Si je n'ai point trop écrit ces derniers jours, c'est à cause de la grosse bosse que j'avais à la tête, de « la » Thanksgiving, et de la petite bouffe extra qui va avec. Sans être particulièrement partisan de l'exportation des fêtes d'une contrée à l'autre, j'ai un amour affectif amoureux empreint d'affection pour « la » Thanksgiving, car quitte a s'approprier des réjouissances d'ailleurs autant en choisir une où l'on mange bien, et autre chose que des bonbons. Les fumets se brouillaient donc les uns les autres dans ma grande cuisine de mon petit appartement du boulevard Eusebio Cafarelli (dit le Chanoine). Je déballais mes derniers paquets, d'une main, je touillais ma soupe au potiron, de l'autre. Je dessinais des étoiles de noix de pécan. J'écrasais des patates douces. Je pétrissais mes pains de maïs. Bien sûr je regrettais de ne pas avoir mis la main sur une bonne grosse dinde bio, mais ce gros poulet de Bresse ferait l'affaire : après tout j'allais manger tout seul. Mais une fois n'étant pas la coutume de quand il m'arrive du grand n'importe quoi n'importe comment, mon téléphone ne sonna pas.
On sonna à ma porte. J'allais ouvrir en m'essuyant grossièrement les mains dans mon tablier. Je n'attendais pas d'invités, mais comme le dit le proverbe, plus on est de fous moins il y a de citrouille. C'est avec un grand sourire qui sentait bon la gelée de canneberges que j'ouvris d'un « oui » enjoué. A l'entrée se trouvaient trois hommes, deux jeunes fringants, des frères peut-être, et au milieu un vieux débris en blouse blanche qu'ils semblaient soutenir. C'est ce dernier qui prit la parole d'une voix assez caricaturale, tel un professeur Tournesol qui aurait paumé ses papiers : « Monsieur », commença-t-il de son petit timbre aigu, « on dit que vous êtes le meilleur. » C'était comme un « sésame ouvre-toi », je les laissais entrer.
Le vieil homme s'assit, et ses acolytes restaient debout de chaque côté du fauteuil. Je remarquais leurs doigts grandement gantés. Il humait l'air, intéressé.
- Vous préparez Thanksgiving, demanda-t-il.
- Pas exactement, corrigeais-je, je prépare « la » Thanksgiving.
- Est-ce vraiment différent ?
- C'est vraiment la mienne.
Je déposais quatre verres de cidre, et trois parts de pumpkin pie. Ils n'y touchèrent point de leurs mains gantées. Je m'assis à mon tour, et je sirotais.
- Voyez-vous, commença le vieil homme, ce que nous avons à vous proposer comme affaire tourne un peu autour de Thanksgiving.
Il me dressa un court historique de la fête de Thanksgiving qui me gava rapidement. Ainsi, un navire marchand, le Mayflower ou autrement dit La Fleur de Mai, avait transporté 102 immigrants britanniques par erreur jusqu'à Plymouth, accompagné du Speedwell qui du fait d'une petite avarie arriva à bon port, lui, bien plus tard. Ces immigrants du Mayflower allaient être les premiers immigrants britanniques à s'établir durablement en Amérique du Nord, à tel point qu'on pouvait les considérer comme fondateurs des Etats-Unis d'Amérique, et bla bla bla, et bla bla bla. J'avais des haricots verts en daube sur le feu moi.
- Vous rendez-vous compte que de la descendance de ces hommes naquirent huit présidents des Etats-Unis ?
- Et Marilyn Monroe, ajouta un acolyte.
- Et Clint Eastwood, ajouta l'autre.
- Vous voyez où je veux en venir ? conclut le vieil homme.
Absolument pas. Mais le silence n'est pas un de mes plus fabuleux talents.
- L'un de vos ancêtres avait loupé le bateau ?
Le vieil homme échangea un regard joyeux avec ses deux sbires.
