Il en rit. Il en sourit aussi quand il n'a plus la force.
Parce que depuis qu'on lui a collé ce numéro sur la poitrine, tatoué marqué comme du bétail, il a choisi de ne retenir que Kaprekar. Ainsi quand on l'aura coupé en deux, il restera égal à lui-même en somme.
Après tout. L'autre, la tierce personne, il l'avait bien cherché à lui tripoter sa moitié.
OST - EL preso numero nueve - Chavela Vargas
Publié par maximgar à 18:22:07 dans 4, route de l'Abbé | Commentaires (0) | Permaliens
Un jour par inadvertance, au cours d'une soirée mondaine sur msn, ou durant une embuscade sur meetic, j'ai du laisser traîner une carte de visite, sur laquelle on retrouve mon nom et mon numéro de téléphone au boulevard Eusebio Cafarelli (dit le Chanoine), parce qu'il m'y arrive fréquemment n'importe quoi par téléphone comme les plus fidèles fans de mes aventures rocambolesques l'auront déjà remarqué une fois. J'arpentais mon salon en tâchant de trouver quelques mots justes et adéquats pour un blog sous-traité en Thaïlande, quand la sonnerie de mon téléphone retentit. Je décrochai comme soulagé d'un poids, interrompu dans mon triste et dur labeur de technocrate altermondialiste du verbe. « Monsieur, nous avons besoin de vous. A la salle polyvalente de la MJC de Saint-Binau en Velours. » Je comptais demander à qui j'avais affaire, car comme chacun sait, les salles polyvalentes des MJC se louent à n'importe qui pour une poignée de pain, et on a tôt fait de se retrouver embarqué avec des malandrins louches et peu recommandables, recherchés par INTERPOL, le FBI, le MI-6, ou les gardes champêtres rattachés à la police communale de Comblins-les-Picolettes sur la Douves. Mais mon interlocuteur ne me laissa pas le temps d'en placer une : « nous connaissons votre réputation, nous savons que vous êtes le meilleur. » Voilà une accroche qui valait toutes les présentations. Je me contentais d'un : « On se retrouve dans une heure. »
Trois heures plus tard, grâce à Billy mon système GPS volé au cours d'une mission tchétchène sur le dos d'un missile sol-sol hautement bactériologique que j'avais réussi à détourner sur un institut Pasteurovski, je me garais sur le parking de la salle polyvalente de la MJC de Saint-Binau en Velours. Un homme dont la silhouette se découpait dans l'entrée inondée de lumière me salua de la main et vint à ma rencontre.
- Difficile à trouver ? me fit-il d'un sourire narquois.
C'est vrai qu'après avoir pris la route qui contournait le petit village de Vilain-la-Débâcle, et que les Vilains-Lâches - les habitants de Vilain-la-Débâcle que le Saint Binaudien appellent carrément les Couards alors qu'ils ont dans les mêmes proportions portés la mode skinhead à la sortie de la guerre - surnomment le périphérique, je m'étais paumé dans la rue unique et en cul-de-sac du Hameau de Haille et Fineserbe.
- C'est que nous préférions rester discrets, continuait l'homme, nous avions parié que vous arriveriez en trois jours, mais vous êtes vraiment un très bon.
La flatterie a tendance à me rendre confiant, et je ricanais comme un imbécile qui se la joue. J'enfilais ma veste et je le suivais dans la salle polyvalente. Six hommes y étaient déjà attablés, et à peine avais-je désenfilé ma veste pour la jeter sur le portemanteau, qu'on me présentait un fauteuil cuir face à mes sept hôtes dont les visages restaient faiblement visibles perdus dans l'ombre. Là j'étais tombé sur un gros coup, pas de doute.
L'homme qui m'avait accueilli s'était assis au milieu de tous, et il commençait à me faire les présentations : René Lancelot de la confédération des véliplanchistes sexagénaires, Charles Frument du comité estival des fêtes du Bassin d'Arcachon, Laurent Romechko porte-parole de la météorologie télévisée, Hervé Sinclair de la SACEM, Julio Hernandez de la Paella Valenciana restaurant de bord de mer de la Côte Balnéaire del Sol, et Jacky vendeur de glaces. Il finit par lui-même, le meilleur pour la fin, Hughes Grante, grand sociétaire de la Compagnie des Plages privatisées landaises et des Campings qui vont avec.
