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Maudite Bique | 05 janvier 2008

 

Call me Ishmael.

Voilà ce qu'on lit pour commencer, peut-être la première phrase la plus connue de la littérature anglo-saxonne.

Call me Ishmael. Some years ago -- never mind how long precisely -- having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world. It is a way I have of driving off the spleen, and regulating the circulation. Ce qui, avec mon accent et les cahots du véhicule avait une résonance impériale, une profondeur tacite. On entrait dans le récit par la plus petite des invitations, une fenêtre ouverte sur du même pas sûr. Call me Ishmael.

Je me rappelai des débats sur la traduction de ces premières lignes comme d'un florilège de détails inutiles. Je me rappelai aussi cet auteur russe, frappé d'un Goncourt, qui évoquant son Testament français à la radio, plaidant pour la charge de travail des traducteurs, lui-même ayant défendu ses premiers manuscrits en prétendant qu'ils étaient traduits, histoire qu'ils passent mieux, ou qu'on se dise plus facilement « quel travail d'orfèvre ! », comme si les directeurs de collection appréciaient plus que tout à leur juste valeur, le travail des écrivains traducteurs, les faussaires des couloirs de Babel dont le nom n'est jamais en haut de l'affiche. Je m'étais dit que de toute façon, même pour s'étaler dans sa langue maternelle, il fallait bien traduire, que tout commençait comme ça, qu'on pouvait sans cesse se reprendre, se reprendre soi-même, jusqu'à déformer l'idiomatique en un murmure personnel. Mais là je m'égare... Le soleil se levait par quelque part, comme il le fait assez souvent, cependant dans ce sentier forestier et à la succession des virages, ayant littéralement perdu le Nord, je ne savais d'où venaient la fine chaleur et les ténus brins de lumière dans lesquels dansaient les sables escarbilles d'une auto désordonnée.

Appelez-moi Ishmaël. Il y a quelques jours, je ne sais plus combien précisément, ayant dans la poche ce qu'il restait d'un sudoku à gratter et pas de raisons particulières pour rester à errer sur place, l'idée me vint de monter dans un bus régional, direction l'Auvergne. Loin de mes pénates et très près de mes virées dans la bouquinerie du 108 rue du Bac, très loin même d'une crèmerie que j'aime bien et de sa crémière, parce qu'au fond il s'agissait de fromage.

Un souvenir d'appétit amoureux me hantait. Je me souvenais sa bouche et ses tartines de fromage. Existait-il quoi que ce soit de plus beau que sa bouche et des tartines de fromage ? Si ce n'était son dos en violoncelle où je laissais crisser mon archet.

Mon destin n'était pas alors de bafouiller mon accent britannique jamaïcain au-dessus de cette bouche, ni même de voir ses mains courir mes tartines de beurre doux, où de ses doigts laiteux elle dessinait ensuite des fleurs de sel de Guérande... sic... Alors j'avais pris la route. Mes pas m'avaient conduit d'une taverne à l'autre, où j'oubliais le Beaufort et le Cabécou à coups de ballon de rouge, et entre deux sonores hoquets éthyliques j'entendis parler de cette homme, le Capitaine Achab, un fou du Cantal (c'est d'ailleurs parce que j'avais entendu « fou de Cantal », que tombé de mon tabouret j'avais suivi passionnément son histoire), un unijambiste funambule bien décidé à chasser la plus ignoble des créatures que l'Auvergne ait jamais porté: une chèvre capricieuse au lait fort et épicé, dont la vitamine D recèlerait tout la puissance de Volvic et Vulcania réunis.

Oui, vous avez bien suivi : j'étais évidemment lancé dans les aventures de



 

La vieille estafette me largua sur une bordure de clairière. Je marchais quelque temps coupant dans un pain rond de larges tranches, mordant dans un saucisson sec et sifflant une piquette agréable, réservant au fond de ma sacoche une limonade pour faire plus sérieux plus tard. Le Capitaine surgit à l'horizon, tel un vieil arbre, telle une souche, masse sombre découpée dans un univers de montagnes à dos ronds, puis charpente de forme humaine, et enfin puissance de la nature rehaussée d'une casquette de capitaine qui le rendait réellement capitaine, en fait. Mais c'était une nature bancale, qui penchait à droite du fait d'une jambe de bois cirée à l'o'cedar en spray. Légèrement trop courte, elle donnait au personnage toute la fragilité qui lui était nécessaire, pour passer de l'ignoble masse repoussante et bestiale, à l'icône romantique de l'être blasphématoire qui va combattre une chèvre au fin fond de l'Auvergne, ne craignant aucune des pires sentences de Dieu. Il penchait tellement à droite qu'il me balança comme pour rééquilibrer une énorme claque vers la gauche.

- Tu es bien frêle sur tes cuisses, moussaillon, me dit-il !

- Appelez-moi Ishmaël, fis-je comme si c'était ma seule phrase au scénario.

- C'est ça moussaillon. Ramasse tes affaires et monte à bord de la Pé-Mob !