- On nous avait dit que vous étiez un bon... mais à ce point là !!! je suis épaté.
- Moi aussi, ajouta un acolyte.
- Moi aussi, ajouta l'autre.
- Mais en fait, se reprit le vieil homme, ce n'est pas exactement ça.
Ce n'était pas exactement ça. Leur ancêtre, Edwin Hervesant n'avait pas loupé le bateau, il était monté à bord de l'Aprilweeds en compagnie d'une centaine d'immigrants, vers la Nouvelle-Angleterre. J'écoutais distraitement en traînant dans la cuisine, parce que j'avais du gingembre à râper. J'hasardais quand même une question :
- Si votre ancêtre est arrivé en Amérique, dans une colonie qui a depuis disparu, comment descendez-vous de lui ?
C'était là tout le problème, leur ancêtre était revenu seul avec l'Aprilweeds d'Amérique. Du moins seul, c'était une façon de parler, car il revint avec des Ours. Il s'était donc tout naturellement installé en Slovénie où à force de temps et d'errance, il était devenu Manouche, forçant ainsi son fils à devenir Romanichel, son petit-fils Tzigane, son arrière-petit-fils Gitan, et ainsi de suite dans le tout sauf président des Etats-Unis, mais en caravane. J'écoutais bouche bée mon gingembre à la main.
- Vous utilisez du gingembre ? rigola le vieil homme avant de me lancer un flacon de Viagra.
Je l'attrapais en plein vol, et la glissais dans une poche de mon tablier. Qui sait ? dans 33 ans, ça pourrait être utile.
- Et qu'est-ce que je viens faire là dedans ?
- Nous aimerions que vous retourniez dans le passé pour comprendre ce qui s'est passé... voire pour arranger les choses.
- Pardon ?
Le vieil homme ouvrit une petite blague qui contenait une bague à belle pierre bleue. Il avait travaillé toute sa vie à ce projet : une bague à remonter le temps. Personnellement, je ne crois pas qu'on puisse changer le passé comme dans Retour Vers le Futur. Je suis plus dans la catégorie Armée des Douze Singes, cinématotemporellement parlant. Et je l'expliquais sans attendre à mes invités.
- Si vous en êtes persuadé, vous ne risquez donc rien, dit le vieil homme.
- Rien, ajouta un acolyte.
- Rien du tout, ajouta l'autre.
Je rangeais le gingembre quelque part dans mon tablier et m'approchais de la bague. J'étais quand même interloqué. Le vieil homme me la tendait sous le nez, la pierre bleue était coulissante, il la tournait sur elle-même.
- Voyez-vous, dans cette position, vous vous retrouverez sur l'Aprilweeds...
Il la tourna encore,
- ... et là vous êtes de retour maintenant dans votre salon.
- Et pourquoi vous n'avez pas disparu ?
Le vieil homme sourit :
- C'est parce qu'elle ne marche qu'à la lumière du soleil. En fait le mécanisme lui-même ne marche qu'à l'énergie solaire.
Il la sortit de la blague et la tenant entre le pouce et l'index, il la portait vers ma main. Je la sentais mal cette affaire.
- Et pourquoi vous n'y allez pas vous-même ?
- Pour deux raisons.
- Je vous écoute.
- La première, c'est que nous sommes directement concernés dans l'Histoire et qu'agir sur le destin de notre ancêtre pourrait avoir des répercussions immédiates sur la validité de notre existence. Comme dans Retour vers le Futur.
- Oui, bon ça, j'y crois pas du tout. Mais passons. Et la seconde ?
- La seconde...
Il se tortilla les cheveux.
- La seconde c'est que vous êtes le meilleur.
Ç'aurait du me mettre la puce à l'oreille. Que je sois le meilleur était une raison pour que j'y aille, pas pour que lui n'y aille pas. Mais tel le Corbeau je lâchai mon fromage pour choper la bague. Je me l'enfilai au doigt, et précisai à ses sbires :
- Vous me touillez la soupe au potiron, les enfants.
