Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

FM en ville :

Loading

Index des rues :

Décembre

DiLuMaMeJeVeSa
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031     

Cul de sac :

counter statistics

  • RSS
  • RSS
  • Podcast
  • atom 03

Le Robinson du macadam (et le petit passage des vendredis) | 12 décembre 2007

 

Les yeux sous l'ourlet de son bonnet, il reste là à attendre un signe, à la croisée des grands boulevards. Ca ne peut être que de la patience, mais personne n'en sait rien. Puisqu'on n'y prête pas vraiment attention, de peur qu'il ne la rende, je suppose. Ce doit être ça, car seuls les enfants, les grands dépensiers du geste désintéressé, un peu moins obsédés par l'horloge retenue dans les embouteillages, eux, semblent le voir, et lui tirent la langue, et lui font des sourires de dents de lait échappées durant la nuit, et lui secouent des signes de la main. Et ils continuent gratuitement, même s'il ne leur rend jamais rien. Comme n'importe quel roi déchu, il lui manque une case à l'échiquier, au motif vichy des fonds de tiroirs de l'esprit. Et il reste parfois tard, à mimer des roques et des gambits depuis son trône de bouche incendie. Dans sa tête, c'est à dire ailleurs, il se répète :

- Je reste. Je reste. Je reste.

Et il s'y tient. Avant le grand débrayage, quand tout roulait tout seul, il se réveillait les matins, et il passait une main paresseuse dans ses cheveux qu'il ne coiffe plus, qu'il ne coupe plus, qui s'encrassent sous son bonnet maronnasse de ne plus être blanc. C'était volupté, et café dans la tasse à sept heures douze précises, tout au ralenti et travellings le long des pièces, dans le nacré, la brillance, la classe des lignes même confondues dans la noirceur, si ce n'est le reflet parfois paumé d'un interrupteur ou de la diode électro-luminescente d'un appareil hi-fi inutile hors de prix au son 5.1 trop classe et dispersé, le bruit des petits mécanismes de riches, et les volets électriques qui n'attendent pas qu'on leur demande pour savoir ce qu'ils ont à faire. Au mieux, il ne se réveillait pas seul. C'était rare, car elles ne restaient pas une fois l'affaire bouclée. Mais ça n'avait jamais eu beaucoup d'importance avant elle. Parce qu'elle, elle était différente. Parce qu'elle sentait bon. Parce qu'elle inspirait l'amour au réveil, jusqu'à l'effondrement. Et qu'il n'avait cesse de glisser sa main sur elle, d'évanouir son nez dans sa chevelure, un moment seulement, pour lui en montrer plus, ou qu'elle lui en montre plus. Ce matin là, non seulement elle était là, mais il ne voulait pas la laisser. Quant à elle, elle n'aurait pas du être là, pas encore, ne pas dormir ici, mais il s'était passé quelque chose de plus que d'habitude. Allez savoir quoi. Ils firent l'amour encore deux ou trois fois, et le café de sept heures douze précises fut d'un bouillu foutu exceptionnel qui empestait dans toute la cuisine aux ronronnements silencieux.

- Viens, on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais...

Il y avait toute la vie du monde dans son oui, tout un orchestre à cordes, et ses pauvres cours de piano pour accompagner d'un doigt incertain mais joyeux. Alors, ils sortirent, non sans qu'elle lui enfonce son bonnet blanc jusqu'aux yeux, et c'est lorsqu'ils traversèrent la croisée des grands boulevards, et qu'elle tournait devant lui, faisant voler les pans de sa robe, et scintiller la blancheur de ses jambes, qu'un gars qui tournait de la gauche vers la droite, de nulle part vers ailleurs, dans le sens des aiguilles d'une montre sur le point de s'arrêter, la faucha, et disparut dans un crissement de sang, et quelques gouttes de sueurs froides.

Les flics ne surent jamais son nom. Et comme lui il ne disait plus rien, l'épicier d'en face qui en voyait toujours plus qu'il ne pouvait en voir de derrière son comptoir se lâcha, heureux de faire la vedette pour le bien du monde, tandis que les bottes des pompiers claquaient dans le sang. « Il ramène souvent des femmes de petite vertu chez lui, allez savoir qui elle peut bien être ! je ne l'avais jamais vue. » « Des femmes de petite vertu », avait répété le flic, « vous voulez dire des putes ? » L'épicier avait hoché de la tête pour dire oui, avec un regard sévère qui voulait dire, « je ne m'y connais pas en putes moi , j'ai des choses à faire de derrière mon comptoir moi. » L'autre s'était retourné vers son collègue, son calepin à la main qu'il avait pour faire genre et sur lequel il n'avait rien noté, sa tête d'ahuri demandait sans rien dire « faut quand même pas que j'aille demander au gars à bonnet blanc sur quel trottoir, il a trouvé cette pute ? », l'autre de la moustache fit semblant de jouer du tambour dans la paume de sa main avec sa matraque, ce qui voulait dire à peu près « débrouille-toi mon gars, t'as pas voulu me laisser le calepin. », et le plus gradé qui discutait le bout de gras avec son cousin des sapeurs-pompiers lui lançait des petits regards de loin qui faisaient « t'as pas bientôt fini ? » et qui s'il avait su, auraient plutôt signalé quelque chose comme « on ne dit pas pute, mais prestataire de services sexuels ».