- Vous voyez où nous voulons en venir ? me demanda-t-il.
Tout ce que je voyais c'est qu'il venait de faire les présentations, et que j'avais là une belle brochette de faiseurs de pognons des étés qui chauffent, à quelques exceptions près, comme ce Laurent Romechko de la Météo, ou ce Hervé Sinclair de la SACEM. Mais je balançais sans trop y réfléchir la première chose qui me passa à la tête : l'instinct du tueur, l'inspiration du neurone actif à la synapse sensible.
- Et bien, vous travaillez tous ou presque pour l'industrie estivale, mais vous avez eu (comme nous tous) un été pourri, d'où la présence de Laurent Romechko, et vous aimeriez réchauffer l'ambiance, d'où la présence de Monsieur Sinclair de la Sacem.
Ils se retournèrent tous les uns vers les autres. Même si leurs visages restaient dans le noir, on entendait à la surprise de leurs chuchotements, qu'ils étaient épatés. Hughes Grante reprit la parole :
- On nous avait prévenus que vous étiez un bon, mais vous dépassez toutes nos attentes.
Laurent Romechko se leva et avança dans la lumière vers un tableau posé au mur. On y trouvait plein de graphiques et de hiéroglyphes.
- Voyez-vous, commença-t-il, l'été a été complètement nase.
L'homme de la SACEM s'était levé à son tour et avait marché vers le mur opposé, où se trouvait un autre tableau plein de graphiques et de cartes de France.
- Nous avons observé une corrélation entre un tube de l'été et le temps tout pourri.
Hughes Grante frappa sa table du poing, en appuyant sur la touche play de son radio-cassette et en brandissant une photo de chanteuse plutôt sexy qui ne me laissa immédiatement pas insensible, même si a priori le beat lascif qui cognait dans les petites baffles du poste n'était que trop pas assez structuré pour mes goût de trip-hopeur averti :
- Oui ! tout le temps que Rihanna a chanté « UMBRELLA » cet été, il a fait moche.
C'est vrai que maintenant que j'y réfléchissais, ils n'avaient pas tort. L'homme de la SACEM n'était pas à cours d'argument :
- Je dirai même plus ! Depuis que son single « don't stop the music » est sorti en radio, il n'arrête pas de passer. Si ça ce n'est pas un preuve.
Je me levais de mon fauteuil et me dirigeais vers un premier tableau, puis vers le second, fis semblant de m'y intéresser. Je n'avais qu'une unique inquiétude. De toute évidence, non seulement la petite Rihanna chantait n'importe quoi, mais c'était prémonitoire. Restait à savoir ce que ces hommes allaient me demander de lui faire prémonitoirer, si vous me concédez le néologisme. Qu'elle chante « Magic Sarko » ou « Nico in my mind » !!! on ne sait jamais où la mégalomanie de certains peut pousser la culture pop ? Avant qu'ils ne me fassent leur proposition, j'avançais mes pions.
- Vous désirez donc que je lui écrive une chanson, comme « Sunglasses », ou « Fouette moi la crème solaire » ?
J'avais déjà le riddim dans la peau à l'idée de traîner quelques jours en studio avec cette petite. Mais ces hommes avaient un plan encore plus machiavélique.
- Nous avons un plan encore plus magnifique.
Je me retournais légèrement inquiet.
- Vous allez écrire pour Florent Pagny.
Je crois sincèrement que l'Homme a des limites. Un jour un athlète courra le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer ses chaussures ou la qualité des pistes. Un jour un nageur nagera le 100 mètres plus vite que jamais, et nul ne le battra jamais, à moins de réduire la distance du 100 mètres, de changer son maillot de bain ou la densité de l'eau. Et ainsi de suite. Je crois sincèrement que l'Homme est un individu plein de limites, et que là je venais de toucher une des miennes.
Je les ai donc laissés en plan, et je suis reparti en me paumant sur le périphérique de Vilain-la-Débâcle, juste après la rocade de Saint-Binau en Velours, en croisant David Halliday au passage... pauvre de lui.
OST - Umbrella - Rihanna
Publié par maximgar à 11:28:22 dans 64, boulevard Cafarelli | Commentaires (21) | Permaliens
Vroum des piétons :