J'étais
dans un petit café du boulevard Cafarelli à deux pas de chez moi. Le soleil
frappait fort à la vitre et donnait une sensation de chaleur, que démentaient
les démarches des passants emmitouflés. Je me disais que j'aurais bien besoin
de vrai soleil, avec pourquoi pas de la vraie plage avec. Alors comme ça je me
promis bêtement à moi-même que dès qu'on me proposerait un tour sous le climat
tropical, j'accepterais sans réfléchir.
Je lisais la presse, et la presse vantait les exploits des nouvelles brigades anti-criminalité du virtuel. Ainsi le FBI avait investi Second Life pour enquêter sur le monde du jeu. Mieux la police danoise avait mis la main sur un jeune voleur de meubles virtuels.
- Et dire qu'il avait dix-sept ans à peine, m'interrompit une voix dans ma lecture.
Cette voix m'était familière, et j'avais longtemps espéré ne plus jamais l'entendre. Je levais les yeux de ma feuille de chou, pour les plonger dans les Ray-Ban de Pablo Esbarco.
- Ce n'est plus mon problème, fis-je en tentant de lui cacher mon déplaisir.
Pablo Esbarco était un personnage secondaire des chapitres de ma vie que j'avais rangés dans une bibliothèque que j'avais malencontreusement brûlée. Et il n'était pas question que je traîne mes baskets blanches dans la cendre.
- J'ai un job pour toi, me dit-il.
C'était comme ça que je l'avais connu. Il m'avait dit, « j'ai un job pour toi ». C'était à Bogota sur je ne sais plus quelle plate-forme, et je n'avais pas un sou. Et lui, il en avait, en contrepartie d'un petit service. « Quel genre ? », lui avais-je demandé. « J'ai besoin que tu me serves d'e-mule, pour passer ma dope en mp3, jusqu'à un serveur de Nassau. » J'avais dit « oui », et j'avais transféré ses premières daubes en 256kbps jusqu'au Bahamas, comme un vrai Pirate des Caraïbes, dont je fourguais quelques screeners filmés clandestinement dans des salles de Cali.
Parfois
j'en goûtais un peu. Du Shakira essentiellement, ce qu'ils appellent « la
specialidad colombiana », ou « la hips don't lie », c'est une
drogue dure qui tape sur les reins et les hanches des petites filles qui
tentent de l'imiter, et sur la libido de gars débiles (qui parfois tentent
aussi de l'imiter). Et puis comme ils disent au FBI les IP don't lie non plus, et c'est beaucoup moins drôle.
J'avais abandonné le métier après l'affaire Weather Underground. C'était au mois de février, et comme beaucoup j'attendais le nouveau Massive Attack promis et baptisé Weather Underground depuis si longtemps. Je me promenais avec mon e-mule sur les hauteurs colombiennes, en route vers le port US Bay, quand je me hasardai à voir ce qu'elle avait dans ses petites sacoches de transferts. Et là que vis-je ? un zip de Weather Underground ! je lui dézippais la braguette à coups de clef mp3... Et là qu'entendis-je ? Lorie ! J'abandonnais l'e-mule sur le champ. Et je rentrais chez moi.
Je cherchais le regard de Pablo dans ses Ray-Ban, en vain.
- J'aimerais bien que tu reviennes en Colombie avec moi.
J'oubliais immédiatement la promesse que je m'étais faite quelques paragraphes plus tôt :
- Non merci l'ami. Je ne vois pas pourquoi je ferais ça.
- Mais, parce que tu es le meilleur.
Il avait raison, j'allais le faire ce job. Je me sentais tout ragaillardi.
- OK. De quoi s'agit-il ?
- Florent Pagny vient de sortir des reprises de Brel, on aimerait que tu les fasses passer à Nassau.
Je crois sincèrement que l'Homme a des limites. Un jour un athlète courra le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer ses chaussures ou la qualité des pistes. Un jour un nageur nagera le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer son maillot de bain ou la densité de l'eau. Et ainsi de suite. Je crois sincèrement que l'Homme est un individu plein de limites, et que là je venais de toucher une des miennes.