Puis je tournai la pierre.
Je tombai de plein fouet sur le pont d'un navire en mer, la tête la première, et je m'assommai radicalement. Je dormis longtemps, pour me réveiller aux fers à fond de cale, dans les roulis du matériel. Au-dehors déjà, une voix criait : « Terre, terre ! » Je tentais de jeter un coup d'œil, mais j'y voyais rien. Impossible d'atteindre la bague des doigts, justement parce qu'elle était à mes doigts, et mes mains dans mon dos.
J'attendis. Parfois un jeune garçon, venait me donner à manger à la cale, et changer l'eau de mon écuelle. Et les jours passaient. Et le bois humide dégageait de plus en plus une puanteur de chien mouillé et de déjections de rats. Les autres animaux étaient nombreux dans cette cale, et je discutais parfois avec eux, de tout et de rien, de mes citrouilles et potirons, ou de Florent Pagny et de Jacques Brel, ce qui est assez logique quand on parle au coq à l'âne.
Il me semblait que deux semaines, peut-être trois, étaient passées, et j'avais toujours une bosse sur la tête quand un autre colon vint me voir. A sa tenue, ce devait être quelqu'un de très important. Il me baragouina quelque chose dans un anglais auquel je ne comprenais rien. Je lui répondis :
- All you need is love.
Et il acquiesça, je crois qu'il voulait me dire, qu'on était sur le nouveau monde, le monde des nouvelles chances, où même un type comme moi, tombé du ciel pendant la traversée et vêtu d'un tablier de forgeron en coton décoré d'une pomme et d'un navet allait pouvoir commencer une nouvelle vie. Il me baragouina encore quelque chose, et je compris qu'il était Edwin Hervesant, le fameux ancêtre de mes commanditaires. Libéré de mes entraves, je le suivis, remontai sur le pont, et découvris la ville naissante. Comme ces colons avaient su faire naître de rien, les prémisses d'une cité florissante. J'en étais impressionné. Par contre, le temps était couvert, et assurément, je n'avais aucune chance de faire fonctionner la bague. Edwin Hervesant me tapota l'épaule. Et nous traversâmes la ville.
Pourquoi donc leur sort était-il lié à l'échec ? je n'en savais rien. Je ne me posais pas de questions, et cet après-midi là, j'aidais au travail de la ville et des diverses constructions, donnant du marteau et poussant la brouette. Autour de moi, c'était le bonheur du labeur bien fait. Ces hommes, ces femmes, ces enfants avaient tout pour réussir.
Quant à moi, j'avais là l'occasion de trouver une dinde bio. Vu que le temps ne se découvrait pas, je n'allais pas encore rentrer. Je me confectionnais un lance-pierres et je partis en ballade. Dès qu'il ferait beau, je rentrerai avec ma dinde sous le bras. Après tout, je n'allais pas attendre que cette nouvelle colonie disparaisse, et soit la proie du typhus, du paludisme ou d'un raid d'une tribu indienne du coin, comme c'était si fréquent en Roanoke. Après tout, si le vieil homme le voulait il règlerait sa bague sur une autre période.
Bientôt, je tombai sur le bel animal de mes désirs. Une belle dinde qui gloussait peinarde dans les hautes herbes. L'animal si confiant m'avait vu, mais il n'avait aucune idée du sort que je lui réservais. Il m'observa donc, et me laissa l'attraper tout simplement. Par contre, les ours qui l'espionnaient depuis bien longtemps avant moi, ne trouvèrent pas la chose aussi simple. Je venais de leur piquer leur déjeuner. Ils rugirent, puis se ruèrent.
