?
- Je crois que je peux me payer beaucoup de choses, mon ami, dit-il. Beaucoup de choses, mais pas toutes. Par contre, je peux louer vos services.
Il tira un dossier du revers de sa veste. Et en me le présentant, il me dit :
- Je veux que vous me tuiez le temps.
Il se leva, rechaussa ses lunettes, et s'éloigna avec un simple :
- Je vous recontacterai demain.
Le dossier ressemblait à un vaste n'importe quoi. Bardé d'extraits d'études de thèses et mémoire, de photographies d'amphores grecques ou romaines sûrement bien sifflées, ce maelström de documents prétendait qu'un homme ou une obscure divinité responsable du temps avait été enchaîné par les Hommes. Pour résumer ses aventures, cet homme (quoiqu'il s'agissait parfois d'un bidule) maltraitait ses enfants leur bouffant les nerfs, leur cassant les pieds, au sens peut-être propre et certainement figuré, mais il s'était fait coincé par l'un d'entre eux dans une ruelle sombre, bastonné à mort, et malgré tout sans repentance, l'inscription du bâton sur sa chair avait comme un ressac éternel : il arrive souvent que le désagréable dure longtemps, il le savait mieux que personne et qui plus est, il le vivait encore. Avec les ères, conquis par l'Empire Romain, la Sainte Eglise Catholique et Universelle, puis les Horlogers Suisses, il s'était retrouvé dans le coffre-fort d'une banque de Genève. Je n'y croyais pas un instant, mais ce bon Alexandre Venir des Passey m'avait fourni des plans précis de la dite banque, mieux, il m'avait indiqué tout ce qu'on pouvait y trouver d'autres. C'est pourquoi quand il appela le lendemain, j'avais déjà mon billet de train pour Genève.
- Je savais que je pourrais compter sur vous, me dit-il. Que l'enjeu éveillerait votre intérêt.
Il me précisa encore combien il était important que cette affaire soit réglée d'ici samedi, qu'il avait invité sa belle Sarah en un lieu à faire basculer les destins. Moi je comptais passer à l'action le vendredi, à l'heure de la fermeture, avec un plan tellement à toute épreuve que je ne compte pas en dire plus. A la gare de Genève m'attendaient les Onze Coups de Minuit. J'étais en froid avec eux, mais ils me devaient encore un service pour une longue série de plans juteux. Quatre heures me le fit bien sentir quand je mis le pied sur le quai. En me tendant une main froide et peu amène, il me rappela que ce serait notre dernier coup ensemble. Quelques uns ne prirent pas le temps de me saluer. D'autres me tapèrent dans le dos. Drôle de retrouvailles : les pairs m'étaient particulièrement antipathiques, j'étais à la fête avec les impairs. L'un d'eux se foutait même ouvertement de mon galbe fessier, en me traitant de gros céans. Sur le moment, j'en ris, mais en passant à côté d'un vendeur de citrouilles, je me sentis presque malade, quand tout le monde se murait dans un silence triste.
Une heure, le frère aîné de la bande, conformément à mon plan élaboré sur messenger avait tout bien préparé comme il faut. Et quelques minutes après nous étions dans les coffres. Tandis que les Onze Coups de Minuit s'employaient à faire sauter les cellules voisines, j'ouvris le coffre du Temps. Dans une pièce sombre, ventilé par deux vieilles pâles de bois brinquebalantes, un homme squelettique se tenait assis sur sa chaise. Il n'avait pas l'air vieux, il ne faisait pas jeune, sa blouse d'hôpital lui donnait un air malade.
- Te voilà enfin, me dit-il.
Enfin ? pensais-je sans rien en dire. Mais il me répondit quand même.
- Tu arrives à Temps.
Il fit quelques pas vers moi. Je n'avais jamais eu l'intention de tuer le temps, mais l'idée me passa à l'esprit, et il la vit. Il en sourit.
- Un jour on aura plus besoin de moi, tu le sais. Même du Mercure maintenant, l'Homme croit pouvoir tirer des horloges et des piles bien plus précises que mon cœur. Mes enfants, mes enfants chéris. Alors, tue-moi.
Je ressortais de la pièce assez décontenancé. Dans le couloir extérieur, les Onze Coups de minuit s'affairait autour de leur butin. Comme nous nous étions déguisés pour certains en horlogers, en fonction de mon plan tellement à toute épreuve que je ne pourrai le détailler ici, ils remplissaient des pendules d'objets précieux. La mienne était désespérément vide. Onze heures tira une bouteille thermos de son sac à dos.
- J'ai préparé un bon bouillon pour fêter ça ! s'écria-t-il, et je vis à son regard que les frères impairs des Onze Coups de Minuit avaient perdus de leurs mines sympathiques.