- Hum, fis-je, Pablo est-ce qu'au bar, tu peux me commander un café ?
- Bien sûr.
Il se leva, et moi je décampai comme un gros lâche.
Publié par maximgar à 17:10:24 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (12) | Permaliens
Ce matin nous prîmes la mer, vers un autre univers. Du moins quand je dis « nous », la majorité du nous, nous avons marché jusqu'au port et à ses quais qui crissent. Du moins quand je dis « marché », il y avait ceux qui avaient pris le train, dont moi. D'autres venaient sur de vieilles bicyclettes qui couinent, et qui glissaient sur le pavé, en faisant voler les flaques, comme si d'autres ne pleuraient pas assez. Celui-ci avait sa voiture avec des rubans de mariage aux portières. Moi j'avais opté le train. Parce qu'il m'en restait un souvenir coloré, de curry et de Madras. Peut-être Pondichéry.
Le petit train s'en va dans la campagne, va et vient, poursuit son chemin, serpentin de bois et de ferraille rouille et vert de gris sous la pluie. Entre deux bouffées de vapeur, ses freins rougissaient en chœur d'étincelles parsemées, des deux côtés des rails, et nous envoyaient valdinguer de tous les côtés des chaises. Mes voisins tombaient la tablette, et sortaient les cartes et les cahouètes qu'on pariait sur les couleurs, les figures, sur les bluffs et froncements de sourcil.
C'est comme ça. Ah, la la la la, ouais, le secret, ça coupe et ça donne. Et puis on se sert aussi, parfois, d'une main à l'autre. Histoire de scoumoune. On ne jette pas un œil sur tout ce qui peut se passer autour. Et pourtant il s'en passe. Entre les enfants crient, ceux qui découvrent la joie de la balistique avec la compote de pommes, et ceux qu'on a habillés comme pour un dimanche, alors qu'on est mercredi. Et ces plus grands qui finissent de bosser là, parce qu'à la maison ce n'est pas possible, ou parce qu'il n'y a rien à faire dans un train, ou qui bouquinent, parce qu'ils sont de ceux qui n'ont pas la nausée dans les transports, ou parce qu'ils l'ont mais qu'après tout, ils ne savent pas lire. Et puis les amants aussi, qui font semblant de dormir, qui se satisfont de rêver les yeux fermés. Ou presque.
Valérie s'ennuyait dans les bras de Nicolas. Des choses comme ça, ça arrive des fois. Et même si Nicolas ne le savait pas, il ne la regardait plus en face, depuis un petit moment déjà. Et pour ne pas dire qu'il avait paumé son costume de sigisbée dans le placard d'une autre, il se perdait à mater ses chaussures.
« Et déjà à l'école, c'était une vraie passion, pour tes grolles, celles en cuir noir, avec des bouts pointus. » Tu te souviens ? Ça lui rappelait la danse et ses pointes, et les tutus de traviole. Le solfège, les dictées, les cordes pincées, trop de choses à parcourir avec une paire de chaussures. Alors plutôt tourner, et avoir toute la vie dans ses membres. Fred, lui ce soir, il pourra aller voir si elle danse vraiment comme avant. Avant qu'elle ne parte vite un peu comme lui.
Marcia, elle danse sur du satin, de la rayonne, du polystyrène expansé à ses pieds.
OST - Cool Frénésie - Les Rita Mitsouko
Publié par maximgar à 18:03:13 dans 4, route de l'Abbé | Commentaires (9) | Permaliens
Si je n'ai point trop écrit ces derniers jours, c'est à cause de la grosse bosse que j'avais à la tête, de « la » Thanksgiving, et de la petite bouffe extra qui va avec. Sans être particulièrement partisan de l'exportation des fêtes d'une contrée à l'autre, j'ai un amour affectif amoureux empreint d'affection pour « la » Thanksgiving, car quitte a s'approprier des réjouissances d'ailleurs autant en choisir une où l'on mange bien, et autre chose que des bonbons. Les fumets se brouillaient donc les uns les autres dans ma grande cuisine de mon petit appartement du boulevard Eusebio Cafarelli (dit le Chanoine). Je déballais mes derniers paquets, d'une main, je touillais ma soupe au potiron, de l'autre. Je dessinais des étoiles de noix de pécan. J'écrasais des patates douces. Je pétrissais mes pains de maïs. Bien sûr je regrettais de ne pas avoir mis la main sur une bonne grosse dinde bio, mais ce gros poulet de Bresse ferait l'affaire : après tout j'allais manger tout seul. Mais une fois n'étant pas la coutume de quand il m'arrive du grand n'importe quoi n'importe comment, mon téléphone ne sonna pas.
