J'étais
dans un petit café du boulevard Cafarelli à deux pas de chez moi. Le soleil
frappait fort à la vitre et donnait une sensation de chaleur, que démentaient
les démarches des passants emmitouflés. Je me disais que j'aurais bien besoin
de vrai soleil, avec pourquoi pas de la vraie plage avec. Alors comme ça je me
promis bêtement à moi-même que dès qu'on me proposerait un tour sous le climat
tropical, j'accepterais sans réfléchir.
Je lisais la presse, et la presse vantait les exploits des nouvelles brigades anti-criminalité du virtuel. Ainsi le FBI avait investi Second Life pour enquêter sur le monde du jeu. Mieux la police danoise avait mis la main sur un jeune voleur de meubles virtuels.
- Et dire qu'il avait dix-sept ans à peine, m'interrompit une voix dans ma lecture.
Cette voix m'était familière, et j'avais longtemps espéré ne plus jamais l'entendre. Je levais les yeux de ma feuille de chou, pour les plonger dans les Ray-Ban de Pablo Esbarco.
- Ce n'est plus mon problème, fis-je en tentant de lui cacher mon déplaisir.
Pablo Esbarco était un personnage secondaire des chapitres de ma vie que j'avais rangés dans une bibliothèque que j'avais malencontreusement brûlée. Et il n'était pas question que je traîne mes baskets blanches dans la cendre.
- J'ai un job pour toi, me dit-il.
C'était comme ça que je l'avais connu. Il m'avait dit, « j'ai un job pour toi ». C'était à Bogota sur je ne sais plus quelle plate-forme, et je n'avais pas un sou. Et lui, il en avait, en contrepartie d'un petit service. « Quel genre ? », lui avais-je demandé. « J'ai besoin que tu me serves d'e-mule, pour passer ma dope en mp3, jusqu'à un serveur de Nassau. » J'avais dit « oui », et j'avais transféré ses premières daubes en 256kbps jusqu'au Bahamas, comme un vrai Pirate des Caraïbes, dont je fourguais quelques screeners filmés clandestinement dans des salles de Cali.
Parfois
j'en goûtais un peu. Du Shakira essentiellement, ce qu'ils appellent « la
specialidad colombiana », ou « la hips don't lie », c'est une
drogue dure qui tape sur les reins et les hanches des petites filles qui
tentent de l'imiter, et sur la libido de gars débiles (qui parfois tentent
aussi de l'imiter). Et puis comme ils disent au FBI les IP don't lie non plus, et c'est beaucoup moins drôle.
J'avais abandonné le métier après l'affaire Weather Underground. C'était au mois de février, et comme beaucoup j'attendais le nouveau Massive Attack promis et baptisé Weather Underground depuis si longtemps. Je me promenais avec mon e-mule sur les hauteurs colombiennes, en route vers le port US Bay, quand je me hasardai à voir ce qu'elle avait dans ses petites sacoches de transferts. Et là que vis-je ? un zip de Weather Underground ! je lui dézippais la braguette à coups de clef mp3... Et là qu'entendis-je ? Lorie ! J'abandonnais l'e-mule sur le champ. Et je rentrais chez moi.
Je cherchais le regard de Pablo dans ses Ray-Ban, en vain.
- J'aimerais bien que tu reviennes en Colombie avec moi.
J'oubliais immédiatement la promesse que je m'étais faite quelques paragraphes plus tôt :
- Non merci l'ami. Je ne vois pas pourquoi je ferais ça.
- Mais, parce que tu es le meilleur.
Il avait raison, j'allais le faire ce job. Je me sentais tout ragaillardi.
- OK. De quoi s'agit-il ?
- Florent Pagny vient de sortir des reprises de Brel, on aimerait que tu les fasses passer à Nassau.
Je crois sincèrement que l'Homme a des limites. Un jour un athlète courra le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer ses chaussures ou la qualité des pistes. Un jour un nageur nagera le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer son maillot de bain ou la densité de l'eau. Et ainsi de suite. Je crois sincèrement que l'Homme est un individu plein de limites, et que là je venais de toucher une des miennes.
- Hum, fis-je, Pablo est-ce qu'au bar, tu peux me commander un café ?
- Bien sûr.
Il se leva, et moi je décampai comme un gros lâche.
Publié par maximgar à 17:10:24 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (12) | Permaliens
Vroum des piétons :