Je les comprenais un peu. Cinq mois auparavant, je les avais rencardés sur une mission commando organisée par les services secrets du Ministère de la Santé : la mission Cendre Rions. Cela consistait à entrer dans les bars restaurants et à y renverser des cendriers en rigolant, c'était un moyen comme un autre pour faire parler cigarettes et interdiction de fumer, qui donnerait du temps de droit de réponses au gouvernement, une affaire habituelle, avec RTT et mutuelle. Il était malencontreusement arrivé malheur au douzième coup de minuit : en renversant ses cendres dans un restaurant où se tenait un colloque de sorcières fripées, ces dernières l'avait citrouillisé sans autre forme de procès.
Je pris le bouillon que me tendait mon infâme assassin qui dix minutes plus tôt m'embrassait de sourires. Il fallait à tout prix que je case le mot Hara-kiri dans la conversation.
- Hum, fis-je, un bouillon de Onze heures... comme c'est appétissant. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que je me fasse...
- Tu vas la fermer et tu vas boire !!! m'interrompit Six heures.
- Tu vas boire !!! répéta Huit heures.
- Oui, mais vous auriez pu me passer une lame les amis que je me fasse...
- Et comment tu voulais qu'on fasse entrer une lame ou une arme ? avec ton plan trop parfait ? me coupa Neuf heures.
- Trop parfait !!! répéta Huit heures.
- Tu ne cesses de répéter ? lui demandais-je. Tu serais tropical et rigolo tu sais ce que tu serais ?
- Un ara qui rit ? hasarda-t-il.
Au même instant vingt-quatre ninjas apparurent dans la pièce et tuèrent tous les Coups de Minuit.
Mon plan était si parfait et précis que je ne pouvais pas me passer des Coups de Minuit pour ses quatrième et septième phases que je ne tiens pas à vous préciser ici par le menu. Mais je savais bien qu'ils essaieraient de se débarrasser de moi. Je les comprenais un peu. Cinq mois auparavant, après avoir trouvé une citrouille dans un restaurant, j'avais préparé un bon velouté, qu'on avait tous mangé... en famille, quoi. J'avais donc contacté la direction générale de Seiko. En échange de ma protection, ils récupèreraient le Temps pour faire des montres bien plus performantes que les tocantes suisses. Je n'avais qu'à dire Hara-kiri pour qu'ils interviennent. Je n'avais jamais eu l'intention de le tuer, par contre j'avais passé le Temps aux Japonais. On remplit encore quelques unes des horloges des Coups de Minuit, qui furent remises à leur père, la Grande Heure. On raconte que les messagers qui remirent les pendules à l'Heure ne revinrent jamais.
Tout ceci paraît dénué de morale, maintenant que j'y pense.
Je retrouvais Alexandre Venir des Passey devant son restaurant. Il s'impatientait, d'un impatience de riche qui a tout le temps. Je garai mon vélo sans précipitation, alors il vint à ma rencontre. Il faisait doux, c'était pourtant le mois de février.
- Il n'y a plus de saisons, remarquait-il heureux. Vous l'avez tué, n'est-ce pas ?
Le Temps était surtout en plein jet-lag et totally lost in translation, vers Kyoto, à chercher midi à quatorze heures sur les frises du décalage horaire.
- Non, je n'ai pas tué le Temps. Au contraire même.
Il ne souriait plus. Il secoua la tête.
- Vous ne vouliez pas fausser le jeu ? hésita-t-il.
- Pas un instant...
Bien décidé à ne pas poursuivre sans sa concorde, je le vis s'éloigner. Il se dit néanmoins qu'il s'est lancé dans la peinture, signe Julien, et ne reproduit que du ciel. Quant à moi, je suis retourné à mes pénates, sa carte de visite dans la poche, des rêves d'aventures plein la tête, deux ou trois ampoules pour traverser dans un coffret, et des souvenirs encore crispés du grand or logé dans sa cellule capitonnée.
OST - Bien avant - Benjamin Biolay
Publié par maximgar à 18:25:23 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (14) | Permaliens
Il faut que je vous raconte quelque chose qui n'a pas tant d'importance. J'étais pressé ce midi, même qu'il n'était pas encore midi. J'ai mis les pieds sous la table, et les coudes sur la nappe à carreaux. Une nappe à carreaux rouges et blancs, tout ce qu'il y a de plus classique. La plantureuse serveuse s'est approchée avec son sourire certifié émail diamant.
- Ce sera quoi ? qu'elle a demandé d'un air chou, et d'une œillade certifiée blindage mascara.
Je n'en savais rien. C'était sûrement un lieu pour habitués, parce que les menus n'étaient pas légion. Les clients, non plus, mais c'est parce qu'il était encore loin de midi et qu'on était loin de partout. Je ne pouvais même pas dire « comme untel ou untel, comme ce monsieur là, là-bas, même que ça fume et que ça sent trop bon. » Et je n'allais sûrement pas lui demander ce que je cherchais après tout, ce pour quoi je m'étais lancé dans ce long voyage.
- Qu'est-ce que vous avez de bon aux cuisines ? fis-je en tapotant la table.