On sonna à ma porte. J'allais ouvrir en m'essuyant grossièrement les mains dans mon tablier. Je n'attendais pas d'invités, mais comme le dit le proverbe, plus on est de fous moins il y a de citrouille. C'est avec un grand sourire qui sentait bon la gelée de canneberges que j'ouvris d'un « oui » enjoué. A l'entrée se trouvaient trois hommes, deux jeunes fringants, des frères peut-être, et au milieu un vieux débris en blouse blanche qu'ils semblaient soutenir. C'est ce dernier qui prit la parole d'une voix assez caricaturale, tel un professeur Tournesol qui aurait paumé ses papiers : « Monsieur », commença-t-il de son petit timbre aigu, « on dit que vous êtes le meilleur. » C'était comme un « sésame ouvre-toi », je les laissais entrer.
Le vieil homme s'assit, et ses acolytes restaient debout de chaque côté du fauteuil. Je remarquais leurs doigts grandement gantés. Il humait l'air, intéressé.
- Vous préparez Thanksgiving, demanda-t-il.
- Pas exactement, corrigeais-je, je prépare « la » Thanksgiving.
- Est-ce vraiment différent ?
- C'est vraiment la mienne.
Je déposais quatre verres de cidre, et trois parts de pumpkin pie. Ils n'y touchèrent point de leurs mains gantées. Je m'assis à mon tour, et je sirotais.
- Voyez-vous, commença le vieil homme, ce que nous avons à vous proposer comme affaire tourne un peu autour de Thanksgiving.
Il me dressa un court historique de la fête de Thanksgiving qui me gava rapidement. Ainsi, un navire marchand, le Mayflower ou autrement dit La Fleur de Mai, avait transporté 102 immigrants britanniques par erreur jusqu'à Plymouth, accompagné du Speedwell qui du fait d'une petite avarie arriva à bon port, lui, bien plus tard. Ces immigrants du Mayflower allaient être les premiers immigrants britanniques à s'établir durablement en Amérique du Nord, à tel point qu'on pouvait les considérer comme fondateurs des Etats-Unis d'Amérique, et bla bla bla, et bla bla bla. J'avais des haricots verts en daube sur le feu moi.
- Vous rendez-vous compte que de la descendance de ces hommes naquirent huit présidents des Etats-Unis ?
- Et Marilyn Monroe, ajouta un acolyte.
- Et Clint Eastwood, ajouta l'autre.
- Vous voyez où je veux en venir ? conclut le vieil homme.
Absolument pas. Mais le silence n'est pas un de mes plus fabuleux talents.
- L'un de vos ancêtres avait loupé le bateau ?
Le vieil homme échangea un regard joyeux avec ses deux sbires.
- On nous avait dit que vous étiez un bon... mais à ce point là !!! je suis épaté.
- Moi aussi, ajouta un acolyte.
- Moi aussi, ajouta l'autre.
- Mais en fait, se reprit le vieil homme, ce n'est pas exactement ça.
Ce n'était pas exactement ça. Leur ancêtre, Edwin Hervesant n'avait pas loupé le bateau, il était monté à bord de l'Aprilweeds en compagnie d'une centaine d'immigrants, vers la Nouvelle-Angleterre. J'écoutais distraitement en traînant dans la cuisine, parce que j'avais du gingembre à râper. J'hasardais quand même une question :
- Si votre ancêtre est arrivé en Amérique, dans une colonie qui a depuis disparu, comment descendez-vous de lui ?