Les pompiers en avaient fini. Et les policiers ne retrouvèrent jamais le chauffard, malgré tout ce que l'épicier avait à raconter sur les aventures du type au bonnet blanc.

Quand elle était redescendue s'écraser sur le macadam, son regard avait dit, juste avant la bouillie, « ne me laisse pas, reste, j'ai peur, reste », et alors que son visage n'en était plus un et que son corps vibrait de spasmes électriques d'une nervosité morte ou à venir, elle lui serrait la main, et tout autour dans un concert de klaxons les bouchons s'empilaient. Alors, il était resté, des jours durant, des semaines après, pendant que les huissiers s'occupaient de son mobilier aussi classe que poussiéreux et qu'un serrurier lui changeait les clenches. Il était resté quand il pleuvait, il était resté quand il ventait, il était resté jusqu'à voir des monstres de nuit, des sortes d'ombres sans carcasse, aux pas pleins d'éther, qui puent les égouts ou quelque chose d'apparent, plus proche de la charogne, pour ce qu'on imagine de la charogne et du bruit d'insectes assourdissant qui va avec, à deux pour le prix d'un.

- Je reste, je reste, je reste.
- Viens on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais... Je ne devrais pas. Je ne devrais plus être là, depuis longtemps.
- C'est idiot, ce que je vais dire, mais tu pourrais être là tout le temps.
- C'est idiot, confirme-t-elle le menton contre les genoux.

Quand l'esprit lui revient des fois, il se demande, comment est le café sous les champs de résédas jaunâtres. Est-ce qu'on peut s'y cacher des fois ? à l'abri des yeux des autres ? Puis les questions défaillent, elles se brouillent dans l'errance. Il reste, attaché à la seconde page d'un bouquin d'une page. On lui donne des cigarettes, et miracle, il a toujours un briquet. Le fils de l'épicier va lui donner quelque chose à manger chaque jour. Et plus son visage est bouffé par la sauvagerie, plus le gamin l'aime, comme s'il ne finirait plus jamais de l'aimer dorénavant. Au début, le gamin en aurait pleuré de la déguinguitude (y a-t-il un autre mot que celui-là ?) de ce gentil monsieur qui laissait la monnaie, et partageait ses dragibus, puis il s'y est fait, ou peut-être que l'autre est devenu crasseux au point de ne plus avoir d'odeur qui s'achappe. Parfois le vendredi, parce qu'il a plus de temps, sans qu'on sache pourquoi, le petit garçon reste avec lui, et ils combattent jusqu'à tard, des formes et des souvenirs, qui s'échappent des conduites municipales et des bouches des rues.

- Je reste, je reste, je reste.
- Viens on va le prendre dehors, ce café.
- Oui. Mais... Je ne devrais pas. Je ne devrais plus être là, depuis longtemps.
- C'est idiot, ce que je vais dire, mais tu pourrais être là tout le temps.
- C'est idiot, confirme-t-elle le menton contre les genoux.
- Non, ce n'est pas idiot, c'est la sensation que tout ne sera plus jamais pareil.
- C'est idiot, répète-t-elle.
- J'ai envie que tu restes avec moi. Je crois que c'est ça la vraie vie.
- Tu dis ça à tout le monde.
- Je ne dis ça à personne.

Il reste. Et le jour où elle est revenue, lui offrir un baiser, déguisée en ange, avec une valse et des planètes, un carillon une note aigue, il s'est arrêté.

Il s'est carrément tout arrêté. Et tout continuait autour, jusque dans les pâles des vieux ventilateurs éparpillés au profil des briques, et les araignées qui malgré tout y tissent, et restent sur des chemins craquelés de rouille. Le croisement des boulevards a repris son cours avec moins d'enfants qui saluent au verre des portières.


OST - Stay (Faraway so close) - Craig Armstrong ft. Bono

Publié par maximgar à 17:22:26 dans 17, place du Personnage Inconnu | Commentaires (20) |