La Pé-Mob était une sympathique 103 de Peugeot tunée en side-car. A l'avant du side, on ne pouvait le manquer tant il était doré et catalyseur de la moindre lumière, brillait un harpon. Le Capitaine était peu causant, et sous les pétarades de sa machine infernale, il aurait peu pu causer. « Quel animal ne pouvait se douter de notre présence ? », pensais-je alors. On nous entendait à des kilomètres, chevauchant sans bitume les vallons verts d'une Auvergne sauvage et démontée, frappée de volcans éteints et de marcassins réveillés par la damnation en démesure du petit moteur Peugeot encrassé et des jeux tout en cliquetis de l'attache bruyante du side. Mais c'était là mélopée, et j'avais l'esprit fuyant. Un regard jeté en arrière et voyant nos empreintes pneumatiques qui dessinaient des pistes comme autant des griffures qu'elle m'avait laissé sur le dos, des traces de doigts qui s'enfoncent dans la chair, quand le reste de ma chair embrassée dans la sienne s'illustrait en geste épars et râles satisfaits insatisfaits, dans ce que l'insatisfaction a d'insatisfaisante et satisfait, ce sourd découragement mêlé d'espoir où l'idée même de toucher à la fin du monde côtoie le prémisse de la jouissance et l'exp...

Le Capitaine me frappa un grand coup sur le casque : la chèvre était devant nous !

Avais-je déjà vu animal plus impressionnant ?

Il me semble bien que non. Les cornes fières et arquées, le regard digne d'un gros plan de Sergio Leone, la mastication assurée, et la barbe si féminine, la blancheur du poil, et le soleil flottant derrière elle. Elle avait la force du Chabichou, la vigueur du pélardon, la robustesse du rocamadour, mais aussi la finesse distinguée d'un crottin de Chavignol. Je pressais sur la détente, le harpon s'envola plus encore poussé par l'accélération subite du Capitaine. Mais la chèvre penchait à droite (en effet le monde de la littérature étant fort concis, autant que peut l'être une bibliothèque, il s'agissait de Blanquette la chèvre de Monsieur Seguin, ce qui rappellera à chacun de belles images d'Epinal). Le harpon alla se ficher dans un vieux chêne malade bien plus résistant que la Pé-Mob, la corde du dard doré bien peu élastique envoya la machine se désintégrer en plein vol. D'un œil se fermant, je vis une dernière fois le Capitaine s'agripper à la corne de la chèvre.

- Amalthée, criait-il, donne moi ton abondance. Donne.

Ma tête frappa le sol, et sur la mer que peuplent les baleines, entre autres Achab je faisais du pédalo avec deux chèvres. Etait-ce là le paradis, une mer démontée où les chèvres font du pédalo ?

- Je suis Babi, dit la première.

- Je suis Baba, dit la seconde.

- Si Baba tombe à l'eau, dit Babi.

- Que devient-on ? demanda Baba.

Je répondis :

- Appelez-moi Ishmaël.

- Mais non, fit Babi.

- Qu'il est nul, déclara Baba.

- Sûrement que Babi bêle.

- Et que Baba coule.

Une lame me caressa le visage, mais c'était là le rêve, et dans la réalité la langue râpée de Blanquette me passait sur les joues. Elle m'offrit son pis, et, je fus pour Blanquette tel un veau, tel son enfant je la tétais goulûment, retrouvant là un goût sauvage longtemps oublié des hommes. Tel le nourrisson qui goûte à la vie en dévorant sa mère, je compris le destin qui unissait l'homme et la chèvre, deux maillons éparses de l'univers. Je compris le désespoir d'Achab, amoureux d'Esmeralda la bohémienne de Notre Dame de Paris, puisque ce livre était rangé à côté de Moby Dick dans un douteux ordre alphabétique qui avait fait voisin Herman Melville et Hugo Victor, à maudire l'analphabète penaud qui tenait la bouquinerie. Elle dansait sur les ponts de l'île de la Cité, et de la poupe à la proue, Achab l'aimait. Djila par contre la chèvre d'Esmeralda le voyait d'un mauvais œil, et elle surprit une nuit le Capitaine dans une ruelle, se ruant sur sa jambe, tel un défenseur italien sous créatine pour en faire du petit bois. Achab en avait toujours voulu aux chèvres du petit bois qu'était devenue sa jambe. Et si Zeus avait brisé la corne de sa nourrisse, Achab s'était échoué au calme de sa vengeance.

Je me traînai jusqu'à l'épave de la Pé-Mob. Plus mort qu'un mort, mais plus vivant que les vivants. Dorénavant j'irai chez le crémier.

 

 

Note de l'auteur : on estime aujourd'hui le nombre de chèvres domestiques à 768 millions dont 153 millions de chèvres chinoises, ce qui fait en euro un milliard. La chèvre est effectivement convertible en euro pour trouver son prix en humain. 6,5557 hommes valent une chèvre. Il serait bon parfois d'y réfléchir. Et de se rendre chèvre pour les violoncelles.

 

OST - Northern Whale - The Good the Bad and the Queen

 

Publié par maximgar à 00:19:03 dans 108, rue du Bac | Commentaires (14) |