C'était là tout le problème, leur ancêtre était revenu seul avec l'Aprilweeds d'Amérique. Du moins seul, c'était une façon de parler, car il revint avec des Ours. Il s'était donc tout naturellement installé en Slovénie où à force de temps et d'errance, il était devenu Manouche, forçant ainsi son fils à devenir Romanichel, son petit-fils Tzigane, son arrière-petit-fils Gitan, et ainsi de suite dans le tout sauf président des Etats-Unis, mais en caravane. J'écoutais bouche bée mon gingembre à la main.
- Vous utilisez du gingembre ? rigola le vieil homme avant de me lancer un flacon de Viagra.
Je l'attrapais en plein vol, et la glissais dans une poche de mon tablier. Qui sait ? dans 33 ans, ça pourrait être utile.
- Et qu'est-ce que je viens faire là dedans ?
- Nous aimerions que vous retourniez dans le passé pour comprendre ce qui s'est passé... voire pour arranger les choses.
- Pardon ?
Le vieil homme ouvrit une petite blague qui contenait une bague à belle pierre bleue. Il avait travaillé toute sa vie à ce projet : une bague à remonter le temps. Personnellement, je ne crois pas qu'on puisse changer le passé comme dans Retour Vers le Futur. Je suis plus dans la catégorie Armée des Douze Singes, cinématotemporellement parlant. Et je l'expliquais sans attendre à mes invités.
- Si vous en êtes persuadé, vous ne risquez donc rien, dit le vieil homme.
- Rien, ajouta un acolyte.
- Rien du tout, ajouta l'autre.
Je rangeais le gingembre quelque part dans mon tablier et m'approchais de la bague. J'étais quand même interloqué. Le vieil homme me la tendait sous le nez, la pierre bleue était coulissante, il la tournait sur elle-même.
- Voyez-vous, dans cette position, vous vous retrouverez sur l'Aprilweeds...
Il la tourna encore,
- ... et là vous êtes de retour maintenant dans votre salon.
- Et pourquoi vous n'avez pas disparu ?
Le vieil homme sourit :
- C'est parce qu'elle ne marche qu'à la lumière du soleil. En fait le mécanisme lui-même ne marche qu'à l'énergie solaire.
Il la sortit de la blague et la tenant entre le pouce et l'index, il la portait vers ma main. Je la sentais mal cette affaire.
- Et pourquoi vous n'y allez pas vous-même ?
- Pour deux raisons.
- Je vous écoute.
- La première, c'est que nous sommes directement concernés dans l'Histoire et qu'agir sur le destin de notre ancêtre pourrait avoir des répercussions immédiates sur la validité de notre existence. Comme dans Retour vers le Futur.
- Oui, bon ça, j'y crois pas du tout. Mais passons. Et la seconde ?
- La seconde...
Il se tortilla les cheveux.
- La seconde c'est que vous êtes le meilleur.
Ç'aurait du me mettre la puce à l'oreille. Que je sois le meilleur était une raison pour que j'y aille, pas pour que lui n'y aille pas. Mais tel le Corbeau je lâchai mon fromage pour choper la bague. Je me l'enfilai au doigt, et précisai à ses sbires :
- Vous me touillez la soupe au potiron, les enfants.
Puis je tournai la pierre.
Je tombai de plein fouet sur le pont d'un navire en mer, la tête la première, et je m'assommai radicalement. Je dormis longtemps, pour me réveiller aux fers à fond de cale, dans les roulis du matériel. Au-dehors déjà, une voix criait : « Terre, terre ! » Je tentais de jeter un coup d'œil, mais j'y voyais rien. Impossible d'atteindre la bague des doigts, justement parce qu'elle était à mes doigts, et mes mains dans mon dos.
J'attendis. Parfois un jeune garçon, venait me donner à manger à la cale, et changer l'eau de mon écuelle. Et les jours passaient. Et le bois humide dégageait de plus en plus une puanteur de chien mouillé et de déjections de rats. Les autres animaux étaient nombreux dans cette cale, et je discutais parfois avec eux, de tout et de rien, de mes citrouilles et potirons, ou de Florent Pagny et de Jacques Brel, ce qui est assez logique quand on parle au coq à l'âne.