- Des jarrets de porc frits, et des patates au beurre, répondit-elle d'un air langoureux certifié miel de mille fleurs avec cependant une touche gitane maïs.
- Hum, du cochon, fis-je, parce que je savais pas comment demander poliment une deuxième proposition.
- Vous savez, dit-elle en s'approchant trop près et en approchant le reste trop près, ce n'est cochon que si c'est bien fait.
- Je vais prendre ça, répondis-je en pensant que j'allais surtout pas prendre ça.
Et elle retourna aux cuisines en chaloupant de la chaloupe pas vraiment certifiée petit bateau. Tout ce qu'il y avait de plus classique ! à croire que je rêvais tous les films que j'avais vus et tous les livres que j'avais lus qui s'approcheraient un peu de cette route.
C'était si bon que je léchais encore mes doigts quand le restaurant s'est rempli, puis vidé. J'ai laissé un gros pourboire et j'ai fumé plus que de raison, avant de reprendre la route. Je vous avais bien dit qu'il fallait que je vous raconte quelque chose qui n'avait pas tant d'importance. Mais depuis que j'ai pris le taxi, puis pris l'avion, puis loué une voiture, puis roulé vers mon rêve de pain de maïs tarte de patates douces et pilons de poulet bien trop épicés, je ne vis que des choses pas si importantes. Et comme si ça ne suffisait pas, je les note dans mes carnets.
OST - Fried neckbones and some homefries - Willie Bobo
Publié par maximgar à 18:01:21 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (6) | Permaliens
Julien s'allume une cigarette seulement quand il fait noir, histoire d'illuminer un temps un décor très vague fait de pas grand chose, des ombres de bric et de broc. Et quand il fait jour, un jour tamisé, filtré, coupé au couteau dans les déchirures des rideaux épais, Julien peint ce qu'on croit être des dégradés des cieux. Mais c'est histoire d'interprétation, sur sa palette il y a surtout des bleus, des ecchymoses, des meurtrissures de lapis-lazuli. Quand il était petit, Julien a longtemps pris des fortifiants. Il se blessait souvent, c'était un garçon fragile.
Julien s'est longtemps construit des légendes d'hommes forts. Pas fort comme qui renverse une montagne ou tabasse un dragon. Mais fort comme qui résiste longtemps, ne serait-ce que tout une nuit contre un ange, par exemple, de ces forces qui dépassent les instants et marquent les esprits parce qu'ils sont l'addition de gestes lents presque immobiles. Mais il continuait de tomber en bicyclette et sur les rebords de trottoir. Alors Julien vivait caché, histoire de tomber tout seul. Julien n'avait pas beaucoup d'amis. Pas beaucoup d'amies non plus. Il n'aime pas les histoires qui commencent, parce qu'elles finissent. Ça fait de lui un garçon plutôt seul. Julien est un garçon fragile, alors il se casse souvent.
La pharmacienne sous sa croix verte serait au pied d'un arc-en-ciel, qu'il ne la remarquerait pas, déjà qu'il ne la remarquait pas au milieu des solutés de souffre, des vitamines goût orange et des pastilles à la lavande et au miel. A trop vouloir s'inscrire longtemps Julien a la conscience de ce qui est éphémère, de ce qui passe rapidement. La pharmacienne serait au pied d'un arc-en-ciel avec un chaudron qu'il ne comprendrait rien au trésor. Il a des traces de saphir qui déteignent dans les cheveux, elle a de l'éosine sur les mains. Elle lui ferait bien de la pourpre violette de ses taches. Mais il ne la remarque pas, même en revenant souvent. Et elle, elle ne se lance pas. Elle a un peu peur, elle, c'est pas vraiment une fille élancée.
Ses toiles sont toujours bleues. Ça les rend éternelles. Parce que les bleus étaient là bien avant sa palette et qu'il ne les peint pas vraiment : les bleus s'accrochent. Quand il achève une toile, Julien sait très bien qu'il ne l'avait pas commencée, et qu'il n'a pas encore fini. Pour couronner le tout, pour changer, il va se couper sur le chevalet. Il enfile son manteau et va à la pharmacie. La pharmacienne a le sourire, le rouge éosine plein les doigts. Quand elle lui prend la main sur ses plaques céruléennes, elle fait naître de l'améthyste et du lilas. Julien pense alors que le zinzolin s'accroche, qu'il pourrait très bien ne pas l'avoir commencé, qu'il n'y aurait aucune raison que ça finisse.
« C'est joli, dit-elle.
- Assurément », dit-il.
Il était bien. Il était plutôt mal ailleurs, elle voulait savoir s'il était maladroit. Julien se perdait dans des visions de fracas. Et des nuances de violet, comme autant de degrés entre des milliers d'aurore. Quitte à se faire briser, il ne se cassait pas. Ça le changeait de ses inclinations fragiles.
OST - Break my Body - Hanne Hukkelberg
Publié par maximgar à 18:28:47 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (25) | Permaliens
Vroum des piétons :