J'avais appelé un taxi pour aller route de l'Abbé, à la recherche d'un bon vieux trente-trois tours aux sillons qui crachoteraient, à la pochette qui sentirait le papier jauni où se couchent et se lèvent les histoires de vieux birbes négligés dans les bouquins encore plus débraillés des étagères branlantes des bouquineries qui sentent le papier jauni, et ainsi de suite dans l'abandon... Je ne prends que très rarement les taxis. Là, c'était histoire de, parce que je venais juste de regarder un Crime de Manuel Pradal et que je me sentais de m'asseoir sur une banquette arrière pour griffonner la juste injustice et l'amertume au sens du goûter qu'il m'en était resté.
Par ici, comme dans beaucoup d'endroits au monde, les taxis ne roulent pas dans de jaunes américaines à l'enjoliveur qui brille. Plutôt dans des grosses anonymes qui refusent l'uniforme. Là, ce devait être une Mercedes Grise d'avant les années quatre-vingt-dix, je n'avais pas fait attention plus que ça, je ne m'étais arrêté qu'à son néon de travers, ses quatre lettres en rouge sur fond blanc crasseux, qui faisaient « taxi » comme on fait « boulanger ». Comme ça ne voulait rien dire, mais que ça sonnait bien, aux échos de mes lobes, je m'étais empressé de bien le retenir et de ne faire attention à rien d'autre, le carnet rouge à la main, le stylo à la bouche. Sur le siège passager de son taxi, mon taxi avait laissé traîner son saxophone. Comme il brillait, je le vis.
- Où allons-nous ?
- Route de l'Abbé. Il y a ce disquaire, vous voyez ?
- Je vois. J'y vais parfois.
Je griffonnais. Il poursuivait.
- Je vais pas partout.
Et je me demandais, s'il me parlait des rues, ou des rayons du disquaire.
- Vous écrivez ?
Il me parlait depuis le rétroviseur. Je rangeais mon carnet dans une de ses multiples poches où je ne trouve jamais rien parce qu'il y en a trop pour savoir où chercher.
- Je ne voulais pas vous empêcher d'écrire.
- Vous n'avez rien empêché, ai-je menti.
Au feu, un bruit de verre tinta pas loin de l'instrument. Soit son saxo buvait parfois un coup. Soit il marchait pas au soda.
- Moi, j'y vais pour me trouver des vieux disques de mambo.
- De mambo ? demandais-je.
- Oui de mambo, de rumba, des Xavier Cugat des Yma Sumac .
Je ne les connaissais pas vraiment, et j'avais tort. Pour deux simples raisons : la première, c'est que comme tout le monde j'avais déjà entendu Yma Sumac ; la seconde, c'est qu'il fallait les connaître.
- Tenez, attendez.
Il fit avaler à son radio cassette une cassette à la bande électromagnétique fripée qui crachotait plus encore qu'un bon vinyle ne doit bien craquer. Dans sa caisse sa musique résonnait. Je lui demandais alors qu'on arrive pas trop vite, de prendre par tous les p'tits bars, tous les coins noirs, et la Seine, et ses ponts qui brillent, en évitant quand même le Perry Como et son « papa loves mambo », je t'en foutrais moi des « papa loves mambo ».
...
aux Les Baxter, Mongo Santamaria, Jack Costanzo, Cal Tjader, Eumir Deodato, Yma Sumac et Xavier Cugat qui sont partis garnir les plages des compil's ultra lounge pour faire genre...
OST - Joe le Taxi - Stereo Total
Publié par maximgar à 16:32:30 dans 4, route de l'Abbé | Commentaires (0) | Permaliens
Vroum des piétons :