Il me semblait que deux semaines, peut-être trois, étaient passées, et j'avais toujours une bosse sur la tête quand un autre colon vint me voir. A sa tenue, ce devait être quelqu'un de très important. Il me baragouina quelque chose dans un anglais auquel je ne comprenais rien. Je lui répondis :
- All you need is love.
Et il acquiesça, je crois qu'il voulait me dire, qu'on était sur le nouveau monde, le monde des nouvelles chances, où même un type comme moi, tombé du ciel pendant la traversée et vêtu d'un tablier de forgeron en coton décoré d'une pomme et d'un navet allait pouvoir commencer une nouvelle vie. Il me baragouina encore quelque chose, et je compris qu'il était Edwin Hervesant, le fameux ancêtre de mes commanditaires. Libéré de mes entraves, je le suivis, remontai sur le pont, et découvris la ville naissante. Comme ces colons avaient su faire naître de rien, les prémisses d'une cité florissante. J'en étais impressionné. Par contre, le temps était couvert, et assurément, je n'avais aucune chance de faire fonctionner la bague. Edwin Hervesant me tapota l'épaule. Et nous traversâmes la ville.
Pourquoi donc leur sort était-il lié à l'échec ? je n'en savais rien. Je ne me posais pas de questions, et cet après-midi là, j'aidais au travail de la ville et des diverses constructions, donnant du marteau et poussant la brouette. Autour de moi, c'était le bonheur du labeur bien fait. Ces hommes, ces femmes, ces enfants avaient tout pour réussir.
Quant à moi, j'avais là l'occasion de trouver une dinde bio. Vu que le temps ne se découvrait pas, je n'allais pas encore rentrer. Je me confectionnais un lance-pierres et je partis en ballade. Dès qu'il ferait beau, je rentrerai avec ma dinde sous le bras. Après tout, je n'allais pas attendre que cette nouvelle colonie disparaisse, et soit la proie du typhus, du paludisme ou d'un raid d'une tribu indienne du coin, comme c'était si fréquent en Roanoke. Après tout, si le vieil homme le voulait il règlerait sa bague sur une autre période.
Bientôt, je tombai sur le bel animal de mes désirs. Une belle dinde qui gloussait peinarde dans les hautes herbes. L'animal si confiant m'avait vu, mais il n'avait aucune idée du sort que je lui réservais. Il m'observa donc, et me laissa l'attraper tout simplement. Par contre, les ours qui l'espionnaient depuis bien longtemps avant moi, ne trouvèrent pas la chose aussi simple. Je venais de leur piquer leur déjeuner. Ils rugirent, puis se ruèrent.
Je ne sais pas exactement comment je m'en sortis, mais je me faufilai entre deux, zigzaguai entre quatre, et fonçai comme un dératé vers le village. Le troupeau de bestiaux m'y poursuivit, saccageant tout sur leur passage, envoyant valdinguer hommes et clôtures, femmes et enfants, bois et avenirs. Les cris, le feu, le sang et la poudre se mêlaient sous une pluie fine. Je me battais avec ce qui me tombait sous la main, mais en vain. Les bêtes étaient plus fortes, plus cruelles. Bientôt, nous ne fûmes plus que quatre. Edwin Hervesant, Rodrigo en espagnol, la dinde et moi, acculés à un mur, derniers survivants d'une colonie tuée dans l'œuf.
- Yé vé pas mé laisser faire, s'écria Rodrigo en s'emparant de mon tablier.
Edwin complètement abattu tomba à genoux dans la boue, pleurant à chaudes larmes, tandis que l'Espagnol affrontait les ours comme on affronte les taureaux dans l'arène, secouant mon tablier à tous les vents. Un ours s'en empara et mordit dedans, avant de le refiler à son voisin.
- Mon viagra, mon gingembre, m'exclamais-je.
Mais il était trop tard, et surtout un membre de Rodrigo fraîchement arraché venait de m'arriver en plein poire m'envoyant aux fraises tomber dans les pommes.