Je ne sais pas exactement comment je m'en sortis, mais je me faufilai entre deux, zigzaguai entre quatre, et fonçai comme un dératé vers le village. Le troupeau de bestiaux m'y poursuivit, saccageant tout sur leur passage, envoyant valdinguer hommes et clôtures, femmes et enfants, bois et avenirs. Les cris, le feu, le sang et la poudre se mêlaient sous une pluie fine. Je me battais avec ce qui me tombait sous la main, mais en vain. Les bêtes étaient plus fortes, plus cruelles. Bientôt, nous ne fûmes plus que quatre. Edwin Hervesant, Rodrigo en espagnol, la dinde et moi, acculés à un mur, derniers survivants d'une colonie tuée dans l'œuf.
- Yé vé pas mé laisser faire, s'écria Rodrigo en s'emparant de mon tablier.
Edwin complètement abattu tomba à genoux dans la boue, pleurant à chaudes larmes, tandis que l'Espagnol affrontait les ours comme on affronte les taureaux dans l'arène, secouant mon tablier à tous les vents. Un ours s'en empara et mordit dedans, avant de le refiler à son voisin.
- Mon viagra, mon gingembre, m'exclamais-je.
Mais il était trop tard, et surtout un membre de Rodrigo fraîchement arraché venait de m'arriver en plein poire m'envoyant aux fraises tomber dans les pommes.
Quand je rouvris les yeux, je fus étonné par ce qui arrivait aux ours. Oublieux de leur œuvre destructrice, ils s'adonnaient au plaisir de la chair, les uns avec les autres, mais pire que tout, l'un d'eux s'était pris d'affinité pour Edwin. Ce dernier n'était plus du tout abattu, au contraire, il semblait par des caresses subtiles reprendre du poil de la bête. C'est à ce moment qu'un rayon de soleil frappa mon visage, et que tenant fermement ma dinde, j'actionnai ma bague, et me retrouvai avec ledit volatile dans mon salon.
- Alors, alors ? s'empressèrent autour de moi le vieil homme et ses acolytes.
Je laissais la dinde courir se cacher dans la cuisine. Qu'est-ce que c'est idiot une dinde, quand même. Puis je m'époussetais. L'un des acolytes me tendit la main, et j'en profitais pour faire glisser son gant : sa main était comme une patte d'ours, jamais il n'aurait pu enfiler la bague, c'était donc là, la fameuse vraie seconde raison. Je la sortis de mon propre doigt et la tendit au vieil homme :
- J'aimerais pouvoir vous dire quelque chose. Mais le seul quelque chose qui me semble sûr à présent est qu'on ne peut pas modifier son destin, même en l'écrivant à l'avance, ou en le raturant par la suite, il est écrit au tipp-ex même de la correction sur un papier de bonne qualité, il est ce qu'il est, figé dans le roc, inscrit dans le marbre, et si la vie a plus d'un ours dans son sac, ce n'est pas toujours dimanche. Vous me comprenez ?
Evidemment, ils ne me comprenaient pas.
- Je savais que vous étiez le meilleur, me dit le vieil homme. Gardez cette bague, elle ne me sert plus à rien.
Et ils partirent tous les trois. Il ne me restait plus qu'à attirer la dinde en lui faisant une blague :
- Viens ma petite, je vais te faire une farce.
Je pourrais vous en raconter plus. Sur comment ébouillanter une dinde pour mieux la plumer. Sur comment trouver de la vache bio gallo-romaine. Sur comment voler du vin aux Noces de Cana parce qu'il y avait distribution gratuite... entre autres. Mais tout ça, vous le retrouverez aisément dans vos livres d'histoires, entre les lignes, dans le blanc entre les paragraphes, et les ombres des lettrines majuscules. De celles dans les bouquins brochés qu'on ouvre avant de s'endormir, et qu'on referme en se réveillant, un sourire et un os de dinde entre les lèvres, en s'écriant : « qu'elle était bonne la Thanksgiving. »
OST - The New World - James Horner
Publié par maximgar à 15:51:20 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (15) | Permaliens
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