Quand je rouvris les yeux, je fus étonné par ce qui arrivait aux ours. Oublieux de leur œuvre destructrice, ils s'adonnaient au plaisir de la chair, les uns avec les autres, mais pire que tout, l'un d'eux s'était pris d'affinité pour Edwin. Ce dernier n'était plus du tout abattu, au contraire, il semblait par des caresses subtiles reprendre du poil de la bête. C'est à ce moment qu'un rayon de soleil frappa mon visage, et que tenant fermement ma dinde, j'actionnai ma bague, et me retrouvai avec ledit volatile dans mon salon.
- Alors, alors ? s'empressèrent autour de moi le vieil homme et ses acolytes.
Je laissais la dinde courir se cacher dans la cuisine. Qu'est-ce que c'est idiot une dinde, quand même. Puis je m'époussetais. L'un des acolytes me tendit la main, et j'en profitais pour faire glisser son gant : sa main était comme une patte d'ours, jamais il n'aurait pu enfiler la bague, c'était donc là, la fameuse vraie seconde raison. Je la sortis de mon propre doigt et la tendit au vieil homme :
- J'aimerais pouvoir vous dire quelque chose. Mais le seul quelque chose qui me semble sûr à présent est qu'on ne peut pas modifier son destin, même en l'écrivant à l'avance, ou en le raturant par la suite, il est écrit au tipp-ex même de la correction sur un papier de bonne qualité, il est ce qu'il est, figé dans le roc, inscrit dans le marbre, et si la vie a plus d'un ours dans son sac, ce n'est pas toujours dimanche. Vous me comprenez ?
Evidemment, ils ne me comprenaient pas.
- Je savais que vous étiez le meilleur, me dit le vieil homme. Gardez cette bague, elle ne me sert plus à rien.
Et ils partirent tous les trois. Il ne me restait plus qu'à attirer la dinde en lui faisant une blague :
- Viens ma petite, je vais te faire une farce.
Je pourrais vous en raconter plus. Sur comment ébouillanter une dinde pour mieux la plumer. Sur comment trouver de la vache bio gallo-romaine. Sur comment voler du vin aux Noces de Cana parce qu'il y avait distribution gratuite... entre autres. Mais tout ça, vous le retrouverez aisément dans vos livres d'histoires, entre les lignes, dans le blanc entre les paragraphes, et les ombres des lettrines majuscules. De celles dans les bouquins brochés qu'on ouvre avant de s'endormir, et qu'on referme en se réveillant, un sourire et un os de dinde entre les lèvres, en s'écriant : « qu'elle était bonne la Thanksgiving. »
OST - The New World - James Horner
Publié par maximgar à 15:51:20 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (15) | Permaliens
Monsieur Yumoshi,
Où sont passés les Japonais qui prennent des photos partout comme des clichés artifices à venir contre des souvenirs en mal de photos souvenirs, ou comme moi je fais des captures écran que je colorie patiemment en bleus acier et prusse ? Ce matin un livre vierge est tombé au milieu de la rue, et il n'y avait personne pour le prendre en photo. Et personne pour le prendre sur la tête.
C'est déjà ça, vous me direz.
La police était là par contre, et faisait concert de sirènes, attirant les badauds comme des compagnons d'Ulysse. Il y avait un peu de roulis, et je croyais voir mieux que les autres, ce qu'il y avait à voir dans ce livre géant. Alors je m'accrochais comme je pouvais, dans les hauteurs d'un réverbère boiteux.
A Tokyo on peut voir tant de choses, depuis les hauteurs de fer forgées. Alors vous ne vous rendez peut-être plus compte, de tout ce qu'on peut écrire dans un libretto immaculé géant tombé d'un aéroplane nuageux. A moins que ce ne soit New-York qui vous a fait ça.
Moi, je passe mes journées à regarder tout ce qu'on pourrait y écrire dans ce livre, s'il était tombé ailleurs.
Cordialement
N.
OST - Moon River - Hi-Posi
Publié par maximgar à 17:07:48 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (3) | Permaliens
Chers Holly & Paul,
J'écrivais à Truman, il n'y a pas si longtemps. Il y a de cela un café à peine. C'était avant qu'un cahier géant ne vienne s'écraser au milieu de la rue. Ce n'est pas vraiment la peine que je vous en donne tous les détails, vous les aurez bien assez tôt par les journaux.
J'avais pensé lui demander, « sais-tu ce que sont devenus, Holly et Paul ? », mais je me suis retenu. Aux dernières nouvelles, et tout du moins à la sienne, vous seriez plutôt allés de travers. Surtout toi, Holly, préférant Manhattan avec un écrivain sans le sou à la vie entretenue de maîtresse docile en plein latifundisme brésilien. Mais qu'est-ce qu'on s'en fout ? Vous ne l'avez pas lue. Surtout toi, Holly. On le sait, ça ne fait pas longtemps que tu fréquentes les bibliothèques.
Je continue de jalouser Paul. Pas pour ce qui est d'avoir trouvé du ruban pour sa machine à écrire, (j'ai laissé tomber la Remington Portative et je milite pour les portables et l'écriture sans papier, ce qui n'est pas plus mal vue ma production, manquerait plus que des arbres souffrent pour ça). Non ma jalousie c'est de le savoir être tombé sur une bague dans une pochette surprise, et être allé la faire graver chez ce grand joaillier de la Cinquième Avenue pour le breakfast.
Je me disais, vous savez, ce soir c'est Nouvel An, on pourrait aller voir les cotillons la fête, et vous m'écouteriez raconter mes dernières aventures, même (surtout) les inédites. Mais vous n'aurez pas ce courrier pour ce soir. Et moi je serai en retard pour préparer quoi que ce soit.
Je me disais, aussi, ce matin au réveil, en écoutant mon Holly à moi, qu'on ne pouvait pas retourner dans les rêves. Alors que la vie, on arrive parfois à se replonger dedans. Et vos aventures encore plus. En version multilingue même des fois. Et vous voir refaire ce que vous n'aviez jamais fait, chacun votre tour - je ne crois pas avoir jamais bu du champagne avant le petit-déjeuner, je ne m'étais encore jamais baladée de si bonne heure le matin je veux dire depuis que je suis à New-York, est-ce que vous aimez ? si j'aime quoi ? Tiffany's ! - c'est comme tricher avec votre bonheur, l'étaler au mieux, parce qu'on en a pas assez. Ne le répétez pas à Truman.
Les rêves qui se répètent ne ressemblent plus à des rêves, ce sont des peurs, des manques, des contraintes, des fixettes, du subi, des regrets, et parfois même des remords. Alors j'essaye de ne rien répéter, pas mêmes mes rêvasseries, toujours être à la pointe de l'imaginaire pas encore imaginé. Il est difficile des fois d'avoir une. rêverie à raconter, j'en conviens, manque de matière, manque de temps, ou mégalomanie du verbiage qui invite à raconter plus beau et plus sensible. Il est vrai aussi que ces derniers temps, j'ai pris une mauvaise habitude de taiseux... mais je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec ça.
Je vous l'ai déjà dit, vous n'êtes pas mon couple préféré, c'est cette aube de sixties qui vous donne votre charme. Si vous étiez encore des nôtres, on vous lancerait des cailloux sur les plates-formes de blog pour une minorité, l'autre majorité (y compris la minorité) vous zieutant l'œil baveur et la larme à la commissure des lèvres. Mais ce sont quelques points communs, comme les promenades dans des villes vides, parce qu'on ne peut pas les imaginer autrement, les cigarettes qui font sceptre, et la limitation à dix dollars dans les bijouteries. Quoique, une nouveauté très ingénieuse à vous ferait fureur maintenant, et je sauterais dessus comme Coyote sur Bip Bip : un bouton de cadran de téléphone à bout d'argent à 6$95. Même que chez Tiffany's on est toujours bien reçu et on y trouve beaucoup de compréhension, contrairement à la Bibliothèque Nationale.
Je vous laisserai là, je ne parlerai pas de la pluie et du beau temps, car il me semble qu'Holly fait un malaise quand on lui cause bulletin météo. Trop de sing-sing tue la chanson.
Cordialement.
N.
OST - Moon River - Audrey Hepburn
Publié par maximgar à 16:53:00 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (0) | Permaliens
Vroum des piétons :